Mai 68 et Gilets Jaunes : la convergence des luttes ?

Mai 68-2018… Comme pour les blocus d’universités de mai dernier, l’analogie est tentante : un mouvement social de grande ampleur qui s’oppose au gouvernement, des manifestations à Paris, de violents affrontements. « On s’en souviendra comme du Mai-68 des classes moyennes » ; « Et si l’histoire se répétait » ? C’est certain la comparaison s’impose ! Pourtant, lorsqu’on rapproche les deux crises, ce parallèle ne semble pas si cohérent.

Tous à Paris !

Le samedi 17 novembre 2018, des milliers de Français opposés à la hausse des taxes sur les carburants et plus généralement au coût de la vie se sont dirigés vers la capitale.
Leur objectif : atteindre le Paris des riches et du pouvoir. Pas de manifestation à République, Bastille, Rivoli ou Nation, qui pourrait signifier un attachement idéologique ; les foules vont chercher les pouvoirs politiques et financiers sur les Champs Elysées ou à la Bourse. Même schéma les autres semaines avec pour seule différence une hausse du nombre de manifestants … et des affrontements, destructions et attaques des divers bâtiments synonymes de pouvoir politique ou de richesse : bâtiments publics, magasins ou propriétés.

En Mai-68, les destructions sont surtout à but défensif :les manifestants veulent tenir le terrain qu’ils considèrent à eux et se protègent d’assauts des forces de l’ordre derrière des barricades. En 2018, les gilets jaunes se considèrent comme étant chez un ennemi, la violence est offensive et peu importe les dégâts. Plus de barricades : des monticules sont dressés auxquels les manifestants mettent le feu.

Qu’elle soit considérée comme inséparable de la manifestation, issue d’éléments groupusculaires ou généralisée, la nature de la violence est différente. Elle est en Mai-68 défensive, pour protéger un espace contre les forces de l’ordre. En 2018, elle est offensive, avec des gilets jaunes qui se considèrent comme étrangers voire ennemis dans une capitale qu’incarne Emmanuel Macron, homme des élites parisiennes et technocratiques.

Vive la révolution

Loin d’être un soulèvement spontané, Mai 68 résulte en fait d’une stratégie politique.  On ne retrouve pas cette dimension aujourd’hui : la taxe sur le gasoil est plutôt l’élément déclencheur d’un mouvement qui s’appuie sur un ras le bol général.

Le gilet jaune a trop rassemblé, chacun pouvait s’y reconnaître: il n’exclut personne, autant sur le plan social que partisan. Après tout chacun ne possède-t-il pas son gilet jaune depuis qu’il a été rendu obligatoire en 2008 ? Le mouvement a pris très (trop ?) rapidement énormément d’influence sans avoir de réel projet.

Que veulent les gilets jaunes ?

Bien malin qui pourrait le dire. Le mouvement a certes publié une liste de revendications le 29 novembre mais impossible de savoir si le texte est représentatif. La liste est composée de 42 demandes plus ou moins vagues et réalisables sans logique partisane particulière. Que doit-on en penser ? Avec qui négocier : aucune force n’arrive à s’imposer au sein du mouvement. Des accords de Grenelle seraient impossibles car à peine choisis, les porte-paroles sont déjà contestés.

Les gilets jaunes tiennent les partis politiques à distance de leur mouvement, alors que ces derniers ne cessent d’essayer de se l’approprier. Cela contribue au flou autour du mouvement : d’extrême-droite, d’extrême-gauche ou simplement apolitique.

Ecouter les propositions des partis politiques de l’opposition ne semble pas permettre d’avancer dans la gestion de crise. Alors que l’annulation des taxes des carburants a été décidée sur proposition de l’opposition et que pour 70% des Français cette concession justifierait la fin du mouvement, il continue de se développer…

Les gilets jaunes n’en « peuvent plus » ;« veulent tout changer » : dans quel sens ? Le message est unique : « On ne nous écoute pas ».

« Moi ou le chaos »

Le 30 mai 1968, de Gaulle dissout l’Assemblée. Ses adversaires, surpris, doivent se positionner ou se coucher. La victoire est totale pour de Gaulle qui voit l’opposition largement battue : la crise se conclut sur une victoire du gouvernement.

La rhétorique du chaos contre la stabilité a largement profité à de Gaulle mais Macron pourrait-il en bénéficier ?

Les situations sont totalement différentes : de Gaulle représentait la stabilité, possédait une légitimité historique, à l’inverse de Macron. La stratégie des progressistes contre les extrêmes qui avait réussie en 2017 ne suffirait pas pour le président. L’enjeu est aujourd’hui très différent, le risque pour Macron de perdre sa large majorité est trop grand.

Finalement, le mouvement des gilets jaunes est totalement inédit. Le mouvement se décrit comme « a », apolitique, asyndical, et ne s’inscrit dans aucune histoire. Il demeure instable et difficile à analyser. La place des partis politiques est à relativiser alors que le clivage centre-périphérie voire Paris-Régions pourrait être un cadre d’analyse plus pertinent.

Selon Danielle Tartakowsky, historienne spécialiste du XXe siècle : « Les gilets jaunes, [sont] un phénomène miroir du macronisme ». Le mouvement serait un symptôme de la crise de la démocratie représentative où une élite urbaine (voire parisienne) déconnectée s’oppose à la France des régions. Largement antérieure à Emmanuel Macron, la crise connait en effet une vigueur nouvelle. Pour la première fois depuis deux décennies, aucune loi de décentralisation n’est prévue pour le quinquennat. La suppression de la taxe d’habitation qui finançait les collectivités est même pour certains le signe d’une volonté de re-centralisation.

Le moyen pour sortir de la crise est aujourd’hui encore incertain et on voit mal la France en sortir aussi rapidement qu’en 68. Se tourner vers l’étranger, et notamment vers l’Italie et le Mouvement 5 étoiles, peut être pertinent afin de prévenir les conséquences à long terme du mouvement.

B.D.

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