« Entrer à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye après avoir connu l’Université – Microcosme, entre-soi, concurrence : du préjugé à la réalité »

« Sciences Po, je ne l’aimais pas, jusqu’à ce que je sois dedans ».

Je dois avouer, avant de rentrer dans l’institution, avoir intégré bon nombre de préjugés sur Sciences Po, nourris par une défiance naturelle de l’Université envers les grandes écoles. Complexe d’infériorité ou traduction d’une opacité de l’univers sciencepiste, chacun sera libre d’en juger.

A l’aube de mon départ vers l’étranger et après quelques mois passés au n°5 de la Rue Pasteur, je pense pouvoir dresser un premier bilan concernant ces préjugés. Pas de polémique dans cet article, simplement un retour sur expérience qui n’a pas vocation à prendre valeur de vérité générale.

D’une part, mon propos ne portera que sur Sciences Po Saint-Germain, qui de par sa jeunesse et ses effectifs réduits demeure encore aujourd’hui unique en France, et n’a donc pas la prétention de s’appliquer aux autres IEP.

D’autre part, la majorité de mes ressentis se baseront sur ce que j’ai connu au sein de la promotion des 2A, à laquelle, nous, 3A transitoires, avons été intégrés. Il se peut donc que les étudiants des autres promotions ne se reconnaissent que partiellement, ou pas du tout, dans les propos qui vont suivre.

Enfin, avant de rentrer dans le vif du sujet, je me dois de présenter la 3A transitoire à celles et ceux qui ignorent encore son existence. Régime hybride entre la deuxième et la troisième année, c’est un dispositif novateur, proposé depuis cette année par l’IEP. L’entrée se fait sur concours composé d’une première phase d’admission sur dossier écrit, puis d’un oral d’admissibilité. En d’autres termes, ce chemin de traverse constitue la voie de secours de celles et ceux n’ayant pas passé le concours commun. Cette année dite « sas » propose un premier semestre d’immersion au sein de la promotion des 2A et de celle des étudiants internationaux ; puis un second dans une université étrangère. À l’issue de cette année « transitoire » est finalement prévue l’intégration définitive à une promotion de 4e années. Ce statut est pour le moins alambiqué mais offre une vision d’ensemble du fonctionnement de notre chère école, que je vais tenter de mettre en relief avec ce que j’ai connu en Licence en Sciences Politiques à l’Université d’Amiens.

            Bonne lecture à toutes et à tous.

« En ayant la chance d’intégrer une des filières d’excellence de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, j’aurais la chance de grandir en même temps que ce jeune mais néanmoins riche Institut d’Etudes Politiques. Riche, de par son ouverture sur l’international, riche, de par l’importance donnée aux perspectives professionnelles, riche encore, de l’apport de ses universitaires, de ses enseignants-chercheurs et de ses étudiants qui font battre le cœur de la vie associative de l’école ».

Au-delà d’une certaine forme de « bullshit » propre aux dossiers de motivation que chacun d’entre nous a déjà dû remplir, je retrouve dans cet extrait issu du mien l’une des premières impressions que j’ai eues : le sentiment que Saint-Ger était avant tout un IEP à taille humaine.

Sachez en effet que c’est vous, désormais « nous », bien plus que l’administration, qui sommes à l’origine de l’image que les personnes extérieures à Sciences Po se font de l’école. Les nombreuses heures passées sur les réseaux sociaux à taper les mots-clés « Sciences Po Saint-Ger » et autre « SGEL » m’ont rapidement fait penser à ce que l’on voit communément au lycée : de petites promotions, et de forts liens d’interconnaissances entre étudiants.

Je m’étais donc fait à l’idée que j’allais entrer dans un univers diamétralement opposé à celui que j’avais connu, l’Université, cet endroit merveilleux où 600 personnes sont parquées dans des amphithéâtres pouvant en accueillir 400. Evidemment, cette impression relevait plus du bon sens que d’une intuition, quand on sait que SGEL est encore le « petit bizuth » du réseau ScPo.

Durant mes folles années à l’Université, j’ai construit un certain nombre d’autres préjugés concernant Sciences Po jusqu’à inscrire le profil type d’un étudiant sciencepiste dans mon esprit : une personne à l’égo surdimensionné, à l’esprit individualiste, à la personnalité froide ; arrogante à souhait et animée par l’envie d’être meilleure au détriment des autres ; mais surtout issue des classes les plus aisées de la société.

Cette description quelque peu exagérée se construit en opposition à celle de l’étudiant en fac : débrouillard, stratège, submergé dans un flot immense d’élèves, animé par la seule envie de passer une étape supplémentaire de sélection chaque année, déjouant des taux de réussite ridiculement faibles ; enfin, plus représentatif des classes majoritaires en nombre de la société.

De fait, ces profils volontairement caricaturaux imposent l’idée de deux habitus diamétralement opposés, si tant est qu’ils existent, entre le monde de l’Université et Sciences Po. Brisons tout suspense tout de suite : j’ai pu me rendre compte très rapidement que les profils des étudiants sciencepistes étaient bien plus diversifiés que ce que je ne le croyais. Néanmoins, j’ai le sentiment qu’il existe bel et bien un « habitus sgelois », nourri moins des préjugés liés à l’opacité des grandes écoles, que du caractère humain (de par sa taille) de l’IEP de St-Germain.

La socialisation secondaire que j’ai entamée ici peut d’ailleurs constituer un biais dans mon analyse dans la mesure où elle entre frontalement en opposition avec la socialisation secondaire complétée à l’Université. Daniel Gaxie est l’un de ceux à avoir démontré qu’une socialisation secondaire contradictoire pouvait entraîner un changement radical de perception du monde[1]. Idée à contrebalancer par la difficulté d’admettre que quatre mois suffisent à intégrer tout le système de valeurs dudit « habitus sgelois ».

Parenthèse sociologique passée, je vais maintenant rendre compte de manière plus concrète de certains des décalages observés entre préjugés et réalités.

D’abord, j’ai pu être agréablement surpris à de nombreuses reprises par un élément que j’avais totalement écarté de mon imaginaire : la solidarité intra-promo. Les forts liens d’interconnaissances dont j’ai précédemment fait état se sont révélés être un atout considérable face à la flopée d’étudiants à l’Université. Cette solidarité est ainsi venue relativiser – partiellement – l’idée d’un individualisme exacerbé par une concurrence omnipotente. Si le partage de fiches, de cours et de conseils existe également en faculté, il ne se fait que par des réseaux plus étroits de quelques personnes fortement soudées et jamais à l’échelle d’une promo entière.

Cela peut s’expliquer par un second élément dont la plupart de vous ont conscience : en tout état de cause le plus difficile à Sciences Po, c’est d’y rentrer. Une fois la sélection du concours commun – ou du concours d’entrée en 4A –  passée, l’aspect d’entreprise de reproduction sociale offre quasi assurément un futur en adéquation avec le profil sociologique de la majorité des étudiants sciencepistes. L’Université présente des profils plus éparses et une sélection constante, semestre après semestre. Ceci explique finalement pourquoi dans la réalité des choses, Sciences Po est un monde bien moins concurrentiel que ne peut l’être l’Université.

Pourtant, la publication régulière de classements pousse malheureusement un nombre important d’étudiants – pas tous – à se définir et à se jauger par les notes. Cet aspect est totalement absent de l’Université dans la mesure où l’enjeu n’est pas de briller, mais simplement de valider pour passer à l’étape supérieure.

Or, le fait d’avoir des taux de réussite proches de 100% comporte selon moi des effets pervers. Là où à l’Université on se distingue des autres en passant d’une année à l’autre, on préfère se distinguer par une certaine place dans le classement à Saint-Germain.  Les fortes interconnaissances appuient ce phénomène dès lors qu’il est aisé de savoir si l’on est meilleur qu’untel ou unetelle. Paradoxalement donc, l’étudiant sciencepiste est ridiculement stressé à l’approche des partiels alors qu’il ne risque pas grand chose comparé à la sélection constante de la fac.

Vous le comprendrez donc, le système de classification m’horripile. S’il peut être un moyen de départager deux étudiants pour le choix quant à leur choix de destination de troisième année, il n’y a aucun intérêt à distinguer des étudiants au millième près. Le classement semble induire un stress dès la première année qui se poursuivrait pour certaines et certains dans l’ensemble de leur cursus. Le problème étant la dimension « naming and shaming » attachée à ce classement. Quel est l’intérêt de connaître les moyennes des autres et leur position si ce n’est pointer du doigt les personnes occupants les dernières places ? D’autant plus que le classement n’informe en rien sur la qualité d’un individu. Un étudiant s’investissant dans une association aura forcément moins de temps pour travailler qu’un étudiant qui ne se focalise que sur son travail. Pourtant, le premier disposera de compétences que le classement ne met pas en lumière.

Ainsi si la concurrence existe à SGEL, elle est bien plus superficielle qu’à l’Université et constitue avant tout un moyen valorisant d’exister dans un espace restreint.

L’honnêteté m’oblige cependant à affirmer que beaucoup d’étudiants, indépendamment de leur classement, ont toujours réfuté ce système et ont récemment obtenu sa disparition par le biais des représentants au Conseil d’Administration.

Ceci me permet d’appuyer sur un autre élément qui m’avait échappé, bien dissimulé par un fort esprit corpo et à coups de nombreux chants à la gloire de SGEL.

Contrairement à une idée répandue notamment dans les licences de sciences politiques, une très grande majorité des étudiants des IEP a conscience que l’univers Sciences Po est un microcosme détaché du reste du monde des études supérieures. La visée première des IEP étant de former des élites ; groupe minoritaire de personnes, ayant dans une société, une place éminente due à certaines qualités valorisées socialement[2] ; implique de facto une opacité face au groupe majoritaire de personnes n’ayant pas une place éminente dans cette même société. Il ne s’agit ici que de mon simple avis – chacun sera libre de se faire le sien – mais, il me semble que la majorité des préjugés attachés à Sciences Po, et auxquels SGEL n’échappe pas, viennent d’une absence de porosité qu’on voudrait trop évidente entre deux mondes qui s’ignorent.

Le monde des élites et le monde des petites gens, le monde des riches et le monde des pauvres. En réalité les rapports entre ces deux mondes sont bien plus complexes et Sciences Po ne peut pas être réduit à l’école du bourgeois, par la bourgeoisie, pour les bourgeois. Sans pour autant nier la surreprésentation des étudiants issus des CSP+ au sein de l’institution, ne pas prendre en compte la proportion, certes relative mais croissante, d’autres profils relève d’une erreur fréquemment commise à l’Université.

Mes premiers mois d’immersion à SGEL, aussi déroutants furent-ils au début, ont déconstruit certains préjugés ou sont venus en relativiser d’autres. Toutefois, certains événements ont globalement confirmé ceux liés au microcosme et à l’entre-soi sciencepiste, dont il va être question par la suite.

« L’habitus sgelois » repose notamment sur un système de fortes interconnaissances dans un espace réduit. Comme chacun le sait, la taille humaine de l’IEP comporte des avantages et des inconvénients. Si en matière d’enseignement il est évidemment plus facile de travailler à douze plutôt qu’à cinquante, la vie quotidienne peut s’en trouver bouleversée. De manière claire, le fait d’avoir un effectif total proche de celui d’un lycée et non pas d’une université entraine certaines bassesses propres aux cours de récréation du premier univers cité.

Contrairement à l’Université, il est très difficile de rester anonyme à SGEL. Des évènements, ou plutôt non-évènements, qui seraient totalement banals dans n’importe quelle fac prennent ici des proportions énormes. Les récentes polémiques autour de la parution de certaines tribunes témoignent fortement de cette spécificité attachée à la jeunesse de notre école. Sans prendre parti sur le contenu de ces différentes publications, la lecture de nombreux commentaires est venue confirmer un préjugé important, peut-être le pire, attaché au monde des IEP : il y est difficile, voire impossible, de faire entendre une voix dissonante sans créer de remous.

L’absence de structuration politique et syndicale au sein de notre école, en revanche, va à rebours du préjugé de l’étudiant sciencepiste politisé. Elle est peut-être également à l’origine d’une recrudescence de polémiques inutiles. Si à l’Université ces structures existent et permettent à ceux qui le souhaitent un accès institutionnalisé au débat, leur absence à SGEL rend ipso facto tabou la dissonance à ce qui semble être une pensée majoritaire.

Ces quelques polémiques sont néfastes ; elles donnent le sentiment d’une microsociété estudiantine repliée sur elle-même, plus à même de commenter l’existence vraie ou supposée « d’oppressés imaginaires » au sein de l’IEP ou plus concernée par la définition d’une superficie d’occupation acceptable pour les ESPE au CROUS.

En somme l’entre-soi dans lequel nous nous enfermons parfois semble prendre le dessus sur des sujets beaucoup plus importants tels que la véritable place accordée aux étudiants au CA, la mobilisation lors des élections étudiantes ou encore l’accès aux différents masters. C’est là la plus grosse, et l’une des seules critiques que je formulerai à l’encontre des étudiants de SGEL. Nous sommes aujourd’hui en nombre et surtout en droit de réclamer et d’obtenir l’institutionnalisation de ces structures qui élèveraient le niveau de débat.

            En définitive, entrer à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye après l’Université est peut-être la meilleure chose qui me soit arrivé. Si la sociologie, à l’Université comme à Sciences Po, nous apprend très rapidement que nos visions du monde sont conditionnées par un certain nombre de prénotions et de préjugés, l’expérimenter à l’épreuve du réel est toujours une bonne chose.

Non, Sciences po n’est pas le repère des personnes à l’égo surdimensionné, individualistes, arrogantes à souhait, animées par l’envie d’être les meilleures au détriment des autres. Non, Sciences Po n’est pas qu’une fabrique froide des élites qui dirigeront demain nos institutions. Non, Sciences Po n’est pas totalement un monde fermé sur lui même diamétralement opposé au reste de la société. Non, Sciences Po n’est pas non plus parfait.

Comme toute structure, Sciences Po n’est pas étanche aux maux de la société. De par ses caractéristiques, sa jeunesse et sa taille humaine, SGEL souffre de manière plus prononcée de certains maux. La croisée de deux mondes certes différents mais tout de même liés est néanmoins saisissante. Passer de l’anonymat à l’interconnaissance forte voire exagérée suppose des manières différentes d’évoluer dans un nouvel espace. Néanmoins, si l’adaptation à ce « nouveau monde » est possible en quatre mois, cela peut traduire une complémentarité entre ces milieux. C’est en ce sens que le témoignage des quelques 5A connaissant l’Université, par l’intermédiaire de leur master, après avoir connu Sciences Po, serait le meilleur moyen de compléter ces quelques impressions, venir les infirmer ou les confirmer.

Cet article, ou plutôt ce retour sur expérience, n’a pas de fin à proprement parler. Il a vocation à être débattu, critiqué et complété par les expériences de chacun.

            Si je devais toutefois conclure mon propos en quelques mots, je dirais simplement qu’entrer à Sciences Po après trois années de fac ne m’a pas fondamentalement changé. Les singularités de SGEL font sa force et il y est beaucoup plus facile de s’épanouir qu’à l’Université. J’espère cependant que ces quelques mots éveilleront la curiosité de chacun et de chacune et vous poussera à aller voir ce qu’il se passe « de l’autre côté ».

Najib BAYOUMI, 3A transitoire

[1] « Appréhension du politique et mobilisations des expériences sociales », Daniel Gaxie, Revue française de science politique, 2002, pp 145-178 – https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_2002_num_52_2_403705

[2] D’après le dictionnaire Larousse

Un commentaire sur “« Entrer à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye après avoir connu l’Université – Microcosme, entre-soi, concurrence : du préjugé à la réalité »

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  1. Point de vue très intéressant sur la réalité d’un IEP, mais si la nuance est faite sur le fait que Saint-Germain ne soit pas un IEP comme les autres, il est regrettable d’évoquer une expérience personnelle de « l’Université » et d’en faire une vérité générale. Tous les étudiants d’Université, même ceux en sciences politiques, n’ont pas forcément les mêmes préjugés sur les étudiants d’IEP. Et dire que la solidarité n’existe pas à l’échelle d’une promo entière, quand vient le partage de notes, de fiches… est faux. En 2018, avec les réseaux sociaux c’est tout à fait possible grâce, par exemple, aux groupes Facebook qui sont très utiles.

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