La course folle des prix littéraires

Mercredi 7 novembre 2018, au Drouant, restaurant prestigieux de la Ville Lumière, ça s’agite. Nicolas Mathieu pour son roman Leurs enfants après eux (Actes Sud) vient de recevoir le prix Goncourt.

Plus tard dans la journée, c’est au tour du prix Renaudot attribué à Valérie Manteau pour Le Sillon (Le Tripode) d’être annoncé dans le même restaurant parisien. Mois de novembre, folie des prix littéraires mais exception française. Dans les librairies, les bandeaux rouges se multiplient : prix Médicis, prix Femina, Grand Prix de l’Académie française, prix Goncourt des lycéens… Sur les sept cents romans de cette rentrée littéraire, moins de vingt auront un tirage supérieur à 50 000 exemplaires, décrocher un prix peut alors changer la donne et augmenter considérablement la vente. Comment expliquer cet engouement, engouement si fort qu’un simple bandeau rouge portant le nom Goncourt assure 395 000 exemplaires vendus en moyenne ?

Créé en 1903, le réputé prix Goncourt avait pour ambition d’élire « le meilleur ouvrage d’imagination en prose, paru dans l’année » pour contrebalancer le pouvoir de consécration littéraire de l’Académie française, qui rejetait le roman, considéré comme un genre de piètre qualité. En 1904, le prix Femina voit le jour en réaction au jury du prix Goncourt, exclusivement masculin, puis, c’est au tour du Renaudot en 1926, composé d’un jury de journalistes. Fonctionnant comme une certaine logique des mouvements littéraires, les différents prix littéraires se sont donc construits en s’opposant les uns aux autres. Aujourd’hui, ils sont appréciés pour permettre aux lecteurs de découvrir les nouveautés dites certifiées de la littérature parmi la production foisonnante de la rentrée littéraire. Chaque prix a aussi son style attirant d’années en années un certain lectorat comme celui du Goncourt des lycéens qui est rattaché à des romans très narratifs.

Au-delà d’être un gage de sécurité pour les lecteurs, les livres primés apportent souvent une réflexion sur les questions et événements qui marquent nos sociétés contemporaines. Ainsi, cette année, le prix Goncourt des lycéens prime David Diop pour son roman Frère d’âme qui raconte l’enfer de la Grande Guerre, cent ans après l’armistice. Durant les années qui suivent la guerre 14-18, de nombreux ouvrages sur ce drame comme Le feu (Henri Barbusse) ou Civilisation (Georges Duhamel) sont d’ailleurs choisis par les jurés du Goncourt. Le thème de la guerre d’Algérie se retrouve aussi dans de nombreux livres sélectionnés, à l’image du roman L’art de perdre d’Alice Zeniter. Enfin, récemment, le prix Médicis 2016 a été attribué à Laëticia ou la fin des hommes (Ivan Jablonka) qui retrace le fait divers déroulé en 2011. Reflets des préoccupations et des enjeux de nos sociétés, les livres récompensés plaisent pour la réflexion qu’ils apportent à leur lectorat.

 

Néanmoins, bien que symbole de la culture et de la place de la littérature en France, l’attribution des récompenses littéraires reste questionnée. Faut-il, par exemple, faire découvrir un nouveau talent ou couronner un écrivain déjà bien installé dans le milieu de l’écriture ? C’est ainsi qu’en 2010, Michel Houellebecq, auteur reconnu, reçoit le Goncourt pour La carte et le territoire, livre déjà écoulé à 200 000 exemplaires avant l’attribution du prix. De plus, si le mois de novembre attribue de nombreux prix, c’est aussi le mois des livres morts-nés, ceux qui sans le bandeau rouge passent inaperçus.

Soutien conséquent pour la littérature et les auteurs, les prix littéraires assurent des ventes considérables pour les maisons d’édition et les libraires, menant à des formes de pression de la part des maisons d’édition sur les jurés. Pour une maison, obtenir des prix, c’est atteindre une certaine reconnaissance du public et s’assurer de futures ventes, ainsi, les maisons d’édition les plus connues sont bien souvent celles qui ont obtenues de nombreux prix tel Gallimard, sacrée presque tous les ans et détenant le record de 174 récompenses. Une certaine domination « Galligrasseuil » est d’ailleurs questionné ainsi que l’indépendance des différents jurys. En effet, les maisons d’édition Gallimard, Grasset et Le Seuil détiennent à eux trois les deux tiers des prix Goncourt, en ayant dans le même temps édité les trois quarts des jurés. Cette année encore, on peut se demander si ce monopole continue d’exister puisque les prix Femina, Interallié, Médicis, Elle, France Inter et Décembre sont revenus à ces maisons d’édition. Néanmoins, elles n’ont pas pour autant atteints les prix les plus prestigieux que sont le Goncourt et le Renaudot, en effet, de plus en plus de maisons plus modestes réussissent à s’imposer sur l’échiquier littéraire tel Actes Sud. Cela est notamment dû à la modification du règlement du Goncourt en 2008 qui interdit aux jurés de recevoir des prébendes de la part des éditeurs.

Enjeux sociétaux, économiques et d’influence, les prix littéraires français continuent d’offrir des cadeaux sous le sapin de Noël, de satisfaire les libraires, de plonger les lecteurs dans un autre univers et de réjouir les auteurs primés (même ceux du Goncourt qui reçoivent un chèque symbolique de dix euros).

Lola Uguen

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