Relations internationales et sport : quand le pouvoir s’incarne dans les stades

            9 février 2018. Deux pays aux innombrables points de frictions, officiellement en guerre, défilent sous la même bannière lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Hiver 2018, surnommés à cette occasion « Jeux de la Paix ».

Une compétition sportive aurait donc été en capacité d’unir pour quelques minutes la péninsule coréenne ? Ce rôle prépondérant du sport dans les relations internationales n’est pas nouveau mais a été particulièrement mis en avant en 2018. Retour sur une dimension peu connue mais essentielle de la géopolitique.

Les compétitions sportives, outil de renforcement international des États

            Certaines compétitions internationales représentent un enjeu financier important pour certaines villes et États et les moyens investis pour en obtenir l’organisation ont peu de limites. Ces derniers n’hésitent donc pas à se lancer dans des campagnes promotionnelles colossales pour vanter les mérites de leurs infrastructures, quitte à délaisser des problèmes qui peuvent être plus pressants. La campagne promotionnelle de la ville de Paris pour les JO 2024 en est un exemple probant : entre projections sur les monuments parisiens et les invitations de personnalités, chargées de promouvoir l’événement, la ville de Paris aura dépensé 55 millions d’euros entre 2017 et 2018.

            Ces compétitions sont surtout un moyen efficace pour des États parfois honnis de rayonner à l’international. Comme l’explique Pascal Boniface dans son ouvrage La géopolitique du sport, le sport est un moyen pour les États d’exister aux yeux de leurs pairs. En ce sens, la Coupe du Monde 2018 a permis à la Russie de faire la promotion de son patrimoine, de son régime politique et de nouer des liens avec les autres dirigeants, dont certains sont pourtant critiques de son action. Vladimir Poutine apparaît ainsi souriant et cordial au côté de Mohammed Ben Salmane ou encore Emmanuel Macron, alors même que la communauté internationale le dénonçait dans le cadre de l’affaire Skripal, cet ex-espion russe empoisonné au Royaume-Uni, et sur le sort de Oleg Sentsov, cinéaste russe contestataire. Cet événement aura également permis à un petit pays d’ex-Yougoslavie de se faire connaître. La consommation croate a ainsi bondi de 1,6 milliards d’euros durant la compétition et les entrepreneurs anticipent un boom du tourisme dans le pays suite à cette publicité gratuite, qui aurait été équivalente à 600 millions d’euros en temps normal.

Enfin, ces compétitions peuvent être un champ de bataille entre États. Le sport est un terrain d’affrontement « pacifique et régulé » et permet de signifier son opposition à un pays sans lui déclarer la guerre. Ainsi, en 1980, les États-Unis boycottent les JO de Moscou, en réaction à l’intervention soviétique en Afghanistan l’année précédente. Ce boycott, qui vise à isoler l’URSS en pleine Guerre froide, est suivi par les alliés des États-Unis. L’URSS, suivie par quatorze pays du bloc de l’Est, lui rendra la pareille lors de l’édition suivante à Los Angeles en 1984. Plus récemment, les tensions entre Royaume-Uni et Russie dues à l’affaire Skripal se sont illustrées dans le refus du gouvernement britannique et de la famille royale de représenter le pays lors de la Coupe du monde. Ces boycotts ne sont généralement pas suivis d’effets concrets mais permettent aux États de mener une diplomatie alternative, mêlant hostilité et pacifisme, en évitant des affrontements trop frontaux.

Des instances sportives internationales peu regardantes ?

            L’importance prise par le sport dans les relations internationales a permis aux différentes instances sportives d’obtenir un poids financier impressionnant. En effet, malgré leur statut d’associations à but non lucratif, ces organisations brassent et redistribuent des sommes conséquentes. Le Comité International Olympique (CIO) aurait ainsi gagné 8 milliards de dollars entre 2008 et 2012 et la Fédération Internationale de Football (FIFA) a engrangé entre 2011 et 2014 autant de recettes que les PIB du Burundi et du Libéria, soit 5,7 milliards de dollars. Ces sommes sont utilisées pour financer les compétitions. L’argent restant est confié aux fédérations afin de financer des « projets de développement ». Mais en réalité, il n’y aucun contrôle des flux financiers au sein de ces organisations et il est difficile de savoir la fonction de l’argent redistribué.

            Ces instances quasi-incontrôlables ont contribué au déplacement des compétitions des pays « du Nord » vers les pays « du Sud », déplacement qui ne s’explique pas que par une volonté de diversité. Certains États sont en effet prêts à tout pour pouvoir organiser ces compétitions et n’hésitent pas à graisser la patte des membres des comités exécutifs dans ce but. C’est l’attribution de la Coupe du Monde 2018 à la Russie et de la Coupe du Monde 2022 au Qatar qui a déclenché la vague de démissions au sein du comité exécutif de la FIFA, dont celle du président Sepp Blatter. Les membres de ce comité sont accusés d’avoir reçu des pots-de-vins astronomiques de la part d’investisseurs russes et qataris afin d’acheter leur vote et garantir l’organisation des deux événements dans leurs pays. Les pays du Nord ne sont pas en reste non plus : le CIO a également été accusé en 2002 dans le cadre des JO de Salt Lake City. Ses membres auraient accepté de luxueux cadeaux de la part d’officiels américains pour les inciter à voter pour la ville.

            Mais les instances sportives se voient reprocher des faits plus graves : la négligence des droits humains. Ainsi, de nombreux propriétaires ont été expropriés sans contrepartie au Brésil entre 2007 et 2014 pour « rénover » les quartiers situés autour des stades. Par ailleurs, des ONG, comme Amnesty International, dénoncent les conditions de travail au Qatar, dans le cadre de la construction ex-nihilo de neuf stades d’ici 2022. Seuls sont embauchés des travailleurs de pays pauvres, à qui on retire leurs passeports et qui n’ont pas d’autre choix que de travailler 15 heures par jour sans salaire pour pouvoir ne serait-ce qu’espérer revenir dans leurs pays respectifs.

            Un véritable système d’esclavage que la FIFA n’ignore pas mais préfère passer sous silence au vu de son implication douteuse dans le choix du pays hôte. Gianni Infantino, nouveau président de la FIFA, déclarera, après une visite officielle dans les chantiers qataris le 26 octobre 2018, que la Coupe du Monde 2022 « sera la meilleure Coupe du monde de l’histoire ». Occultant ainsi la réalité cruelle qui entoure les préparatifs de la compétition.

            Bien que le sport soit depuis le XXème siècle un pan essentiel des relations internationales, sa financiarisation récente via des instances sportives internationales de plus en plus puissantes, a contribué à son instrumentalisation par les États afin d’en retirer des bénéfices politiques ou économiques. Plus qu’un divertissement, le sport est désormais au cœur des stratégies étatiques de propagande nationale et de rayonnement international. Quitte à faire l’impasse sur les droits humains et sur les problèmes socio-économiques qui découlent de ces compétitions.

 

 

Sources :

Bibliographie :

 

  • BONIFACE Pascal, Géopolitique du sport, Armand Colin, Paris, 2014
  • JENNINGS Andrew, Le scandale de la FIFA, Le Seuil, Paris, 2015
  • NAVES Marie-Cécile, JAPPERT Julien, Le pouvoir du sport, FYP Editions, Limoges, 2017
  • TOMLINSON Alan, YOUNG Christopher, National identity and global sports events : Culture, politics, and spectacle in the Olympics and the football World Cup, State University of New York Press, New York, 2006

 

Sitographie :

 

 

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