En Ethiopie, la menace Gibe III

crédit photo: F.Podavini

Les photos de l’Italien Fausto Podavini, primées à la deuxième place dans la catégorie « Long Term Project » par l’organisme Wolrd Press Photo, sont saisissantes. Sur chacune d’elle, le contraste est frappant, témoin d’une impuissance.

Nous sommes en Ethiopie, au cœur de la vallée de la rivière de l’Omo qui se jette dans le lac Turkana au Kenya, considéré comme l’un des berceaux de l’humanité. Deux sites nommés au Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’Unesco. Deux sites partagés entre plusieurs ethnies différentes, accueillants respectivement 200 000 et 300 000 personnes. Deux sites menacés par le barrage Gibe III, troisième barrage hydroélectrique le plus puissant d’Afrique.  

Le barrage Gibe III, crédit photo F. Podavini

Fort d’une croissance économique de 10,5% par an, l’Ethiopie a fait le pari de son potentiel considérable en énergies renouvelables. Aujourd’hui, le pays produit plus de 90% de son énergie à partir de sources durables notamment grâce au barrage Gibe III, inauguré en 2016 et associé à une centrale hydroélectrique de 1870 mégawatt. Il a été construit dans le cadre d’un vaste programme hydroélectrique qui comprend la construction d’une série de barrages à travers le pays. Néanmoins, depuis le début de sa construction en 2006, le barrage suscite débats et questions. Dès 2008, l’étude d’impact environnemental et social qui est approuvé pose problème, celle-ci est en effet loin d’être indépendante car payé par le donneur d’ordre Ethiopian Electric Power Corporation. Deux ans plus tard, La Banque européenne d’investissement, la Banque africaine de développement et la Banque Mondiale refusent de financer Gibe III. Celui-ci sera alors entièrement financé par l’Etat éthiopien et la banque chinoise China Exim Bank. En 2011, lors d’une enquête, l’organisation Human Rights Watch constate que les autorités éthiopiennes expulsent les tribus de la vallée de l’Omo pour remplacer leurs terres par des plantations de coton et de cannes à sucre. Quelques mois plus tard, l’Unesco demande l’arrêt des travaux estimant qu’ils pourraient mettre en danger le sud de la vallée de l’Omo et le lac Turkana. Actuellement en service depuis 2015, le barrage a en effet des conséquences directes sur les peuples qui vivent sur ces sites ainsi que sur l’environnement.  

Dépendant en grande majorité du fleuve Omo dont le débit est réduit par le barrage, le lac Turkana est menacé par le manque d’eau alors que celui-ci est le plus grand lac désertique au monde. Depuis la mise en service du barrage, la portion du golfe de Ferguson a par exemple reculé de 1,7 kilomètres selon l’ONG Human Rights Watch. Avec la réduction de son approvisionnement en eau, l’écosystème du lac est en danger d’autant plus que celui-ci constitue une importante zone de reproduction pour diverses espèces comme le crocodile du Nil. Le poisson, quant à lui, se raréfie de plus en plus à cause de l’augmentation de la salinité de l’eau, la rivière de l’Omo apportant 90% de l’eau douce du lac. Cette salinité empêche alors à la fois le développement des poissons et la consommation de l’eau. 

Au-delà de l’assèchement possible du lac et des impacts sur son écosystème, c’est tout un mode de vie qui est menacé depuis l’entrée en fonction du barrage Gibe III. En effet, les différents peuples dépendent du lac et de la rivière pour leur sécurité alimentaire, et, face aux prises de poissons qui diminuent, les populations locales s’appauvrissent. Les revendeurs de poissons estiment une baisse de 30% des ventes ces dernières années par exemple. La transformation des terres disponibles pour les pâturages et les cultures en plantations de cannes à sucre est aussi une catastrophe pour la population. Elle a par exemple provoqué des crises alimentaires qui ont touché plusieurs peuples comme le peuple Dassanech. Les eaux de l’Omo sont aussi détournées vers ces plantations, réduisant encore la capacité d’eau du lac Turkana et exacerbant la compétition entre pêcheurs. Les inondations saisonnières sont aussi compromises alors que beaucoup de communautés en dépendent pour leurs cultures. Par ailleurs, seulement une faible partie de l’électricité produite par le barrage alimente le pays, la majorité est dirigée vers le Kenya et Djibouti. Ainsi, dans la région, aucun village n’a l’électricité, la collecte du bois reste une activité primordiale pour cuisiner et s’éclairer. Le barrage devient également une attraction touristique, en plus des parcs nationaux où il n’est pas rare pour ces peuples d’être  photographiés ou pour certaines jeunes filles de se faire offrir des soutiens-gorge par des touristes occidentaux. Face à ces changements de vie conséquents accompagnés d’une pauvreté croissante, l’espoir vient à manquer et l’alcoolisme est devenu un problème important de la région. Comme la prostitution, celui-ci s’est accru avec l’arrivée de soldats et d’ouvriers du bâtiment avec le développement de la vallée.


crédit photo F. Podavini

Malgré ces conséquences considérables sur la région, le gouvernement défend que le barrage permet de réguler le cours de la rivière de l’Omo et que les populations bénéficient d’un débit régulier tout au long de l’année. Pourtant, le lac Turkana a été classé sur la liste du patrimoine mondial en péril par l’Unesco en juin dernier. Le vaste plan hydroélectrique de l’Ethiopie se poursuit tout de même comme en témoigne la construction actuelle du barrage de La Renaissance sur le Nil Bleu qui deviendra le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique.

Lola Uguen

Pour comprendre la situation en image, le site des photographies de Fausto Podavini :

https://www.worldpressphoto.org/collection/photo/2018/long-term-projects/fausto-podavini

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