Le renseignement : les acteurs, les métiers et les défis du secret

Dans un amphithéâtre Cocteau rempli à 10 heure pour la venue des spécialistes du renseignement, la semaine événement s’est ouverte à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye le 04 février dernier. Durant cette première journée se référant au thème du secret, François Chambon, directeur de l’Académie du renseignement, nous a rejoint pour une conférence intitulée « Le renseignement : les acteurs, les métiers et les défis du secret », animée par Jean-Pierre Bat, historien, notamment spécialiste des archives et des questions africaines.

Ancien élève de l’IEP ensoleillé d’Aix-en-Provence (« St-Ger » n’était pas encore créé),  François Chambon nous conduit avec lui dans le monde du secret à travers la présentation de l’Académie du renseignement qui vise à proposer une vitrine des renseignements secrets en France. Un lieu particulier, aux multiples fonctions. Un lieu d’enseignement d’une part car opérateur de formations des différents services français de renseignement, un lieu de rencontres et d’échanges d’autre part entre divers services du secteur mais aussi un lieu qui donne à penser, où les cadres du renseignement peuvent prendre du recul.

Si aujourd’hui c’est la notion de renseignement qui prime, il a longtemps été question de secret, un terme qui s’éclaire par son étymologie secretum, c’est-à-dire ce qui consiste à séparer, à mettre à part. Une origine presque agricole avec l’exemple du tamis, qui se lie alors clairement avec le rôle des agents de renseignement d’éclairer la situation parmi une quantité d’informations. Néanmoins, avant d’être des agents de renseignement (de l’étymologie signum) de ceux qui captent, analysent et restituent les signaux, ils étaient des espions de ceux qui épient entre les espaces comme l’indique l’étymologie spione. Comment sommes nous alors passé de cette notion d’espionnage à celle de renseignement ? Dans L’art de la guerre, Sun Tzu explique il y a plus de 2500 ans que « personne n’entretient de rapport plus intime avec le souverain que les espions ». Plus tard, c’est le Père Joseph ou François Leclerc du Tremblay qui commence à structurer les activités d’espionnage au XVI et XVIIème siècle. Néanmoins, la notion de renseignement se définit en tant que telle à la naissance de la notion d’Etat et surtout de raison d’Etat, ce qui est décrit par Giovanni Boterro dans Les relations universelles (XVI) où les Vénitiens prennent l’habitude d’interroger tous les bateaux qui arrivent en ville et consignent ces données dans une banque de façon méthodique. Nous sommes ainsi au cœur d’une démarche de renseignement qui existe par sa méthode et par son institutionnalisation dans l’Etat. Sherman Kant, l’un des fondateurs de la CIA, définit alors le renseignement à la fois comme une forme de connaissance, une activité et une organisation. Une définition complétée par la notion de « cycle du renseignement » consistant à planifier, orienter, recueillir, traiter, analyser puis diffuser les informations mais aujourd’hui questionnée par l’idée de réseau. En effet, dans un monde où les informations sont nombreuses, ce n’est plus la rareté de l’information qui compte mais le tri de celle-ci, la nécessité de décloisonner les sujets, de créer du lien entre les différents services. Si on parle aujourd’hui globalement de la notion de réseau dans le renseignement, chaque pays a son propre modèle qui s’est développé en fonction de l’histoire et des menaces potentielles propres à chaque pays : modèle intégré au Royaume-Uni, modèle unifié en Corée du Sud, modèle communautaire aux Etats-Unis… Quant à la France, ces activités de renseignement se sont développées dans le contexte de la Guerre Froide avec une logique de contre-espionnage puis avec le terrorisme contemporain aboutissant à un modèle communautaire, basé sur la coordination de différents services de renseignement.

Au-delà de ce propos liant secret et renseignement, François Chambon s’est attaché à nous présenter le renseignement comme politique publique, ce qu’il est depuis une dizaine d’années. En effet, les activités de renseignement sont rentrées dans le droit avec la reconnaissance de la fonction stratégique à travers Le Livre Blanc de 2008 puis celui de 2013. « Les tontons flingueurs » sont devenus peu à peu des fonctionnaires de renseignement. De plus, en 2007, une délégation parlementaire aux renseignements est créée suivi en 2014 par un service d’inspection des renseignements. Enfin, en 2015, une loi relative aux renseignements est votée définissant les techniques et les procédures de renseignement en distinguant les différents services. Pour chaque demande de la part d’un organisme de renseignement, l’aval du Premier Ministre qui passe par la Commission Nationale du Renseignement est en effet nécessaire. Il faut ainsi que cette demande réponde à une finalité géopolitique, économique, militaire ou bien à une menace de contre-prolifération nucléaire, de contre-terrorisme, de lutte contre la criminalité organisée, ou encore de contre-ingérence. Cependant, qui dit politique publique dit aussi moyens budgétaires, avec des moyens budgétaires importants concernant les renseignements de l’ordre de 2,6 milliards d’euros par an. Par ailleurs, si ce secteur concerne 13 000 à 18 000 employés, il y a une volonté de la part des politiques de coordonner les services comme l’a montré la première initiative de Sarkozy en 2008 avec la création de la Coordination Nationale du Renseignement. La communauté du renseignement a d’ailleurs véritablement pris forme en 2014 en rassemblant un coordonnateur national (actuellement Pierre de Bousquet), l’académie du renseignement ainsi que les six services spécialisés du renseignement. Parmi ces six organes, on trouve en premier lieu la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) qui a le monopole des opérations clandestines, puis la DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure) qui est notamment chef de file contre le terrorisme et contre l’ingérence. Il existe aussi la DRM (Direction du Renseignement Militaire), une aide aux décisions d’intervention pour les opérations extérieures et la DRSD (Direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense), le service de renseignement affilié au ministère des armées. Dans le champ économique, la DNRED (Direction Nationale du Renseignement et des Enquêtes Douanières) a pour but de lutter contre les grands trafics et le TRACFIN (Traitement du Renseignement et Action contre les Circuits Financiers Clandestins) se charge du renseignement financier. Autour de ces six services pivotent également une quarantaine d’organes mais dont le renseignement n’est pas la mission première.

Si la conférence s’inscrit en premier lieu dans le domaine du secret et du renseignement, elle intervient aussi dans le cadre du projet de l’établissement de créer un diplôme sur le renseignement à la rentrée prochaine. François Chambon a donc évoqué plusieurs métiers du secteur comme celui d’analyste qui consiste à analyser des réalités, à prendre des décisions en transformant une information brute en connaissance utile. Pour rentrer dans ce domaine, les moyens d’accès sont variés entre un concours ouvert en 2018, les contrats ou le détachement pour devenir officier de recherche, officier opérationnel… Ces métiers restent cloisonnés entre eux pour conserver le secret, néanmoins, il faut une certaine discrétion, une objectivité et une neutralité vis-à-vis de soi-même dans chacun d’eux. La connaissance des langues est aussi prioritaire notamment les langues d’Asie, du Proche-Orient, de l’Europe Centrale et Orientale ainsi que de l’Afrique même si les objectifs stratégiques sont changeants. François Chambon a aussi mentionné le fait que des passerelles vers d’autres administrations sont possibles depuis le renseignement grâce aux expériences acquises.

Lors de la deuxième partie de la conférence, l’historien Jean-Pierre Bat qui travaille au Quai d’Orsay a choisi de questionner cet univers justement si secret du renseignement. La première interrogation porte alors sur la manipulation possible dont font preuve les agents de renseignement. François Chambon exprime son point de vue en expliquant que la manipulation n’est pas le monopole des services de renseignement : le traitement des sources se fait davantage par le dialogue, la création de liens de confiance que par la manipulation. De plus, depuis la loi de 2015, les techniques de renseignement sont définies et vérifiées. La seconde question touche la création du service de contre-terrorisme, une nécessité selon François Chambon qui passe par une vision transversale des services et une coordination entre la défense et la sécurité pour l’anticiper. La problématique du numérique revient aussi avec l’idée qu’à l’époque du numérique, le secret n’existe plus vraiment. Mais au-delà des raisons numériques, la France a une particularité puisque pendant de nombreuses années, les activités de renseignement n’ont pas été définies et sont restées secrètes entrainant alors un déficit de recherches universitaires sur le sujet. Le renseignement cherche donc aujourd’hui à s’ouvrir avec notamment la création récente du 1er grand prix du renseignement qui récompense à la fois une thèse et un ouvrage.

Suivent ensuite les questions du public avec une première interrogation : pourrions nous estimer que certains pays, comme l’Italie qui a fait face au terrorisme des Brigades Rouges, sont aujourd’hui mieux préparés au terrorisme actuel ? Pour François Chambon, la réponse est négative, en plus des facteurs historiques, d’autres facteurs sont nécessaires comme les facteurs sociologiques (analyse des mouvements sociaux par exemple), en outre, il est difficile de penser qu’un pays puisse se sentir à l’abri d’une telle menace. Il prend comme exemple l’Espagne qui a développé son système de renseignement contre l’ETA mais qui a été touché à plusieurs reprises par DAECH. Une question porte également sur un possible projet européen de renseignement mais pour le directeur de l’Académie, cela reste utopique car aujourd’hui les pays ont des relations mais seulement bilatéralement. Néanmoins, il existe un certain partage de l’expérience de la conception du métier et des formations. Un étudiant interroge aussi les principaux enjeux de la DGSE dans les 20 ou 30 années à venir, une question à laquelle François Chambon s’estime incapable de répondre précisant qu’il n’existe au monde qu’un seul rapport qui publie ce genre de résultats, il s’agit d’un rapport de la CIA décrivant les probables grandes tendances. Pour finir, la dernière question vise la lutte contre la fraude fiscale et la possibilité de mettre en place un renseignement fiscal : des réflexions sont en effet en cours pour espérer créer un service de renseignement des fraudes fiscales puisque pour l’instant il n’existe que la Direction des Finances Publiques.

Finalement, c’est au bout de deux heures de dialogue teintées d’humour que cette conférence enrichissante sur la réalité concrète du renseignement en France a pris fin en nous emmenant au-delà de l’imaginaire proposé dans Le bureau des légendes.

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