Le Venezuela : dernier acte

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Karl Marx, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852).

2019 sera décidément une année pleine de surprises. Nous n’avons pas eu à attendre le 1er avril pour avoir droit à une pléthore d’articles guignolesques : cette année, le 23 janvier marque le début des festivités. Tous ont suivi attentivement ou non les extraordinaires aventures de Juan Guaido, ce jeune héraut de la démocratie vénézuélienne, s’offrant un ego-trip presque inégalé… Certains se proclament « dieux du rap » et ont sûrement raison. D’autres, plus visionnaires, assurément, se proclament empereur de France de leur propre chef. Le petit Juan, lui, est plus timide (excusons son jeune âge). Quelque peu timoré, Juan ne prétend qu’au titre de « président par intérim », s’opposant ainsi à Nicolas Maduro, ancien bras droit de feu Hugo Chavez, porte-étendard socialiste et président en place, élu et réélu mais contesté. Situation cocasse, n’est-il pas ?

Heureusement, pour garder l’entrain de la nouvelle année et continuer à faire rire la planète entière, on apprend que Donald Trump soutient ce nouveau césar. Une véritable surprise qui aura laissé tout le monde sur le cul. Les intérêts américains au Venezuela ne sont pas très originaux, plus de 500 000 barils quittent chaque jour le Venezuela pour les Etats-Unis. Premier secteur économique du pays qui dépend à 90% de l’or noir, il s’agit d’ailleurs d’un des rares pans industriels épargnés par les embargos américains. La guerre économique américaine face au Venezuela est facilitée par la chute du cours du pétrole qui fut catastrophique pour l’économie vénézuélienne. Le cours du pétrole a notamment beaucoup évolué du fait de la nouvelle capacité de production américaine basée sur le pétrole de schiste… Avec une inflation estimée à 10 000 000% en 2019, la population ne gagne pas assez pour manger, se soigner ou même se loger, scénario des plus tragiques. L’équilibre entre les protagonistes est tout à l’avantage des Etats-Unis, l’intrigue, par contre, vacille et ne laisse plus grands espoirs quant à la résolution de la crise. Il faut dire que les Etats-Unis sont des experts dans ce domaine et ont réussi à faire se gausser des générations de sud-américains, que ce soit par la doctrine Monroe, la Big Stick Policy ou des embargos réguliers. Certaines performances auront littéralement écroulé de rire des pays entiers : Guatemala, Chili, la liste est longue… Certains se souviennent d’un 11 septembre chilien bien plus noir qu’en 2001, où l’on voyait tomber des poètes et advenir des militaires.

Pour notre plus grand bonheur, les Etats-Unis ne sont d’ailleurs pas seuls sur scène. D’autres humoristes éprouvés sont venus apporter leurs bouffonneries pour le plus grand plaisir du public. Est-ce une surprise de voir l’Union Européenne avec la France en tête prendre part dans la première partie de la représentation ? Les saillies de ces derniers sont excellentes : imposer un ultimatum de 8 jours afin d’organiser de nouvelles élections libres, saluer le courage du peuple luttant pour sa liberté au péril de sa vie, s’attaquer à la légalité des élections. Ce type d’ingérence étrangère est devenu un vrai leitmotiv qui frise le mauvais goût, alors même que les élections au Venezuela sont parmi les mieux organisées au monde selon la fondation Carter qu’on ne peut décemment pas accuser de bolchévisme, ni de sympathie pour les régimes socialistes. Je me permettrai de rappeler aussi que Macron est mal placé pour saluer un peuple descendant dans la rue, comme dirait Chavez à Obama : « aller laver votre cul » monsieur Macron (les dialogues de cette pièce sont quelque peu crus). Pour l’Espagne, il reste intéressant de constater leur amour de la démocratie notamment lorsque les urnes catalanes sont bourrées par des matraques et non pas par des bulletins. Le souci de cette représentation ne tiendrait-il pas dans le triste manichéisme classique opposant méchant et gentil ? Dictateurs et libéraux ? L’opposition vénézuélienne est souvent issue de la droite dure, avec une forte tradition putschiste. Le refus systématique de reconnaitre les résultats des élections est une vieille habitude chez eux, même du temps d’Hugo Chavez. Les tentatives de coups d’état récentes ou même les plus anciennes (2002 sous Chavez) n’ont jamais posé problème aux gardiens occidentaux de la démocratie, alors même que les élections étaient considérées comme valides selon le droit international et les observateurs présents. Les principaux opposants à Maduro appellent à des émeutes, certains sont accusés de fraudes fiscales, d’autres de conflits d’intérêts, ces personnages ne doivent pas être caricaturés en héros. La violence de l’opposition est bien réelle : policiers, militaires, candidats chavistes font parties des victimes récurrentes d’assassinats politiques ou d’attentats. Le discours de l’opposition repose aussi sur la négation de toutes les avancées sociales et économiques qu’a connues le pays sous la « dictature ». La crise économique efface très vite toutes les traces des progrès effectués : presque 100% d’alphabétisation, une couverture santé très efficace, des prix minimums pour les denrées de première nécessité. Toutes ces mesures ont été réalisées sous Chavez, la crise économique a détruit toutes ces tentatives, mais il ne faut pas oublier le rôle des embargos dans toute cette catastrophe. Bref, le discours de l’actuelle opposition représentée par le MUD (coalition comprenant la majeure partie des opposants) est très souvent matinée de mauvaise foi, voire de mensonges éhontés. Il faut donc accepter que tous les personnages de cette pièce soient complexes, Maduro et son régime ne sont pas exempts de tous reproches, la réponse à la souffrance de son peuple ne peut se faire par la force, les conditions de vie se détériorent de façon alarmante, poussant plus de 2 millions (au minimum) à quitter le pays et les dernières élections sont suspectes… Mais face aux ingérences étrangères, aux pressions putschistes, à la guerre économique : le héros ridicule se transforme en anti-héros tragique.

Ceux qui lisent ce texte vont sûrement encore crier à l’insoumis assoiffé de sang soutenant des dictatures, je ne suis certainement pas insoumis mais je ne soutiens certainement pas ce type de coup d’état malgré tout le génie d’écriture et le sens du suspens des instigateurs… Il ne reste maintenant qu’à faire le compte des artistes soutenant le Venezuela, les têtes d’affiches sont évidemment la Russie et la Chine, ce qui n’est pas très glorieux en matière de droits de l’Homme. Malgré ces acteurs très bankable, cela ne suffira pas à obtenir une majorité à l’ONU. Le cachet touché par la Chine est simple, 1 million de barils sortent chaque jour du Venezuela vers l’empire du milieu, heureusement, on aurait pu croire que le gouvernement chinois s’intéressait tout d’un coup au sort de la population…   Les Nations Unies sont assises au même rang que les autres spectateurs, impuissants et inutiles. Le Nouvel Ordre Mondial attendra. En réalité, la population vénézuélienne se retrouve au centre d’un jeu de pouvoir cynique, où l’utilisation du mot démocratie ne rime qu’avec les intérêts impérialistes des Etats impliqués. Mais en même temps lorsqu’on regarde la pièce, qui s’intéresse à la population ? J’espère que vous aimez l’art dramatique car nous allons en être servis jusqu’à n’en plus vouloir. Pour l’instant, ce petit spectacle très familial risque de tomber dans le sensationnel : le chevalier blanc de la démocratie d’un côté, le chevalier rouge de la « dictature » de l’autre et un nombre conséquent de soutiens des deux côtés. Dans leurs luttes hypocrites pour la démocratie, les Etats-Unis, la France et leurs compères viennent de mettre un pays de 28 millions d’habitants au pied du mur, ne laissant que peu de choix autres que la guerre civile entre un putschiste dopé par les réseaux sociaux et un régime toujours appuyé par l’armée. Un dénouement tout annoncé qui ne donnera certainement pas envie de voir se lever le rideau.

Sitographie :

  • The Carter Center, Venezuela.
  • Le Monde Diplomatique, 24 janvier 2019, Venezuela : La logique du pire
  • Le Monde Diplomatique, Au Venezuela les électeurs ont confisqué la démocratie, 11 septembre 2012.
  • Slate, Mais que se passe-t-il au Venezuela ? 1er août 2017.
  • France inter, 24 janvier 2019, L’opposition au Venezuela n’est pas que sympathique
  • France culture, 20 juillet 2017, Venezuela : qui sont les opposants à Nicolas Maduro ?
  • Marianne, 26 mai 2017, Crise au Venezuela : pourquoi le pays de Chavez en est arrivé là

Un bouquin sympa sinon :

  • Antonio Skarmeta, Une ardente patience.

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