Procès du peuple contre la Françafrique

Je précise d’abord que tous les événements se sont réellement passés (même si la chronologie se mélange un peu dans ma tête) et que j’en donne évidemment une description non objective car très personnelle. L’objectif n’est pas d’analyser sociologiquement ce que j’ai vécu (j’en suis bien incapable) ou d’essayer de prendre une posture objective sur les événements mais de vous raconter à ma manière cette (petite) aventure.

  1. La conférence, le yovo et la milice

Remettons-nous dans le contexte. Tous les jours Alexandre et moi passons par l’université d’Abomey Calavi pour aller au travail. Cette université est la plus grande du Bénin et sans doute l’une des plus grandes d’Afrique. Un jour j’ai vu une affiche avec marquée dessus : samedi 19 janvier, 15h, PROCES DU PEUPLE CONTRE LA FRANCEAFRIQUE, 3ème étape -Le Bénin. L’IEP nous ayant expressément demandé d’éviter de participer à des événements politiques, j’ai évidemment décidé d’y aller.

L’affiche de l’évènement

Tout d’abord je me suis renseigné sur cet événement. Il était organisé par l’ONG « Urgences panafricaines » dont le principal leader est Kémi Séba. Figure controversée en France, accusé de racisme et d’antisémitisme, il a été condamné à plusieurs reprises. Là où le personnage est particulier, c’est qu’il est adulé en Afrique où il est chroniqueur sur des chaines de télévision. Il a d’ailleurs reçu de nombreux prix : celui de « la résistance africaine » à l’Institut africain de management en 2015, le MJA intellect en 2017 et en 2018 il fait partie des lauréats du prix américain « Most Influential People of African Descent ». C’est donc une figure complexe et je vous invite à faire vos propres recherches étant donné que je n’ai pas le temps d’en faire une description exhaustive. Il faut tout de même garder en tête que Séba pas très apprécié des gouvernements (français ou africains) à cause de ses thèmes de prédilection (lutte contre le CFA, panafricanisme…). Il est aussi interdit de séjour dans plusieurs pays.

Bref, j’arrive sur le campus de l’université et je trouve l’endroit où se déroule le « procès ». Evidemment étant le seul blanc (ou « yovo » en Fon, la langue parlée par une grande partie de la population) j’attire l’attention. Je fais un petit tour des installations (300 chaises, une estrade, des enceintes, des micros, le tout à l’air libre…) et j’aperçois un groupe de jeunes qui semblent porter des gilets pare balle portant l’inscription « Police Etudiante ». Ils ont l’air chargé du service d’ordre. Je me place à l’opposé de ce groupe et attends, tout en surveillant la police (milice ? service d’ordre ? honnêtement je ne sais pas) étudiante.

C’est dans cet état d’esprit pas franchement rassuré qu’un homme vient me voir et me dit :

« -Vous trouvez ça normal vous que la police et l’Etat béninois interdise cette conférence ?»

-Ah bon c’est interdit ?

-Oui l’Etat fait pression pour interdire le procès, et la police veut tout arrêter

« -Ah bah je n’étais pas au courant » Dans ma tête : « Fuis pauvre fou !!!»

Malgré cette révélation que la conférence pourrait se transformer en Acte X des gilets jaunes je décide de rester.

2. Un drone et un faux procès

La foule assistant au procès.

Un homme prend le micro et demande aux gens de s’asseoir (à peu 1300 personnes sont rassemblées selon les chiffres officiels). Il commence par remercier toutes les personnes présentes (et notamment « le yovo assis au milieu ») et nous demande de patienter. Les enceintes balancent du reggae et deux musiciens viennent pour jouer. Je regarde la foule : 5% de femmes, 3 yovos et un camion de CRS qui s’installe à 20 mètres de la foule : une fine équipe.

Un homme prend le micro et demande aux gens de s’asseoir (à peu 1300 personnes sont rassemblées selon les chiffres officiels). Il commence par remercier toutes les personnes présentes (et notamment « le yovo assis au milieu ») et nous demande de patienter. Les enceintes balancent du reggae et deux musiciens viennent pour jouer. Je regarde la foule : 5% de femmes, 3 yovos et un camion de CRS qui s’installe à 20 mètres de la foule : une fine équipe.

C’est à ce moment que j’entends le bruit d’une libellule géante d’1 mètre.


En fait c’était juste un drone qui prenait des vidéos de la foule. Dans ma tête : « oh un drone, ils ont du budget ».

Il est important de préciser que soucieux de ne pas être associé à cet événement je me baisse dès que je vois une caméra ou un appareil photo qui me film : autant vous dire qu’entre le drone, les caméras des nombreux journalistes et les vidéos amateurs, j’ai passé la moitié de la conférence le visage baissé.

Arrive enfin Kémi Séba sur une musique (peut-être l’hymne national béninois) ; tout le monde se lève.

Problème je ne veux pas me lever (ou applaudir) pour quelqu’un que je ne connais pas et dont la réputation est sulfureuse, du coup je décide de ne pas me lever. Cette attitude provoque immédiatement des réactions à ma gauche de personnes qui s’énervent devant mon attitude.

La foule se rassoie, et Séba et un de ses lieutenants décrivent l’organisation du procès : un président (Séba), deux « sous présidents », un procureur (le slameur béninois Kmal Radji). Plusieurs thèmes sont abordés portant tous sur un aspect de la Françafrique : le Franc CFA, les bases militaires françaises, la mort des présidents africains, l’éducation, la déstabilisation des pays africains, l’aide au développement… Chaque sujet est présenté par un avocat de l’accusation, le président doit ensuite rajouter des éléments à charge et enfin des membres du public peuvent intervenir.

2 choses importantes :
-ce « procès » est une reprise des « Comités pour la Révolution » organisés par Thomas Sankara (ancien chef d’Etat du Burkina Faso et figure du panafricanisme et de l’anti-impérialisme, il est renversé et assassiné en 1987). Thomas Sankara est un modèle et une idole pour l’immense majorité des militants panafricains. C’est le 3ème procès organisé par Kémi Séba, les 2 autres étaient au Burkina Fasso et en Centrafrique.

Procès de la Françafrique à Ouagadougou.

CE N’EST PAS UN PROCES, ça s’appelle un procès, ça a vaguement la forme d’un procès mais ce n’est pas un procès, c’est un meeting politique pour Kémi Séba. C’était évident que ça n’allait pas être un vrai procès (surtout quand on juge la Françafrique) mais c’est important de préciser qu’il s’agit surtout d’une tribune pour Kémi Séba.

Avec ces deux informations en tête nous pouvons continuer.

Séba commence par remercier le public :

« Je salue les étudiants, je salue les intervenants, je vous salue tous… y compris les espions de l’ambassade de France et de l’institut français qui sont dans la foule »

7 personnes se retournent et me regardent. Dans ma tête : « vous me regardez parce que je suis blanc c’est ça »

3. Le CFA et la Guadeloupe

Le procès commence.

1er accusé : Le Franc CFA

L’avocat de l’accusation commence sa plaidoirie et énumère les critiques classiques à l’encontre du CFA : monnaie trop forte, pas adaptée à la situation économique des pays d’Afrique, le trésor français garde une partie de la richesse… Un bon exposé de cet outil de domination.
Kémi Séba continue : pouvoir d’achat réduit, mainmise de la France…
Il demande ensuite à des volontaires de parler :
« -Nous voulons d’abord que nos sœurs prennent la parole car leur voix est souvent opprimée » (+ 10 points de féminisme)

Une femme du public prend la parole mais beaucoup de monde parle (-10 points pour mansplaining).

Elle ne parle pas du CFA
Séba rappelle qu’il faut parler du CFA

Et c’est à ce moment là que j’ai cru que ça allait déraper :

Une femme vient pour prendre la parole

« Je suis Guadeloupéenne, j’ai changé mon nom (applaudissement dans le public) car c’était un nom colonialiste (le public applaudit plus fort) … je n’ai pas peur de le dire, le problème en Guadeloupe c’est les Blancs. IL FAUT VIRER LES BLANCS DE GUADELOUPE ET D’AFRIQUE !!! (Le public part en couille).

Dans ma tête : « euuuuuhhhhhh… »
Cris dans le public : « LA Y EN A 2 !!! »
Dans ma tête : « putain j’aurais dû faire ma 3A à Bruxelles »

Tout se calme

Séba rappelle qu’il faut parler du CFA et dit : « nous demandons aux frères de venir parler car nous refusons le sexisme à l’envers » Dans ma tête : « toi mon gars, t’as rien compris à la vie »

Un autre membre du public vient pour parler du CFA
Il ne parle pas du CFA
On passe au sujet suivant.

Plutôt simple de me trouver 😉
  1. Les bases militaires, le reagge et Mao

2ème accusé : les bases militaires en Afrique

***Coupure de Courant***

Séba « nous savions que le gouvernement allait tenter quelque chose (réaction négative du public, heureusement nous avons prévu un groupe électrogène » (le public applaudit et se met à chanter).

– On dit souvent que chacun mérite son ¼ d’heure de gloire et bien c’était le ¼ d’heure de gloire de ce groupe électrogène. –

L’avocat de l’accusation s’avance à la barre : « je vais présenter le problème des bases militaires en 13 points » (regards inquiets des gens autour de moi qui se disent logiquement que 13 points ça va être long). Arrivé au point 3 on lui demande de se dépêcher, il termine rapidement. Séba critique également les bases.

-Interventions du public –
Un homme s’avance : « – Je condamne les bases françaises en Afrique mais à l’origine je voulais parler du Franc CFA » Dans ma tête : « Quel génie» – Il termine donc sur le France CFA. On rappelle alors qu’il faut parler des bases françaises

CLAMEURS DANS LE PUBLIC, CRIS DE JOIE ET RIRES

Dans ma tête : « c’est quoi encore ce bor… oh non »

Un homme s’avance et je vais tenter d’en faire une description la plus précise possible :

C’est Bob Marley… mais blanc
-il a un habit typique béninois
-il a des dreadlocks
-c’est un hippie
La foule est hilare

Il parle : « je soutiens votre mouvement mais c’est peut-être un petit peu extrême de vouloir virer les blancs quand même non ?» Dans ma tête : « mais ils ne veulent pas virer les blancs t’inquiète ».
« Je vous rappelle que nous sommes des corps remplit d’une âme qui voyage et qui vit des expériences » Dans ma tête : « c’est pas possible d’être plus cliché »
« Je remercie Thomas Sankara et Bob Marley ». Dans ma tête : « ah bah si »
Il se met à chanter et tout le public suit.
Il conclut sur un « vive Mao, vive Jésus et Allah wakbar » Dans ma tête « je crois qu’il a perdu un pari »

Ok je sais qu’à ce moment là vous vous dites que j’exagère mais même pas… et croyez-moi le plus beau est encore à venir.

Séba : « Merci à notre frère, n’oubliez pas que quelque soit la couleur de votre peau, vous pouvez lutter contre l’impérialisme, et que même en France beaucoup souffrent de l’oppression, c’est pourquoi je veux apporter mon soutien aux gilets jaunes !!!! » (+10 points récupération)

Donc si vous vous demandiez ce que les Béninois panafricains pensent des gilets jaunes vous avez la réponse.

« Je rappelle également que si un anti impérialiste peut être blanc un impérialiste peut être noir, je pense à vous les espions à la solde de la France ».

5 personnes se tournent vers moi et me regardent

5. Le club des 22 et la minute de silence

3ème accusé : Les interventions françaises conduisant à la mort de présidents africains

Le procureur joue le rôle d’avocat de l‘accusation : « voici la liste des 22 présidents tués par l’impérialisme : (liste de noms dont je ne connais pas la majorité) …Thomas Sankara… Anouar El Sadate » (Dans ma tête : « attend il a été tué par l’impérialisme Sadate ??? ») … Mouammar Kadhafi (Dans ma tête : « euuuuuhhhhh… »).

« Nous allons maintenant faire 1 minute de silence pour les 22 présidents tués par l’impérialisme »

Et rebelote tout le monde se lève sauf moi, parce que oui je ne me lève pas pour quelqu’un dont je ne me suis pas fait une opinion alors vous vous doutez bien que je ne vais pas me lever pour des gens que je ne connais pas et encore moins pour Mouammar Kadhafi. Je sens que des gens s’énervent à ma gauche, on me demande de me lever mais au final tout le monde se rassoit et tout va bien.

On continue les accusés

4ème accusé : l’éducation

Remise en cause général du système d’éducation béninois, exemple sur un lycée d’excellence qui provoque la fuite des cerveaux, affirmation de la nécessité de savoir lire et écrire dans sa langue maternelle.

Bref tout se passe bien, les discours sont intéressants.

Un artiste passe sur scène pour faire du reggea [ndlr: reggea est un mot compliqué à écrire et Come y aura fait une faute différente à chaque fois] ou du slam (je ne saurais pas dire ce que c’était), la foule chante.

5. Des testicules pour un parti politique

5ème accusé : je ne me souviens plus vraiment de l’accusé mais un des lieutenants de Séba prend la parole et se lance dans un réquisitoire contre la Françafrique 

Citation 1 : « Il faut s’engager et ceux qui n’ont pas les testicules pour s’engager devraient avoir honte » (-10 points pour virilisme).

Citation 2 : « il faut serrer les fesses et arrêter de se faire sodomiser » (-10 points pour homophobie).

On approche de la fin du procès et le moment le plus important arrive :

Séba prend la parole pour annoncer la création du « Parti Panafricaniste Béninois » :

Voici le lien de l’annonce de la création du parti : le parti 

Il annonce également l’organisation d’une action commune en mai.

Le slameur Kmal Radji vient pour faire un slam (en play back).

Conclusion

C’est donc comme ça que j’ai assisté à la création du parti panafricaniste béninois.

La conférence/procès/annonce de parti était très intéressant car cela montre différentes choses :

-l’énorme fracture pas seulement entre l’élite et le reste de la population, mais entre la jeunesse et toute forme d’autorité (professeurs, politiciens, police…). Les symboles d’autorités sont accusés par la jeunesse de ne rien faire pour améliorer la situation : les politiciens sont à la solde de l’Occident, les professeurs ne remettent pas en cause le système éducatif, les policiers obéissent au gouvernement…
-l’intérêt que porte cette jeunesse pour les thèmes panafricanistes
-la volonté de voir naître une union de pays pour obtenir une monnaie unique autre que le Franc CFA.
-la volonté d’institutionaliser la lutte

Je vais donc suivre attentivement l’évolution du mouvement qui va sans doute prévoir d’autres conférences ou évènements. Je vous tiendrai au courant en mai pour le fameux évènement commun.

J’espère que cette description, volontairement humoristique et très personnelle, vous aura plu.

A la prochaine

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