Agos

« Ca fait un an et demi que vous faites du tourisme ? Je rectifie, je suis amoureuse. D’Istanbul. » La rive européenne du Bosphore, les cafés, les parapluies multicolores, les artistes puis aussi les gauchistes, le ferry pour rejoindre la rive asiatique, c’est de tout ce chaos stambouliote dont est tombée amoureuse la narratrice du Sillon et son auteure avec elle. Entre fiction et réalité, Valérie Manteau, ancienne journaliste à Charlie Hebdo de 2008 à 2013, nous emmène avec elle en Turquie à travers son roman Le Sillon, récompensé du prix Renaudot en 2018.

Coup de foudre pour Istanbul alors, mais coup de foudre aussi entre notre narratrice journaliste et son amant turc, c’est ce que nous apprennent les premières pages du roman que nous tournons. Car avant de tomber amoureuse de la Turquie, c’est lui qu’elle aime passionnément. Pourtant, c’est une histoire qui dérive, comme dérive la Turquie entre « l’intégrisme et la dictature ». Au détour des lignes de cette histoire d’amour qui s’effrite, de ces soirées tard dans la nuit, de cette passion pour Istanbul, on devine une autre Turquie. Une Turquie peuplée d’enfants des rues, une Turquie meurtrie par les attentats, une Turquie où l’article 301 du code pénal pénalisant l’insulte à l’identité turque crée procès sur procès, une Turquie en état d’urgence.

Symbole de cet autre Turquie, un nom résonne. Hrant Dink. Journaliste turc d’origine arménienne, assassiné par un nationaliste turc en 2007. Naji Jerf, Ahmet Altan, Esli Erdogan, ils sont nombreux, ces journalistes emprisonnés, assassinés dans le pays d’Ankara auxquels Valérie Manteau redonne un nom. Parmi eux, elle s’attache au fil du Sillon à faire de Hrant Dink un personnage principal. C’est la quête d’une journaliste française partie pour Istanbul se détacher un moment des événements marquants d’un mois de janvier 2015, d’un mois où le monde s’est unifié autour de la figure de Charlie Hebdo. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de « Je suis Hrant Dink » ? Pourquoi personne à l’international ne s’est indigné de cet assassinat qui préfigurait la perte de la liberté d’expression en Turquie dix ans plus tard ? Alors, Valérie Manteau nous raconte cette rencontre avec Hrant Dink, fondateur du journal Agos. Agos comme sillon en arménien mais aussi Agos comme sillon en turc. Par ce petit mot de six lettres partagé entre deux peuples qui semblent en guerre depuis toujours nous comprenons qui était Hrant Dink, ce porteur d’un projet de paix entre turcs et arméniens, entre turcs et européens, devenu un « pigeon inquiet ». En suivant ses traces, Valérie Manteau met des mots sur cette presse libre qui a disparu en Turquie mais prévient aussi cette France arrogante de sa liberté d’expression.

Si Hrant Dink devient le protagoniste principal de son roman, l’auteure nous emmène plus loin. Nous voyageons avec elle au cœur de la jeunesse turque qui ne comprend plus pourquoi la narratrice tient à rester dans ce pays que les touristes occidentaux fuient, remplacés par les rois du pétrole. Pourtant, Le Muz, repère d’artistes affirme « they call it chaos, we call it home ». Valérie Manteau questionne également à travers son personnage la place des femmes en Turquie où certaines suggèrent que « les hommes peuvent mourir un peu aussi » ou encore les relations entre l’Europe et la Turquie.

« Mais pourquoi tu vas raconter tout ça ? » Au-delà d’écrire un roman sur les tourments actuels de la Turquie, Valérie Manteau apporte aussi une réelle réflexion sur la littérature. La mise en abîme nous entraine avec elle dans la chute de questions du processus d’écriture : le rôle de l’auteur, la part de réalité et de fiction à intégrer, le but de l’ouvrage, la plongée dans un autre univers irréel, les voix des personnages qui résonnent sans cesse dans la tête de la narratrice…

Le Sillon, c’est à la fois tout ça, ces réflexions multiples, cette histoire d’amour, cette enquête sur Hrant Dink, un roman en trois dimensions en somme, si trois dimensions suffisent réellement à décrire cette multitude. Mais c’est surtout une plongée au cœur d’Istanbul, un dépassement de notre ignorance envers cette ville qui apparait trop souvent comme la boite de nuit géante de l’Occident. Tombez vous aussi amoureux d’Istanbul, lisez Le Sillon.

 

Lola Uguen

Le livre : Le Sillon, Valérie Manteau (2018) aux éditions Le Tripode

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