L’Algérie et le mandat de trop

« Quelque chose s’est brisé, la peur a cessé » déclare Zahra Rahmouni, journaliste témoin et participante aux marches algériennes contre le 5ème mandat de Bouteflika. La gronde populaire a selon elle, clairement dépassé la crainte d’une répression politique. La figure du Président n’est plus sacralisée malgré sa carrière politique remarquée, dans tous les sens du terme.

L’Algérie en 1999 accueille leur nouveau président, Abdelaziz Bouteflika, homme politique qui avait auparavant fait ses preuves en officiant au sein du gouvernement en tant que ministre de la jeunesse et des Sport puis Ministre des Affaires étrangères. Un parcours et une expérience politique solide mais qui déjà laisse entrevoir les failles du personnage : il participe à un coup d’État en 1965 contre le gouvernement Ahmed Ben Bella et est plus tard exilé pour extorsion de fonds en 1981 (exil dont il reviendra 6 ans plus tard). Mais rien ne laissait présager qu’en 2019, celui-ci serait non seulement toujours présent à son poste mais qui plus est, s’acharnerait à le garder.

La voix des Algériens semble avoir trop longtemps été ignorée. Les marches, les soulèvements et les slogans en sont la preuve, dans un pays où la liberté de manifester est entravée depuis 2001. La population fait entendre sa colère d’Alger jusqu’à Paris. Mais comment la figure de ce président vieillissant peut-elle cristalliser tant de colère ?

En effet cet homme, au-delà d’être un symbole de répression, représente aux yeux de la population le déclin de la politique nationale dont le départ pourrait offrir un renouveau au pays. La carrière de Bouteflika a laissé des marques indélébiles dans l’histoire du pays. Son influence sur les lois et le rendu de la justice notamment envers la presse (dont la protection consistait l’une de ses promesses de campagne en 1999) a fait de l’Algérie un contre-exemple en matière de protection du journalisme : ces derniers peuvent être arrêtés et lourdement condamnés comme Mohamed Benchicou, détracteur public du Président algérien. Sur le plan économique, l’homme politique ne fait évidemment pas exception et est connu pour plusieurs cas de corruption notamment avec l’une des plus grandes affaires de détournement d’argent, l’affaire Sonatrach. La politique économique algérienne, bien qu’elle se soit développée à l’international, ne se concentre pas sur la lutte contre la corruption et établit un contexte défavorable pour les jeunes : chômage à 20%, ressources qui s’amenuisent…

Mais sous l’influence de ce président, le pays effectue une chute libre concernant l’aspect démocratique de la politique. Le pouvoir des ministères ainsi que des institutions publiques (Conseil Constitutionnel, forces de police, presse…) passe entre les mains d’un groupe très fermé autour du président : beaucoup de politiques et d’agents publics viennent de la région dont le Président Bouteflika est lui-même originaire, Tlemcen. Ainsi le pouvoir présidentiel est maintenu et légitimé par une oligarchie choisie et dirigée par le chef d’État et qui assure l’acceptation des décisions politiques. Enfin, les actions de Bouteflika vont souvent même directement à l’encontre des Droits de l’Homme. L’un des dérapages les plus médiatiques reste « le printemps Noir », c’est-à-dire des manifestations d’une minorité ethnique et culturelle qui réclamait la reconnaissance de son « existence » et de sa culture au sein de la démocratie algérienne. Ces rassemblements ont subi une répression policière sans pareil aboutissant à un constat terrifiant : 126 morts et environ 5000 blessées. Des crimes pour lesquels le gouvernement n’a jamais rendu de compte.

Mais si l’on met ces exactions de côté (ce qui dorénavant est quasi impossible), en tant qu’individu, Abdelaziz Bouteflika ne peut plus rester à la tête du gouvernement, ne serait-ce qu’au vu de son état de santé. En 1999, il prend le poste de chef d’État à 62 ans ; jusqu’ici rien de réellement anormal, les présidents à l’échelle mondiale sont rarement en dessous de la cinquantaine. Mais après plusieurs accidents cardio-vasculaires et hospitalisations, le Président ne peut plus se déplacer de lui-même, il a besoin d’un fauteuil roulant, s’exprime très peu et beaucoup de journaliste d’opinion émettent des rumeurs à propos d’une éventuelle sénilité. Bouteflika n’apparaît plus que très rarement en public, simplement pour les votes ou les conférences en petits comités. Sa présence est remplacée par un portrait auquel doivent s’adresser les personnes venues rendre des doléances ou des hommages. Or, face à un chef d’État sur la pente descendante, il est très probable que certains politiques tentent d’utiliser le président comme un fantoche depuis les coulisses. Cela permettrait à certaines personnes, comme selon de nombreuses sources dont son propre frère Saïd Bouteflika, d’arriver à faire valoir leurs décisions et opinions par intermédiaire et pourrait expliquer l’insistance de Bouteflika de réaliser un énième mandat. C’est contre cela aussi que les Algériens expriment leur colère, contre celui qui a largement fait ses preuves et réduit à néant sa légitimité ainsi que contre ceux qui veulent prendre le contrôle du pays de manière insidieuse.

Les marches algériennes ont commencé à la capitale nationale, à Alger le 22 février. Elles ont rassemblé de manière inédite plusieurs centaines de personnes dans les rues : majoritairement la jeunesse algérienne, mais la présence de femmes, même en faible nombre, fut soulignée. Ces marches se sont étendues au sein de la région (Annaba, Kabylie et même ironiquement Tlemcen) et à l’international (sur Paris le dimanche 24 février, bientôt prévu à Marseille et Montréal). Elles se déroulèrent de manière partiellement pacifique (des heurts avec la police aboutissant à 41 arrestations eurent lieu en fin de journée à Alger) et aboutirent plusieurs fois à des « sit-in » (comme celui des avocats au tribunal Abane Remdane à Alger). Plusieurs parties de la population sont appelées à majoritairement manifester comme les avocats ou les étudiants. La police ne semble pas pratiquer de répression contre les manifestants et parfois même agit en faveur de ceux-ci : pour preuve, les forces de police laissent les citoyens s’emparer d’un cadre public représentant le Président et le vandaliser sans intervenir. Ces derniers appellent même les agents de la police à les rejoindre au cours de leur marche.

Les slogans expriment clairement et sans tournures de phrases les volontés populaires : « pas de 5e mandat ! », « Ni Bouteflika ni Saïd !», « le peuple ne veut la chute du régime ! » …En effet les citoyens couvrent les rues des villes en brandissant leurs banderoles et leurs pancartes avec une envie : accéder au Président. Une chose que la police malgré sa quasi-passivité ne permet pas.

Les manifestants avancent, pour la plupart le portable comme arme de poing, une technique inspirée par les printemps arabes. Les réseaux sociaux sont le moyen pour la population de faire pression sur le gouvernement et les forces de police. Le moindre débordement répressif est filmé, la moindre image sera diffusée à l’international le lendemain. Cette technique peut expliquer la tolérance de ces marches par les forces de l’ordre et le paysage politique. En plus d’assurer partiellement la protection des manifestants, les réseaux sociaux sont aussi une plateforme qui permet d’informer et d’inviter les citoyens à rejoindre toujours plus nombreux les manifestations. Les pages Facebook majoritairement suivies comme « 1,2,3 viva l’Algérie » permettent aux personnalités publiques d’entrainer les gens dans le mouvement et d’informer à l’international. Malgré cette médiatisation, beaucoup de militants pointent le manque de visibilité du mouvement, qui rassemble tout de même de nombreuses personnes dans la rue, à la télévision Algérienne.

Ces marches entrainent beaucoup de réactions à l’échelle mondiale (le gouvernement tunisien soutient, par exemple, le droit à la population algérienne de s’exprimer comme elle l’entend) et on peut s’intéresser spécifiquement au cas de la France : beaucoup d’experts proches du gouvernement soulignent qu’en cas de soulèvement des problèmes économiques (arrêt des échanges, perte de ressources) et politiques (grand déplacement migratoire),cela pourrait mettre en difficulté l’Algérie et les pays qui lui sont frontaliers. Mais à ces constats n’est attachée aucune alternative et les marches montrent bien que la population n’acceptera pas passivement la réélection de son président, qui l’a pour l’instant déjà menée à un désastre économique et politique.

Quelles pourraient donc être les solutions face à l’imminence d’un 5ème mandat illégitime. On peut penser dans un premier temps que la révolution du peuple peut sembler probable et bénéfique. Pourtant, avec l’expérience des printemps arabes et au vu du peu de ressortissant démocratique de ces soulèvements (alors que l’instauration d’un régime plus juste et égalitaire était la volonté commune), cette option peut être risquée, notamment car elle risque d’être reprise par des minorités politiques et religieuses. Une autre solution plus stable et plus « démocratique » serait la possibilité d’une élection équitable, qui met en avant d’autres candidats, mais encore faut-il que la tête du gouvernement accepte cette manœuvre. Si une nouvelle élection devait voir le jour, plusieurs candidats seraient déjà sur le coup : probablement Saïd Bouteflika qui représentait la relève physique et idéologique de son frère et une tête montante des mouvements (ce qui lui a valu une arrestation et détention à domicile), Rachid Nekkaz, homme d’affaires s’étant déjà présenté pour les élections présidentielles françaises de 2007-2012 et l’élection présidentielle algérienne de 2014, et qui pour l’instant était resté quelque peu en retrait sur la scène politique. Celui-ci est en ce moment empêché de rassembler ses signatures ou de parler à la jeunesse et accuse les forces françaises de soutenir le régime actuel. Les candidats ont jusqu’au 3 mars pour officiellement déposer leurs candidatures contre Bouteflika. Toutefois, comment prouver le bon déroulement de ces élections, dans un pays en plein contexte d’instabilité politique ?

L’avenir du pays et de sa population reste donc incertain. D’autres marches sont prévues en Algérie (le vendredi 1er mars) et à l’international et elles comptent s’étendre et faire plus de bruit. D’après plusieurs personnalités politiques, l’avenir de Bouteflika reste assez sombre : soit il persiste dans sa candidature et entraine la violence qui va forcément en suivre, soit il est évacué hors de l’échiquier politique, de gré ou de force (soulèvement populaire, évincement politique, mort…). Pour la majorité des experts politiques, une crise politique est imminente en Algérie. Qu’elle se fasse par les urnes ou par la révolution, ce sont les prochaines semaines qui le détermineront…

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