Le problème de l’intégration dans le système scolaire républicain

La journée du 6 février 2018 de notre semaine événement a été consacrée à un thème qui reste encore épineux et donc difficile à approcher: celui de l’intégration. La conférence de l’après-midi , animée par Michel Delattre, proposait un débat entre deux enseignants d’histoire-géographie en lycée, aux idées a priori peu proches. Le premier, Jean-Pierre Aurières, a enseigné au lycée Paul Eluard de Seine-Saint-Denis pour initier ses élèves à la citoyenneté. Il organise dans le cadre de cet enseignement un voyage annuel dans un pays dont l’histoire est marquée par le vivre-ensemble. Avec lui, Iannis Roder: lui-aussi professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis, auteur de Allons z’enfants… La république vous appelle! dont publié l’année dernière. Il est directeur de l’Observatoire de l’éducation de la très connue Fondation Jean-Jaurès. Quelles sont les valeurs que l’école, selon eux, doit faire adhérer et respecter? Sont-elles menacées dans les établissements publics qui servent à éduquer notre jeunesse, celle qui constitue le noyau dur de nos générations futures? Sur leur propre expériences, ces deux enseignants témoignent de leur sentiment vis-à-vis de l’école et des trois valeurs républicaines qu’elle essaie de mettre à portée de chaque lycéen.

Automne 2005: Jean-Pierre Aurières prend conscience avec les émeutes de 2005 dans la banlieue nord de Paris (Clichy-sous-bois). La mort de Zyed et Bouna a fait ressentir un profond sentiment de malaise, de colère et d’injustice dans cette banlieue et à partir du moment où il a vus ses propres élèves mettre le feu à des voitures, et participer plus généralement aux casses… il s’est posé une question. Pourquoi mes élèves se sont mis à infiltrer ces groupes en colère? Qu’est-ce que je peux faire? Il a dès lors développé des actions pour agir, dont des voyages d’études dans plusieurs pays du monde. Le but de ces voyages? comprendre comment ceux qui vivent en Nouvelle-Calédonie, à Madagascar ou dans d’autres pays à la culture particulière vivent ensemble ces conflits. L’enseignement primordial dans cet initiative est celui de la tolérance, qui est un mot que l’on ne connaît pas et que l’on ne connaît plus.

Il enseigne au lycée ou une très grande partie des élèves sont des immigrés maghrébins de récentes générations. Ceux-ci sont écartelés justement par un dilemme très fort: d’une part, le désir d’être français; d’autre part, leur origine. De même avec des élèves de Nouvelle-Calédonie, de Guyane, du Moyen-Orient ou d’un terrain extérieure à la métropole: comment concilier sa culture d’origine avec ce “désir d’être français” qui est le coeur de la chose commune?

Sa deuxième approche aborde le problème du civisme et de l’appartenance à la nation. Il raconte une anecdote dans laquelle il emmène des élèves de 1ère ou de Terminale sur des monuments tels que le Mont-Valérien, ou l’Arc-de-Triomphe. Peu de collègues croyaient aux idéaux que défend encore aujourd’hui Jean-Pierre Aurières. Pour eux, ces élèves n’ont que faire de la France et des ses valeurs.  Pourtant, il l’a montré en accompagnant ses élèves: ceux-ci avaient une fierté de chanter la Marseillaise et voulaient porter le drapeau. Un de ses élève lui a même dit:

“Pour la première fois, je me sens français.”

Il y croit encore: des élèves peuvent se sentir français et républicain en posant une gerbe sur la tombe de l’écrivain Paul Éluard. Du début de la conférence jusqu’à sa fin, quelque chose de clair en ressort: l’entre-deux de ces deux points pèse lourd sur les épaules pour ceux qui tentent de porter en leur coeur les valeurs de la République.

Jean-Pierre Aurières passe alors la parole à Iannis Roder. L’ouvrage présenté en début d’article est sorti en octobre 2002. En répondant à l’adjectif “alarmiste” qu’a utilisé Michel Delattre pour décrire son livre, il éclaircit le contexte dans lequel il a écrit son article: il n’y avait pas eu à cette date les attentats de Charlie Hebdo ou de Mohammed Merah. Pour lui, son livre est plus un “signal d’alarme” qu’un “livre alarmiste”: aucun d’entre nous n’imaginait les ces deux attentats. La nuance qu’il fait réside dans quelque chose pour lui de clair: le discours radical des banlieues est politico-religieux et amène à un discours sexiste, homophobe et antisémite. Dès lors, il devient contraire aux valeurs d’égalité de la République.

Pourtant, l’écho de son livre a été entendu bien après 2002. C’est en janvier 2015, après l’attentat de Charlie Hebdo, que son signal d’alarme fait effet. La presse le contacte et lui rappelle la publication de son livre. C’est à cette date que ce livre commence à avoir une audience plus forte au moment où il était sortie, lorsque la presse l’avait ignoré. Pour lui, la presse a ignoré lors de sa publication son livre pour une raison simple: “ceux qui étaient décrits comme les méchants n’étaient pas les bons méchants.” Quand Merah a agit à Toulouse, on n’a pas connu tout de suite l’identité de la l’assassin. Le champ médiatique (des journalistes comme Pierre Haski) se penche au début vers l’extrême-droite à tort. En réalité, c’est bien Mohamed Merah qui a tué. Le journal Le Monde est allé jusqu’à taxer son livre de raciste.

Les témoignages ad nauseam déforment la réalité. Il ne s’est jamais contenté de tirer un constat noir en restant de marbre, il s’est aussi attaché à donner des réponses aux problèmes auxquels il se confronte. Son dernier ouvrage est une suite de ce qu’il remarque: ses élèves ont un problème de lecture du monde à cause de la pauvreté de leur vocabulaire. Un vocabulaire limité, c’est un frein pour “penser le monde dans toute sa complexité”. Certains s’accrochent dès lors à des représentations simples, que l’on peut retrouver dans les social medias ou les réseaux sociaux, à la télé, à la radio, dans les journaux ou en lisant simplement des livres. Ces représentations simples permettent pour lui aux plus vulnérables d’avoir des grilles de lectures plus familières avec leurs expériences vécues et leur valeurs. Se raccrocher à des schémas simples et rassurants (les gentils contre les méchants, les croyants contre les mécréants…) leur construit une identité, qui parfois entrent en conflit avec les valeurs de la République. Il s’appuie sur l’exemple particulier de la minute de silence qu’a demandé Najat Vallaud-Belkacem suite aux attentats de Charlie Hebdo: certains élèves refusaient de suivre sa logique et considéraient que les caricatures de ces journalistes relevaient du blasphème. Le blasphème n’existe pas dans le droit français.

Iannis Roder ne défend pas le “vivre-ensemble”, il préfère “construire du commun”. On peut pour lui progresser grâce des ateliers (d’histoire, de philosophie, de civisme…) dont l’objectif est de montrer l’importance de toutes ces références communes. L’universalisme républicain est un absolu vers lequel on doit tendre: c’est un chemin que l’on doit suivre et qui pourtant, dans la réalité, n’existe pas. Pourtant, lorsque l’on parle de la France, on sent cependant un réel attachement aux valeurs de la France. Les élèves du système scolaire se construisent en effet socialement, peut-être dans un fantasme qu’ils s’approprient. Et ce fantasme donne un climat sur lequel l’on doit, d’après lui, bâtir quelque chose. On doit aider les élèves à avoir accès à d’autres façons de voir et penser le monde, d’autres façons de parler et d’autres manières de vivre. Le langage discriminant permet de construire du commun, avec en conséquence un problème dans l’apprentissage même de la langue.

Jean-Pierre Aurières lui répond en abordant le poids de la stigmatisation. Il explique comment certains de ses élèves étaient confrontés à certaines difficultés pour évoluer vers l’enseignement supérieur ou pour aller dans des stages: certains se font insulter de menteurs en narrant leurs voyages et leurs origines sont rappelées. Une image dégradée de la banlieue est ressentie et dès lors, toute tentative de dialogue est déjà morte.

Ils sont perçus au pire comme des terroristes, au mieux comme des fauteurs de troubles.

Certains ont eu la mention “très bien” à l’obtention du baccalauréat et s’autocensurent dans la poursuite de leurs études. Leur manque d’ambition est socialement construit. Certains n’ont parfois pas les codes et adoptent un langage stigmatisant. Une richesse et une énergie est indéniable dans cette jeunesse. Il l’affirme en deux phrases: “L’avenir de la France, c’est la banlieue. Ils veulent être reconnus.”

Iannis Roder concède bien à l’opinion de Jean-Pierre Aurières sur la question de la stigmatisation. Cependant, on ne peut pas nier la construction de cette identité à partir de la manière dont les voient ou pas. Pour lui, ces élèves se sont construit une “contre-identité” et plutôt que de dire “nous sommes des citoyens français”, ils répondent “nous sommes une partie des citoyens de la France”. Certains préfèrent dire sans retenu “je ne suis pas Français parce que la France ne me voit pas comme Français”, donnant ainsi l’impression que ceux qui les détractent ont raison. Il faut pour Iannis Roder avoir un discours positif sur leur citoyenneté française. Si on tir dans un sens, d’autres répondent. Ce contre-discours naît dans des établissements scolaires ou des quartiers, dans lesquels des rapports de forces violents participent au délitement de ce lien national. Parmi ces rapports de forces: l’homophobie. Pour lui, il n’y a plus violent que le discours homophobe: il raconte l’anecdote d’un élève qu’il a essayé de reprendre sur des comportements homophobes qu’il a adopté. L’élève lui a répondu que l’imam lui a conseillé de ne plus lui répondre. En clair, ce que le système scolaire républicain essaie de construire, d’autres “forces centripètes” essaient de le déconstruire malgré leur effectif minoritaire. Tout cela génère une situation difficile pour une éducation saine pour l’élève et juste.

Jean-Pierre Aurières complète son anecdote avec une autre qu’il a vécu: un de ses élèves a refusé de s’asseoir à côté d’un élève homosexuel sous prétexte que c’est une maladie. Il a décide de convoquer ses parents, qui ont justifié et approuvé les propos et l’attitude homophobe de leur enfant. C’est pour lui un véritable “travail de dentèle” ici qu’il met en lumière: apprendre la tolérance aux élèves alors que leurs parents justifient l’opposé de la République. Pourtant, Aurières persiste à croire que l’inculcation des valeurs républicaines est toujours possible: dans un voyage en Afrique du Sud, un de ses élèves face à une toute nouvelle culture lui a avoué:

Vous m’avez appris la tolérance.

En revanche, Iannis Roder nous met en garde: les élèves qui tiennent des discours antisémites restent minoritaires. Les élèves de leurs classes n’ont aucun problème avec ces questions là et la majorité de ces affectifs a une vision positive des valeurs républicaines. On ne peut pas avoir une vision déformée de la réalité et oublier cela. Cependant, pour Roder, il y a bien une tendance légitime de “parler de choses qui ne vont pas”. L’intégration républicaine est automatique, et Roder tente de dénouer ce débat si sensible: l’intégration républicaine se fait automatiquement et l’école continue de remplir son rôle dans tout les quartiers quels qu’ils soient, dans une optique d’intégration républicaine. Parfois, cela ne fonctionne pas pour une petite minorité et cette petite frange présente un réel danger pour la société. Voilà pourquoi il faut réellement en parler dans un débat comme celui qui fait l’objet de cet article.

Cependant, en tant qu’enseignant de l’Histoire-Géographie, il se confronte à un problème d’histoire et de mémoire spécifique à l’Europe, et notamment à la France: le traitement historique du génocide juif.  Il affirme qu’en faisant comprendre aux élèves ce qu’est une logique génocidaire, on peut leur faire comprendre pourquoi ce génocide n’est pas comparable à d’autres logiques génocidaires comme le génocide des Tutsis au Rwanda. Il s’appuie sur l’exemple d’une jeune fille qui a rencontré l’actuel président de la République lorsque ce-dernier avait qualifié la colonisation française en Algérie de “crime contre l’humanité”. Il en est pour lui de même avec le conflit israélo-palestinien que la jeune fille en question rappelait au président, pour “comparer” ces deux violences historiques: rien de génocidaire ne caractérise ce conflit et ne permet dès lors une comparaison avec l’Holocauste. Cette fille peut elle-même, pour Iannis Roder, se sentir victime d’une forme de racisme lorsque l’on admet le fait que ce génocide est sans précédent ni équivalent.

En conséquence, pour l’invité qui accompagne Jean-Pierre Aurières, le rôle de l’enseignant est d’expliciter ce que pense les élèves, de “leur faire dire sans colère ce qu’ils pensent pour penser de manière articulée”. Ils doivent pouvoir exprimer leurs opinions et leurs points de vue sur ce qu’est réellement quelque chose. Lorsqu’un élève considère la Guerre d’Algérie comme un génocide, il y a pour lui un problème. La jeune fille qu’il a pris comme exemple veut une reconnaissance de ce fait là et pour Iannis Roder, toutes les souffrances se valent. Une famille algérienne décimée par le FLN ou l’armée française connaît une souffrance terrible, et n’est à placer ni au-dessus ni au-dessous d’un autre massacre quel qu’il soit. Aucune hiérarchie n’est imaginable entre des “souffrances” de “différentes natures”. Dire que ces crimes ne sont pas de même natures n’atténue pas leur mémoire ou leur souffrance. Cela permet de penser la nature des crimes et les processus politiques. Refuser une “hiérarchie des souffrances”, c’est “montrer que seul la démocratie est un régime apte à éviter ce genre de catastrophe”.

Que peut-on faire de l’image que l’on a de la banlieue? Jean-Pierre Aurières reprend la suite et pense à raison que les élèves ne sont pas idéologues. Les remarques antisémites d’un élève relève plus pour lui de quelque chose d’émotif. La tâche de l’enseignant consiste ainsi à déconstruire ce discours basé sur l’émotion… en commençant par l’entendre sortir de la bouche de l’adolescent.

Iannis Roder complète: on peut effectivement se retrouver face à des situations quelques peu compliqués, la Shoah étant devenu ce que l’historien Georges Bensoussan appelle une “religion civile”: aborder en classe ce fait historique qui marque l’Histoire, c’est cristalliser des sorties négatives car c’est un instant sacré et tabou qu’on ne peut pas perturber. Paradoxalement, il est toujours possible de perturber le prof dans ce moment. Il rejoint Jean-Pierre Aurières sur le discours de l’élève: il n’a rien d’idéologique en soi. Un discours antisémite en cours peut même être lié à la relation qui lie l’enseignant à l’élève.

C’est là qu’il défend une position particulière sur la formation des enseignants en concours. Être enseignant, c’est aussi voire d’abord être humain. Les relations humaines comptent lorsqu’il s’agit d’enseigner et il déplore le manque d’humanité dans le recrutements des enseignants sur concours. Il reprend l’exemple tchèque d’un escape game effectué à Auschwitz qui a causé il y a près de 2 ans une grande polémique. Il y a bien dès lors en banlieue une forme d’antisémitisme (voire un code culturel) mais pour la majorité des élèves, il n’est pas d’ordre idéologique.

L’entretien qu’ont eu les invités avec les élèves de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye était tout aussi honnête dans les échanges de parole. Pour Iannis Roder, on ne peut qu’admirer le respect du corps enseignant de Seine-Saint-Denis de la part des parents. Pour Jean-Pierre Aurières , tant que la France n’aura pas regardé en face son passé colonial, “bâtir ce commun” restera impossible. Nos parents et grands-parents ont aussi cette histoire coloniale et on ne peut que la regarder en face. Les élèves sont sensibles au fait qu’en face d’eux, des gens ont des références intellectuels, historiques ou géographiques, qui les prennent au sérieux. L’autorité du prof n’est pas transcendante, elle dépend de ce que vous leur apportez. On ne peut pas être un bon pédagogue sans le fond, sans posséder sa matière et sans se tenir à l’évolution historiographique. La pédagogie construite sur du vide ne tient à rien. L’intégration républicaine sous-entend qu’une partie de la jeunesse ne serait pas intégrée à la République et dans le sens de ses valeurs.

On ne peut pas juger les événements historiques à l’aune de nos propres valeurs.

Ce jugement moral n’aurait aucun sens historique. On doit la regarder, la décrire positivement et froidement. “Regarder l’histoire tel qu’elle est.”

La question qui clôt le début reste d’actualité et concerne le problème du service national universel dans le programme de Macron. Pour Iannis Roder, le dernier ciment de la nation reste l’école car c’est dans celle-ci que se construit quelque chose de commun. Le service national universel peut bien avoir une vertu, celle de briser pendant 2 semaines l’entre-soi faire vivre en commun pendant 15 jours des jeunes qui ne partagent pas les mêmes racines.

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