Notre Dame, montée vers les étoiles

Je t’ai vue si belle, à toutes les heures, par tous les temps, à toutes les saisons. Je t’ai vue grise sous la pluie battante. Je t’ai vue jaune sous un soleil ardent. Je t’ai vue rouge à l’aube quand la Seine et le soleil éclairaient tes côtes. Je t’ai vue d’un calme admirable et d’une sérénité débordante. En fait, je t’ai toujours vue dans cette posture, c’était ton secret pour l’éternité.

Aujourd’hui, je te vois à la télé, en flammes, dans un pays en larmes, en fumée, dans un pays ultra connecté. Je te vois te consumer à 1640 kilomètres, nous qui, d’habitude, sommes si proches. Je te vois brûler depuis Varsovie. Je te vois brûler si loin de mes yeux et si près de mon cœur. Je te vois encore une fois grisée, cette fois-ci par les cendres, encore une fois jaunie et rougie, mais cette fois-ci par les flammes… je te vois encore…

C’est mon père qui nous a présentés, je ne me souviens plus de la date précise, ni de mon âge infantile. Je me rappelle seulement que je traînais lourdement les pieds à l’idée de te rencontrer. Un véritable mariage arrangé. Tu m’étais étrangère et tu étais tellement moins enthousiasmante qu’une sortie à Disneyland ou qu’un après-midi devant un jeu vidéo. Oh si tu avais pu brûler ce jour-là, je t’en aurais été tellement reconnaissant. Pourtant, je me souviens de ma stupeur de gamin quand je suis rentré chez toi, ton immensité et ta solennité m’avait frappées. Tu étais parfaitement décorée, tout était en ordre chez toi, chaque peinture magnifique à sa place, chaque banc très droit, chaque visiteur respectueux. Une petite musique de fond me questionnait, toutes ces prosternations chez toi me questionnaient. Je ne te comprenais pas. Je ne te connaissais pas.

Et pourtant depuis notre première rencontre, nous en avons fait du chemin. Je t’ai lue, je t’ai connue, tu as été le lieu de l’une des plus belles et tragiques histoires d’amour. Deux particulièrement, de Quasimodo pour Esmeralda, de Victor Hugo pour Paris et la France. D’un homme maudit qui voit celle qu’il aime aimer un autre homme et mourir. Du plus grand écrivain de tous les temps que tu inspirais, qui t’aimait, et que ton pays a chassé.

Je t’ai connue, je t’ai étudiée si longuement en classe préparatoire. En grand chanceux, j’avais eu le droit à cette visite guidée. Il insista sur le rôle que tu avais tenu en abritant le sacre de Napoléon Bonaparte ou le Te Deum de la Libération de Paris. Tu as vécu des moments extraordinaires. On expliqua également que ta devanture avait ses secrets, pour les ignares évidemment. Que tes gardes, ces rois de France en pierre t’avaient été redonnés lors de ta restauration par Viollet Le Duc après que les révolutionnaires t’aient attaquée. Ils leur avaient coupé la tête. Qu’une des statues qui te gardait, portait un serpent sur les yeux pour dénoncer l’aveuglement du peuple juif… Oui, tu portais aussi dans la pierre ce qu’il pouvait y avoir de pire dans l’Histoire de ta religion et de notre pays. Tu étais honnête. Heureusement, tu nous as laissé ta devanture.

Je t’ai connue, je t’ai plusieurs fois écoutée, dans l’une des plus belles comédies musicales dont la première chanson annonçait ta grande ascension ainsi que ta destruction dans son dernier couplet, que la fin de ton monde était prévue pour l’An deux mille. Prophétique ? C’est en 2019 que tu as brûlé, c’est en 2019 que tu as été blessée, c’est en 2019 que tu as choisi de t’effondrer.

Je t’ai connue, je t’ai très volontairement recroisée lors de balades en amoureux, tu m’as été si utile, je savais qu’à chaque fois qu’on viendrait te voir, nous vivrions un moment unique. T’étais ce musicien parisien qui vient te jouer de l’accordéon, avec talent, en terrasse. T’étais ce serveur parisien à l’humour aiguisé et à l’éloquence particulière qui détend la soirée. T’étais les lumières jaunâtres des rues de Paris qui rendent si agréable de marcher sur des pavés. T’étais Paris.

Je me suis si souvent assis à tes pieds pour lire les livres que je venais d’acheter aux bouquinistes qui t’accompagnent. J’ai si souvent tourné autour de toi pour réfléchir, pour écouter la nuit les nocturnes de Chopin, les œuvres religieuses de Bach. Tu m’inspirais.

Mais tu me faisais également râler. Toutes ces hordes de touristes que tu attirais avec leurs perches à selfie, leur longue file d’attente pour te rencontrer qui m’obligeait à contourner ta place et à râler sur tout le raffut que tu créais et qui était aussi épuisant que de lire une très longue phrase mal ponctuée.

Il y a eu ces mauvaises phases entre nous, ces fois où je suis passé devant toi, sans te regarder. À pied car j’étais trop pressé, en voiture car il était l’heure de rentrer. Toutes ces fois où je suis passé devant toi sans te prêter d’attention particulière… Où je te prenais en photo pour mes réseaux sociaux car tu étais si belle. Petit, misérable prisonnier imbécile de l’immédiateté de mon temps, de son hyper connexion et de sa culture du zappage. J’aurai dû prendre tellement plus de temps à te contempler, toi et tes siècles d’Histoire, à te visiter, à toucher les pierres qui te façonnaient. Bien que je n’aie pas de rapports charnels avec la religion, j’en avais un avec toi, avec ce que tu représentes : Paris, notre Paris, l’Histoire, notre Histoire, la France, notre France.

Dans une époque où nous avons du mal à mettre ce que nous avons en commun, à identifier notre culture et histoire commune, de par ton nom tu t’imposais déjà possédée par tous les français. Notre Dame. Tu étais à nous, tu resteras à nous.

Je t’en veux d’avoir tenté de nous quitter. J’en veux à tes complices, à ceux qui ont rendu possible ce brasier. Tu auras eu cette audace de brûler si rapidement et si lentement. En une heure, tu avais tout gâché, mais il aura fallu des heures et des heures de combat acharné et héroïque pour te calmer et pour t’éteindre. Il aura fallu que tu t’enflammes, que tu rentres en flammes, pour que nous nous rendions compte à quel point tu comptais dans nos âmes.

Ce n’est pas une oraison funèbre, c’est le salut d’un ami qui souhaite déjà que tu reviennes. Nous te rebâtirons. Pendant quelques années, tu vas nous manquer. Adieu, et à demain.

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                                                                                                                      Arthur Kenigsberg

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