LES HIRONDELLES DE KABOUL – PARCOURS D’UNE RENAISSANCE

« Aucun soleil ne résiste à la nuit »

Où se trouve la vie dans une ville en ruine ? Faut-il fuir ou rester, au risque de se condamner ? Toutes ces questions tournent dans ma tête lorsque je finis de voir Les Hirondelles de Kaboul, adaptation cinématographique du célèbre roman éponyme de Yasmina Khadra – de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, ex-officier de l’armée algérienne – publié en 2002. Cette adaptation est portée au cinéma par un duo de réalisatrices : Zabou Breitman (au scénario et à la réalisation) et Eléa Gobbé-Mévellec (à l’animation).


Je rentre dans la salle encore réchauffée du soleil extérieur. M’installer dans le fauteuil en velours de la salle est un délice, je n’ai marché que quelques minutes, mais le confort de ces sièges de cinéma me fait toujours plaisir. Je regarde mon amie Agathe qui m’accompagne, « -Tu as lu le livre ? -Non », je me retourne vers l’écran, le film commence.


Les Hirondelles de Kaboul (2019) est une adaptation du roman de Yasmina Khadra. Il raconte l’histoire de deux couples que le destin croise : le premier est celui de Atiq (Simon Abkarian) et Mussarat (Hiam Abbass), le second est celui de Zunaïra (Zita Hanrot) et Mohsen (Swann Arlaud). Atiq est un ancien soldat devenu gardien de la prison pour femmes de la ville. Chaque jour, de nouvelles condamnées lui sont amenées. Sa femme Mussarat est très malade, il ne lui reste que peu de temps à vivre selon les médecins. Atiq ne sait pas quoi faire pour aider sa femme, et il ne sait pas
quoi faire pour s’aider lui-même face à la souffrance de son épouse. Zunaïra et Mohsen sont jeunes, ils sont beaux, ils s’aiment. Ils se sont rencontrés sur les bancs de la
fac, se sont aimés tout de suite. Zunaïra est belle, espiègle, elle aime peindre Mohsen sur les murs de leur chambre. Mohsen est calme, rationnel, il ne supporte pas la violence de Kaboul. Un jour pourtant, il est pris au piège de cette violence : alors qu’il marche dans les rues de la ville, il assiste à la lapidation d’une femme, et, d’un geste, y prend part. Il aura suffit d’une pierre pour que tout change.


Mohsen est rongé par la culpabilité. Il n’ose plus regarder Zunaïra dans les yeux. Elle ne comprend pas le soudain silence de son amant, ses yeux qui la fuient. Lorsqu’elle comprend, le drame s’installe. La détresse de Kaboul condamne le jeune couple, plaçant Zunaïra sur le chemin d’Atiq et de sa femme.

« L’animation crée Kaboul, Kaboul crée les personnages »


Kaboul est le premier personnage de ce film. L’animation, au style aquarelle – qui n’est pas sans rappeler les films Le Chat du Rabbin et Ernest et Célestine qui avaient eu un franc succès – crée la ville en première, et avec elle arrive les bruits, les habitants, l’histoire. L’animation crée Kaboul, Kaboul crée les personnages.


Kaboul est une ville en ruine. Détruite par les guerres, par le sable et le vent, par les Talibans. Kaboul n’est plus une ville, c’est un camp. Atiq en est le gardien. Coincé dans sa prison, ne pouvant adresser la parole aux prisonnières, il erre seul dans la ville à la recherche de distraction. Sa prison est à la fois matérielle et psychique : il vit la prison de Kaboul et s’impose la prison de ses pensées. Sa femme gravement malade, il ne sait pas s’il doit la répudier ou non. Ce n’est pas de l’amour qu’il a pour Mussarat, plutôt du respect : elle est celle qui l’a soigné lorsqu’il est revenu de la guerre blessé à la jambe. Mussarat est une entité maternelle tout au long du film. On ne sait pas bien si elle
est la femme ou la mère d’Atiq, elle le protège, l’aime, l’aide. Pour lui, elle ferait tout.

Kaboul est folle, la folie des hommes l’a contaminée. Les femmes sont les premières victimes de cette folie sans nom. Soumises à la Charia, elles sont contraintes de se cacher sous des tchadris. La société patriarcale des Talibans ne veut pas de femmes qui pensent, de femmes qui se rebellent : elles n’ont pas le droit de rire, d’écouter de la musique trop fort, elles ne peuvent pas vivre sans mari. Zunaïra et Mohsen refusent cette folie. Zunaïra ne veut plus sortir de chez elle pour ne pas avoir à se cacher. Mohsen revient sans cesse à la faculté où il devrait enseigner. Si Kaboul est perdue, alors ils n’auront qu’à partir, mais est-ce aussi facile de quitter sa patrie ? Zunaïra n’hésite pas, elle ne veut que suivre Mohsen, personnage torturé de ce quatuor. La folie des hommes le gagne petit à petit, et il ne sait pas comme s’en délivrer. Hélas c’est Zunaïra qui le sortira de sa torpeur, par accident.

La mort comme seule délivrance.

Mohsen meurt lors d’une dispute avec Zunaïra. Cette dernière est arrêtée et amenée à la prison pour femmes de la ville, elle doit être exécutée bientôt. À peine arrivée, elle enlève son tchadri sous les yeux d’Atiq, comme un acte de rébellion. Atiq est un homme qui a perdu ses illusions. Pourtant, sa rencontre avec Zunaïra va le transformer. Il va réapprendre à vivre, à ressentir. Elle le bouleverse, le fait pleurer. Il ne savait plus qu’il en était capable. Elle n’est plus meurtrière mais symbole d’Espoir. Musssarat voit en Zunaïra ce qu’Atiq n’a jamais trouvé chez elle : un futur. Elle fera tout pour que la jeune femme ne soit pas exécutée. Femme malade, c’est avec la rencontre entre son mari et la jeune prisonnière que Mussarat retrouve un but à sa vie : elle doit protéger Atiq et ses nouvelles émotions. Bien qu’Atiq ne lui parle pas, elle sait qu’il souffre, le voir s’intéresser à Zunaïra est une bouffée d’air pour Mussarat. C’est pour lui qu’elle se rend à la prison le matin de l’exécution de Zunaïra. C’est pour lui qu’elle prend la place
de la condamnée. C’est pour lui qu’elle meurt. « Sois heureux mon amour » seront ses derniers mots, destinés à celui qui ne l’a pas quittée et qui a cherché à la sauver jusqu’à la dernière minute.


Avec la mort de Mohsen, c’est la folie des hommes qui meurt, dans un geste insensé. Avec Mussarat, c’est la libération des femmes qui se dessine. Le bourreau ne court-il pas après Zunaïra, relevant tous les tchadris qu’il croise à la recherche de la prisonnière ? Ces tchadris qui lui obscurcissent la vue et l’empêchent de voir qu’il s’est trompé de victime volent en l’air alors qu’il les soulève pour découvrir le visage des femmes. Enfin, la mort de Mussarat amène un point final à cette histoire troublée : Zunaïra est sauve. Mussarat meurt en héroïne et avec son aimé : Atiq est tué pour avoir libéré la prisonnière. Enfin ensemble, loin des torpeurs de la ville et de la maladie, ils atteignent en un sens le bonheur.

La violence de la réalité atténuée par l’animation : vraiment ?

Ce n’est pas seulement un film d’animation que proposent les réalisatrices mais bien une leçon. La vie à Kaboul n’est pas que dessinée, elle existe, elle est réalité. Et pour preuve : l’animation a été réalisée après l’enregistrement des voix de doublage. Les acteurs devaient jouer leurs personnages, ils étaient en costume, ils ne faisaient pas que doubler. Eléa Gobbé-Mévellec s’est inspirée du jeu des acteurs pour créer les mouvements de ses personnages, leur attribuant une dimension en plus. De ce fait, les personnages ressemblent aux acteurs qui les doublent. Ici, le dessin se substitue à des
images en prise de vue réelle pour rendre la réalité belle, facile à voir. C’est un piège, un subterfuge. La beauté des images n’atténue en rien le poids de ce qu’elles dévoilent : la mort crue, la tristesse, la fin. Pire : les images frappent de plein fouet le spectateur, qui n’a d’autre choix que de s’y soumettre. On pense souvent que le spectateur doit se laisser guider par ce qu’il voit. C’est une erreur : ici le spectateur doit se révolter, ne pas se laisser capturer par la violence de Kaboul. Il doit être acteur de son visionnage, de son destin, autrement il sera emporté. Car comme le dit Zunaïra : « Aucun soleil ne résiste à la nuit ».

La renaissance de Kaboul, enfin.

La mort est surreprésentée dans ce film. Elle est esthétisée, rendue belle. Elle est incarnée par Quassim (Sébastien Pouderoux), chef taliban qui ne recule devant rien pour que la Charia domine. A l’opposé, l’espoir est lui aussi incarné par un personnage : Nazish (Jean-Claude Deret), vieux fou, ami de Atiq qui ne rêve que de s’enfuir du pays sans jamais le faire. Il partira finalement, après avoir enterré Atiq et sa femme sur une colline surplombant la ville. Si le personnage se perd dans ses idéaux, entre ses envies de partir et sa peur de quitter son pays, il choisira le départ en comprenant que c’est la seule issue : la mort d’Atiq est symptomatique d’une société qui ne fait pas
de cadeaux, qui ne reconnaît pas les siens. L’intégrisme religieux rend fou, Quassim est consumé par cette folie, chez Nazish renait l’espoir. Son départ annonce l’arrivée du printemps, de la lumière salvatrice : d’ailleurs, il part en plein jour, sans se cacher.


Avec la mort des personnages principaux et la liberté de Zunaïra, le film mérite sa lumière. Le travail de Eléa Gobbé-Mévellec est caractérisé par son utilisation de la lumière – c’est d’ailleurs ce qui a décidé Zabou Breitman à travailler avec elle – et dans les Hirondelles de Kaboul celle-ci devient étouffante, elle transforme en désert tout ce qu’elle touche. La fuite de Zunaïra et de Nazish redonne au soleil son aura rassurante. Zunaïra vit, Nazish est lucide et courageux. Les hirondelles chantent.

Lorsque le film se termine, la salle se vide doucement, le silence s’installe, les lumières se rallument. Je ne sais plus si je dois sortir ou réfléchir, calmement, à ce que je viens de voir. Je me sens incomplète, comme si toute la beauté que je pensais avoir connu dans ma vie n’était rien, que seules les hirondelles de Kaboul étaient belles. On dit qu’avec les hirondelles vient le printemps, synonyme de renaissance. Les Hirondelles de Kaboul est en quelque sorte l’exception qui confirme la règle : les hirondelles sont arrivées, le printemps n’est pas encore là. Kaboul doit attendre sa résurrection, et avec elle le retour du bonheur. Pour autant, le printemps n’est pas loin.


La bande-annonce : https://www.youtube.com/watch?v=8VK1uePQ-5Q (en salle depuis le 4 septembre 2019).

Mathilde Trocellier

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