En Espagne et au Portugal, une gauche de gauche au pouvoir

Il n’est pas exagéré de dire qu’en France, la gauche traverse une période difficile. Peut-être devrions-nous jeter un oeil à ce qui se passe chez nos voisins espagnols et portugais. À des années lumières de ce qu’a fait Hollande pendant cinq ans, le salaire minimum a été considérablement augmenté et les retraites revalorisées.

Désunie , fragmentée , éclatée… Quel est l’état de la gauche française en 2019 ? Des 6,36% recueillis par Benoît Hamon en 2017 aux 6,19% de Raphaël Glucksmann en 2019, le Parti socialiste est moribond. Les séquelles du quinquennat Hollande sont vives. Avec un score spectaculaire , de presque 2 0 % , Jean – Luc Mélenchon avait suscité un espoir en 2017, chez les jeunes et dans les quartiers populaires notamment. Mais aux élections européennes, la liste menée par Manon Aubry n’a rassemblé que 6,31% des suffrages. Le Parti Communiste, quant à lui, en est réduit à peau de chagrin et ne pèse quasiment plus rien. Seuls les écolos ont enregistré une belle performance. Pour 2022, les chances de voir la gauche accéder au pouvoir sont, en l’état, minimes. Pour autant, faut-il s’y résoudre ? Il n’y a qu’à regarder de l’autre côté des Pyrénées, chez nos voisins espagnols et portugais, pour voir que la gauche est encore au centre du jeu politique. Elle est même, jusqu’à preuve du contraire, au pouvoir. Là où la gauche européenne regardait il y a quelques années encore en Amérique Latine, le focus semble aujourd’hui s’être déplacé vers l’Europe du Sud.

Le 28 avril dernier, les espagnols étaient, pour la troisième fois depuis 2015, appelés aux urnes. Le constat est sans appel : le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) de Pedro Sánchez est arrivé largement en tête du scrutin, avec 28,7% des voix. Plus récemment, le 6 octobre, les portugais ont accordé une majorité claire à Antonio Costa, du Parti socialiste. Reconduit une nouvelle fois à la tête du pays, il pourra compter sur l’appui des communistes et du Bloco de Esquerda (allié de la France insoumise). On objectera que des concessions, de part et d’autres, sont nécessaires pour parvenir à un tel accord de gouvernement. Mais les communistes n’avaient jamais participé à une telle coalition en quarante-quatre ans de démocratie.

La première raison de ce succès de la gauche en Espagne et au Portugal tient évidemment aux décisions prises et aux mesures mises en oeuvre. Antonio Costa réussit le tour de force d’augmenter le salaire minimum et les retraites, de faire drastiquement baisser le taux de chômage (autour de 6%) et de parvenir à un taux de croissance supérieur à 3% en 2017. Il a ainsi contrebalancé, voire supprimé, les mesures d’austérité prises par la droite après la crise de 2008. Il a ramené le déficit public à un niveau « acceptable » pour l’Union Européenne, à 0,5%. Évidemment tout n’est pas rose : les prix de l’immobilier demeurent excessivement élevés et les salaires sont toujours pour certains dérisoires. Du côté de l’espagnol Pedro Sánchez, saluons sa première décision en tant que Premier Ministre : accepter que l’Aquarius, qui transportait 630 personnes, accoste sur ses côtes, en l’occurence à Valence. Citons, pêle-mêle : la réindexation des retraites sur l’inflation, une hausse du salaire minimum de 22%, le rétablissement de l’accès au système de santé pour les sans-papiers…

Au-delà des seuls aspects économiques, il convient de prendre en compte d’autres axes politiques importants tels que l’écologie ou le féminisme. Là encore, la gauche se monte en avance sur bien des pays gouvernés par des libéraux ou des conservateurs. Lors de la campagne pour les élections législatives en avril dernier en Espagne, les deux seuls candidats à avoir tenté d’imposer le sujet au coeur des débats sont Pedro Sánchez et Pablo Iglesias, du parti de gauche radicale Unidas Podemos. Greenpeace avait alors analysé le programme de tous les candidats et le constat qui en ressort est le suivant : celui de Pedro Sánchez (PSOE) était le plus abouti. Même son de cloche au Portugal où le ministre de l’environnement déclare vouloir « faire mieux que tous les objectifs européens », en matière de neutralité carbone notamment.

Par ailleurs, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez est majoritairement féminin. Oui, oui, il y a plus de femmes que d’hommes dans le gouvernement espagnol. Avec onze femmes et six hommes, c’est le gouvernement le plus féminin qu’ait jamais connu l’Espagne. En plus du côté symbolique de la chose, l’action menée est clairement volontariste sur le thème l’égalité entre les femmes et les hommes. L’Espagne est à la pointe en matière de lutte contre les violences machistes. En 2004, une loi importante était promulguée par José Luis Zapatero, lui aussi socialiste.

Un autre facteur important à prendre en compte dans le succès que rencontrent les partis de gauche dans les pays ibériques est l’électorat. Si dans certains pays européens, les partis socialistes ont eu tendance à se « boboïser » en s’adressant à un électorat jeune et urbain, en Espagne, le PSOE est parvenu à conserver la classe ouvrière. Une enquête du CIS en 2018 révélait que 31,3% des ouvriers non-qualifiés avaient voté pour lui, contre 10,5% pour le parti de droite, le PP. C’est considérable ! Nombreux sont les retraités et les classes populaires à apporter leur suffrage au Parti socialiste.

Si depuis la fin de la dictature, en Espagne et au Portugal, l’extrême-droite était quasiment absente du débat politique, voilà qu’elle refait son apparition. En décembre 2018, le parti Vox, ouvertement nostalgique du franquisme, a fait son entrée au Parlement andalou. Aux législatives d’avril dernier, il a dépassé la barre des 10%. Dans quelques jours, les espagnols sont de nouveau convoqués dans l’isoloir. Confirmeront-ils les belles performances de la gauche ou se jetteront-ils dans les bras de la droite ? Réponse le 10 novembre.

On répondra à tout cela qu’un modèle n’est pas transposable d’un pays à un autre et que chaque Etat à sa propre histoire, son propre système politique et sa propre grille de lecture d’un enjeu donné. C’est vrai. Mais il s’agit ici seulement de dresser un constat. À la gauche, française notamment, de s’en inspirer… ou pas.

Marceau Taburet

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