Déconstruire les clichés japonais (1)

Cela fait maintenant un petit mois que j’ai posé le pied sur la terre du Soleil Levant, que je me déplace au gré de la Tozai Line et que je découvre un pays source de nombreux fantasmes en France. En seulement un mois, je me suis rendu compte des énormes clichés que nous avions sur cette société, géographiquement éloignée mais avec qui nous partageons bien plus de points communs que nous ne l’imaginons. Cet article relève de mes observations personnelles et invite à reconsidérer l’image globale que l’on se fait du Japon en général et des Tokyoïtes en particulier. Je n’invente aucun des clichés énoncés et j’ai sélectionné ceux qui m’ont semblé les plus récurrents ou les plus faux.

Hajimemashio ​ !

Les Japonais ne sont pas les plus grands travailleurs du monde

Sans doute ce que j’ai le plus entendu à propos de la société japonaise avant de partir, et d’ailleurs ce que j’entend toujours quand on me demande comment mon séjour se passe. Les Japonais sont vus comme très travailleurs et productifs, or ce n’est plus le cas depuis une vingtaine d’années. Le Japon se repose sur des fonctionnaires et une partie du personnel ingénieur pour assurer la productivité du pays. Ils travaillent tard par mimétisme envers leurs ​senpai ​ (supérieurs plus anciens) qui eux-mêmes restent car leurs ​senpai restaient tard le soir. Il en va de même pour les étudiants, les études dans le secondaires n’étant pas si importantes, du moment que l’on obtient son diplôme. Pour trouver un emploi, les compagnies ne regardent pas du tout les notes ou les matières ni même la filière, mais la renommée de l’université ainsi que les clubs desquels le demandeur était membre. Pour ce qui est du secteur industriel, la grande majorité du parc industriel est robotisé, et la politique de chômage zéro multiplie les emplois dans le secteur secondaire, ce qui permet d’étaler la charge de travail. Cette importance accordée à la patience et à l’attente tardive sur le lieu de travail est une qualité reconnue, qui montre la capacité de travail et permet de nouer des relations au bureau et d’entretenir sa réputation. Cependant, il ne faut pas tomber dans le cliché inverse ; certains Japonais, notamment dans le milieu de l’ingénierie, de l’économie et de la finance, se tuent littéralement à la tâche (cela s’appelle le ​karoshi ​). La pression de la société repose essentiellement sur ces personnes, qui se sentent devoir assumer le poids de la nation et qui finissent par mourir de stress (arrêts cardiaques généralement). Reconnue comme une maladie du travail depuis 1970, le​ karoshi a eu aussi une ampleur différente lors de la grande période de productivité du Japon, où le pays imposait une énorme charge à ses citoyens pour rattraper l’Occident et devancer ses voisins. Le cliché du japonais travailleur vient d’ailleurs essentiellement de là, mais le karoshi, bien que réel, reste supposément très marginal (l’Etat japonais ayant interdit les statistiques à ce sujet depuis peu, il est difficile de savoir).

Les Japonais ne sont pas tous bourrés tous les soirs

On a beaucoup cette image des Japonais, qui sortent tous les soirs après le bureau boire du saké à plus pouvoir marcher. Dans le cadre du​ suriawase ​ (pratique qui vise à augmenter sa situation par le fait de nouer des relations, avec collègues, supérieurs ou partenaires économiques), il est d’usage de sortir manger avec ses supérieur régulièrement (pas forcément souvent mais régulièrement) et de boire à l’occasion de ces repas. Dans un repas d’affaires dans le cadre d’un partenariat ou de financement, on ne boit généralement pas : on mange, assez formellement et on discute travail, on apprend à se connaître. En revanche dans les sorties d’entreprises, il est plus d’usage de boire un petit peu (voire beaucoup). Et comme on sort avec le ​senpai, le supérieur, il faut toujours essayer de l’impressionner, en montrant qu’on sait aussi s’amuser, qu’on tient l’alcool. Ce qui diffère, finalement, assez peu de notre culture. De ce fait, souvent les jeunes se retrouvent bien alcoolisés, n’ayant pas l’habitude de boire comme leurs anciens. Cependant, si cette pratique est visible, c’est d’abord parce qu’à Tokyo les transports s’arrêtant (pour rentrer en banlieue) à 23h30, il faut donc boire avant. Cependant, les commerces ferment vers 1h ou 2h du matin en centre ville, donc les gens sont encore tous là (notamment les touristes). De plus, les jeunes employés sont souvent contraints d’habiter plus loin du fait de leur salaire, ce qui fait qu’ils rentrent en transports. Certains savent ce que ça fait de prendre le RER complètement bourré en fin de soirée ; imaginez maintenant une ligne pleine comme un mauvais RER A à la Défense à 18h30 : vous avez une idée des conditions dans lesquelles il faut voyager, ce qui explique les nombreux vomis près des gares, en sortant du train. Enfin, sur une ville de 37 millions de personnes, il est logique de voir numériquement plus de gens boire et vomir que dans une ville de 10 millions. Et en plus, en France la fin de soirée (grâce aux noctiliens, qu’ils soient bénis) se situe plus tard, mais à ce moment là les gens qui rentrent ne sont pas beaux à voir non plus, ce qui ne signifie pas que tous les parisiens sont alcooliques.

Les Tokyoïtes ne sont pas civils et polis en permanence

Nous avons souvent l’image des Japonais toujours très polis, très calmes, respectueux de leurs anciens… Cette image, en tout cas, ne s’applique pas du tout à Tokyo (ce qui semble assez logique vu la taille de la ville). En effet, la politesse, si elle n’est pas obligatoire – dans le cadre du travail, des études ou d’une quelconque relation imposée – est loin d’être automatique. On ne s’excuse pas de vous pousser, de vous passer devant dans la file, ou de vous renverser parfois. De même, les gens ne se disent pas plus bonjour qu’à Paris et ne passent pas leur temps à s’excuser à base de ​“sumimasen”. Il est cependant vrai que la politesse procéduriale inclut de très nombreuses étapes. Par exemple, lorsque l’on se présente, on donne son prénom, on demande ensuite le prénom de l’autre, on exprime la joie de se rencontrer, puis le plaisir de rencontrer spécifiquement cette personne puis on remercie la personne d’être elle aussi enchantée. Dans le cadre du travail, qui se passe en grande partie dans le relationnel (surtout pour conclure des accords), le suriawase ​ s’est exporté avec les entreprises japonaises. De même, le ​itadakimasu, qui donne l’impression que tout le monde se souhaite toujours bon appétit (même aux inconnus) est mal traduit : la signification n’est pas “bon appétit” mais “merci aux animaux et plantes qui me permettent de me nourrir”. C’est une phrase très personnelle, que chacun prononce à soi-même, et qui n’est donc pas à proprement parler de la “politesse”.

Le Japon n’est pas le pays le plus moderne du monde

Bon. Les robots dans les musées, les toilettes à bidet automatique, le paiement par téléphone, les salles d’arcades, il ne faut pas nier les avancées technologiques du Japon. Cependant, on est très très loin du pays tout automatisé qu’on s’imagine. En effet, déjà pour conserver de l’emploi pour tous, beaucoup de choses ne sont pas automatisées (très peu de caisses autonomes dans les supermarchés, peu de distributeurs de nourriture comme des distributeurs de burger ou de pizza). Ensuite, le matériel est lui aussi très cher : on trouve beaucoup de consoles rétro (Sega, Nintendo64) mais pour tout ce qui est récent le prix est très élevé, ce qui la rend peu accessible. De même pour les télévisions, les home cinéma, les composants d’ordinateurs et les ordinateurs portables. De ce fait, pour nous qui n’avons pas du tout les revenus d’un tokyoïte, toute cette technologie est impalpable. De plus, avec l’arrivée des Coréens et des Chinois sur le marché, qui développent du matériel maintenant de meilleure qualité et plus abordable, les japonais ont perdu l’emprise d’un marché qu’ils maîtrisaient il y a 20 ans. Enfin, le Wi-Fi et le 4G : c’est sans doute le plus surprenant, mais en plus d’être hors de prix, le réseau est très mauvais au Japon! Le Wi-Fi public (transports ou lieux publics) est très souvent surchargé, et ne permet pas de pouvoir se connecter en permanence, et la 4G coupe souvent sans raisons. En revanche, l’électricité et les réseaux publics ne s’arrêtent jamais, les infrastructures étant conçues pour résister aux catastrophes climatiques. De même, les prouesses architecturales modernes permettent aux gigantesques buildings de tenir en cas de tremblement de terre, et au côtes de résister en cas de tsunami ou de typhon.

Voici donc la fin de cette première partie!
A bientôt pour les quatre prochains clichés que j’ai choisi pour vous!

Alban Tran

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :