Mais à quoi jouent les chaînes info ?

Ici, on compare le port du voile à un uniforme SS. Là, on explique que l’homosexualité est un choix. Ces dernières semaines, rien ne semble arrêter les chaînes d’information en continu dans leur course au buzz et à l’audimat.

« L’islam est-il compatible avec la République ? » ; « Port du voile : faut-il changer la loi ? » ; « PMA / GPA : et puis quoi ? » ; « PMA : la famille attaquée ? » ; « Assiste-t-on à la fin du modèle français ? »… Ces phrases ont été diffusées, ces dernières semaines, en bandeau par la chaîne d’informations en continu CNews. Reprise en main par Vincent Bolloré en 2015, la rédaction a été paralysée pendant plusieurs semaines en raison d’une grève historique des salariés. Depuis la rentrée, une sorte de match semble s’être installé entre les chaînes info. C’est à celle qui fera le plus le buzz et remportera la bataille de l’audimat.

Le 28 septembre quand Eric Zemmour s’exprime à la tribune de la Convention de la droite, sorte de gloubi-boulga de la droite de la droite, organisée par Marion Maréchal. Il s’agit d’une réunion politique, à laquelle assiste quelques centaines de personnes, pas plus. Mais là où le bât blesse c’est que le discours de Zemmour a été diffusé tel quel, par la chaîne info LCI. Aujourd’hui, en direct à la télévision, on peut donc tranquillement expliquer que « dans la rue, les femmes voilées et les hommes en djellabas sont une propagande par le fait. Une islamisation de la rue, comme les uniformes d’une armée d’occupation rappellent aux vaincus leur soumission. Au triptyque d’antan immigration, intégration, assimilation, s’est substitué invasion, colonisation, occupation ». Les réactions, tantôt indignées, tantôt de soutien, ne se sont pas faites attendre. Un journaliste de LCI a confié au Monde : « Zemmour, la chaîne se dit que ça va marcher… Et là gros malaise, le discours était incroyablement hardcore ». La chaîne a reconnu que « le format » n’était « pas approprié ». Mais qu’à cela ne tienne.

Depuis 14 octobre dernier, le même Zemmour se voit offrir quotidiennement une heure d’émission en direct sur CNews. Pendant trente minutes, il réagit à l’actualité, entouré de trois ou quatre autres chroniqueurs. Mais pendant la dernière demi-heure, il est en face-à-face avec une personnalité, censée lui donner la contradiction. Le tout chapeauté par la journaliste Christine Kelly. Et oh, surprise ! Il parle islam, immigration, voile, identité française, banlieues, laïcité et j’en passe. Une étape a toutefois été franchie le 23 octobre quand il déclare : « Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence par massacrer les musulmans, et même certains Juifs. Et bien moi, je suis aujourd’hui du côté du général Bugeaud. C’est ça être Français ». Totalement absente, Christine Kelly n’a rien eu à redire à ça. À toutes fins utiles, l’historienne Mathilde Larrère a rappelé sur Twitter que « Bugeaud c’est le massacre de la rue Transnonain, tous les habitants d’une maison, femmes, enfants, vieillards, fusillés. Bugeaud c’est le boucher de la conquête de l’Algérie dans les années 1840 ».

Dans un autre registre, Zemmour parle de « l’homosexualité » comme d’« un choix ». « Les homosexuels ont le droit de fonder des familles, Ils ont le droit, les hommes de coucher avec des femmes et les femmes de coucher avec des hommes », a-t-il déclaré, avant de qualifier de « caprices » les « désirs d’enfants » chez les couples homosexuels. Ce sur quoi Jean-Marc Morandini a rebondi le lendemain dans son émission en lançant un sondage sur les réseaux sociaux : « l’homosexualité est-elle un choix ? »

Par ailleurs, cela n’est en aucun cas lié à la seule personne d’Eric Zemmour. N’a-t-on pas entendu Yves Thréard, directeur adjoint de la rédaction du Figaro, s’exclamer : « Il m’est arrivé, en France, de prendre le bus ou un bateau où il y avait quelqu’un avec un voile, et je suis descendu (…) Je déteste la religion musulmane. On a le droit de détester une religion, on tout à fait le droit de le dire » ? N’a-t-on pas entendu Olivier Galzi, journaliste à LCI, lancer, sans que cela ne semble troubler personne : « Le voile, c’est aussi un message politique. Ce n’est pas juste une religion, c’est une religion politisée (…) C’est un signal politique, comme on interdit un uniforme SS, tout simplement ». Les chaînes info n’en sont pas à leur coup d’essaI. Cela fait bien longtemps que Pascal Praud, passé du football à la politique, tient des propos bien douteux ou tend le micro à des gens qui tiennent des propos douteux. Il n’hésite pas non plus à s’en prendre personnellement aux intervenants présents sur le plateau. Et la plupart du temps, ce sont des femmes. Comme ce 20 septembre où il hausse le ton contre l’avocate Caroline Mécary et Julie Garnier, de la France Insoumise. « C’est insupportable votre attitude ! Mais enfin, ça ne va pas ! Mais c’est juste insupportable ! Arrêtez ! Dès que vous êtes là, on ne peut pas faire un débat serein. Alors, il ne faut plus venir ! Toutes les deux, vous êtes en train de pourrir le débat. Votre attitude à toutes les deux est minable ! Minable ! Et je prends les téléspectateurs à témoin. » Il fallait le voir, vociférant, plein de hargne, contre deux femmes qui ont eu le malheur de vouloir prendre la parole, accaparée par les hommes autour de la table.

Pendant plus d’une semaine, tous les débats des chaînes info se sont concentrées sur un thème : le voile. Rappelons quand même que toutes ces discussions sont nées d’un élu régional d’extrême-droite qui, sûrement en mal de reconnaissance, a demandé à une mère accompagnatrice de sortie scolaire, de retirer le voile qu’elle portait sur la tête. De là, toutes les chaînes ont embrayé en traitant le sujet en long, en large et en travers. Du 11 au 17 octobre, CheckNews de Libération a recensé pas moins de 85 débats sur le voile, de BFMTV à LCI, en passant par France Info et CNews. Comme à chaque fois, très peu de femmes portant le voile , pourtant les premières concernées, sont invitées à débattre. Seules Latifa Ibn Ziaten et Sara El Attar ont participé à des discussions, mais de manière très sporadique. En revanche, des hommes tels que Gilles-William Goldnadel, Eric Zemmour ou Jean-Claude Dassier sont régulièrement conviés pour donner leur opinion de la chose.

Mais quelles sont les raisons qui poussent ces chaînes à offrir une telle visibilité à des propos qui, pour beaucoup, tombent sous le coup de la loi ? « L’appât du buzz, de l’argent et de l’audimat » répond le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Et il est vrai, que l’audience de l’émission de Zemmour, le soir à 19 heures, se porte très bien. Là où l’émission de Laurence Ferrari réunissait en moyenne 82 000 personnes, celle avec Zemmour frôle plutôt les 180 000 téléspectateurs.

Evidemment, tous ces propos rencontrent un écho et il serait absurde de le nier. En librairie, Eric Zemmour rencontre des succès à chaque publication. En 2014, son livre « Le suicide français » s’était vendu à 500 000 exemplaires. « Le destin français », a quant à lui été hissé numéro 1 des ventes pendant plusieurs semaines. À la télévision aussi, ses déclarations en séduisent plus d’un. Il n’y a qu’à voir le hashtag de soutien lancé sur Twitter au début du mois d’octobre (#JeSoutiensZemmour : non à la censure, oui à la liberté d’expression). En réalité, s’agit-il toujours de liberté d’expression ? La pluralité des points de vue, des idées et des opinions est nécessaire, à la télévision comme ailleurs. Mais quand un homme multirécidiviste en la matière, condamné par la justice, continue de se voir dérouler le tapis rouge par une grande chaîne d’informations, il y a des raisons de croire que la liberté d’expression ne saurait tout justifier.

En réaction, de nombreuses personnalités, partis politiques et syndicats ont fait savoir qu’ils ne se rendraient plus sur les plateaux de CNews, tant qu’Eric Zemmour y sévirait. La France insoumise, par exemple, écrit dans un communiqué : « Depuis la mi-octobre, CNews a fait le choix de renouveler sa collaboration avec Eric Zemmour. Un choix incompréhensible au regard des propos sexistes, racistes et homophobes tenus par cet homme lors de la convention de l’extrême droite ». Idem pour la CGT. Dans une tribune publiée sur Mediapart, différents intellectuels et membres de la société civile disent, eux aussi, leur refus de participer à un débat sur la chaîne : Caroline de Haas, Laurence de Cock ou Guillaume Mélanie, pour ne citer qu’eux.

Marceau Taburet

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