Et si… Ton imagination tuait mon monde

« Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » est une phrase candide pour des voltairiens prônant la philosophie des lumières. Qui aurait l’audace d’énoncer cela sur un plateau de télévision ou dans une déclaration officielle ? Excuse-moi, je reprends, la question est plutôt : qui aurait l’audace de déclarer que les choses n’iront pas en s’améliorant et qu’un monde tend à s’effondrer ? C’est inconcevable n’est-ce pas ? Aucune personnalité ayant des responsabilités politiques n’oserait parler de notre société comme d’un élément qui prendrait fin incessamment. Nous partageons tous, depuis plusieurs siècles, plus ou moins une foi dans l’avenir. Toutefois, il est devenu usuel pour quiconque faisant de la politique de rassurer en cherchant à calquer le passé sur l’avenir. Cependant, des femmes et des hommes assez proches de cette scène tentent de démontrer que cette foi positive et passéiste en l’avenir a besoin d’être nuancée. Ces lanceurs d’alertes sont les collapsologues et selon eux :  notre société tend à s’effondrer.

Pablo Servigne et Raphael Stevens, dans leur livre Comment tout peut s’effondrer (2015, Seuil), parlent d’un effondrement de notre société thermo-industrielle. Leur terminologie est bien précise et cible une structure particulière. Néanmoins, nombreux sont ceux qui résument grossièrement cette théorie par : « c’est la fin du monde » ou encore « ils sont les prophètes de l’apocalypse ». Ces déclarations, aussi grossières soient elles, ne sont pas entièrement fausses. En effet, l’effondrement de notre société pourrait conduire à la fin d’un monde. Mais de quel monde parlons-nous ? Ainsi, certains préfèrent en rire et déconsidérer cette théorie par peur ou désemparement. Pour d’autres, pourtant, cette extinction de notre société et du « monde » représente une occurrence très positive. Comment expliquer cette différence de réaction ? Pourquoi est-ce que pour certains, cette fin du monde est une aubaine lorsque pour la plupart des individus de notre société l’effondrement et la « fin du monde » sont à éviter à n’importe quel prix ?

En ouvrant cet article, tu t’attendais probablement à ce que toi et moi traitions de la collapsologie. Que tu puisses en rire de manière méprisante avec tout de même une certaine peur que cela puisse arriver car les arguments avancés ne sont pas si risibles que ça. Ou que tu puisses acquiescer devant ton écran car toi aussi, tu t’es rendu à l’évidence que la société thermo-industrielle allait s’effondrer. Ou encore que tu puisses découvrir n’importe quoi sortant de mon crâne car tu n’avais peut-être aucune idée de ce que tu allais trouver dans ce ramassis de lettres. Rien de tout cela, nous allons par ailleurs très peu parler d’écologie. Nous allons réellement parler de la fin du monde.

« La fin d’un monde (ou du monde) » est une liturgie humaine fantasmagorique. Nous l’aimons et l’adorons. Ces quelques mots sont source de créativité car ils reposent sur une proposition fondamentale traduisant clairement notre vision de l’avenir : Et si… Et si notre monde prenait fin, que ferais-je ? Quelle société envisagerais-je ? Si la fin du monde fait fantasmer, c’est pour ses infinités de possibilités de reconstruction d’une société.

Nous devons d’abord interroger le concept de monde. Nous ne nous éterniserons pas et nous mettrons d’accord rapidement grâce au Dictionnaire des concepts philosophiques : un monde, c’est la « totalité englobante supposant un certain ordre organisé autour d’un principe commun d’intelligibilité ». Accordons-nous sur le fait que de très nombreux mondes ne sont pas menacés d’extinction. Ni le monde de la physique, ni celui de la biologie ne sont menacés par notre activité d’Homo Sapiens à court-terme (entendre ici, que les quelques générations qui suivent cette génération présente ne verront pas une bribe de changement de ces mondes).

Pour la physique, la fin du monde résulte en la disparition des lois de la physique et par la même occasion du temps. Lorsque lois de la physique il n’y a pas, temps il n’y a plus. Si le monde physique s’éteint, son élément unitaire. L’atome. Disparaît. Ce qu’il resterait ne serait qu’une singularité : un point infiniment petit d’une masse infiniment grande. Ce monde physique que nous expérimentons quotidiennement fut il y a 15 milliards d’années, pendant un non-temps, dans le même état (s’il est permis d’user de ce terme ainsi).

Pour la biologie, la fin du monde résulte de la disparition pure et simple de la vie dans notre univers, du macro au micro. Par vie, il faut comprendre : élément constitutif d’un sujet qui naît, se nourrit, grandit, se reproduit et meurt. La vie en elle-même n’est pas menacée bien que la diversité du vivant le soit.

Maintenant, quels mondes sont menacés ?

Il n’en existe qu’un, celui qui nous tourmente, celui qui nourrit toutes nos peurs, toutes nos angoisses : l’organisation humaine basée sur des croyances partagées à grande échelle que nous appellerons le monde intersubjectif. « Subjectif » parce que les croyances sont des éléments qui n’existent pas indépendamment de notre volonté et sont donc issues uniquement de notre esprit, de notre pensée et de notre subjectivité. Maintenant, certaines de nos croyances sont partagées à très grande échelle, c’est ce qui nous permet de faire société. Prenons un exemple : la croyance en l’existence de « La France » permet à une certaine quantité d’individus de se sentir appartenir à une même entité inexistante dans le monde des sens. C’est cette croyance et son partage qui permet à chacun des sujets qui la pensent de faire société. La France est ainsi une croyance « intersubjective ». Ensuite, le terme « monde » représente un panier que n’importe qui, parce qu’il est humain, peut comprendre et utiliser le contenu. Un monde intersubjectif est donc un panier de croyances partagées à très grande échelle permettant aux individus qui le possèdent de se comprendre dans le but de faire société. Désormais, à chaque utilisation du mot monde, il faudra comprendre « monde intersubjectif ».

Quelle place occupe la société dans cette globalité ? La société entretient ce monde intersubjectif tout en découlant de celui-ci. Ce sont des individus partageant des croyances semblables qui ont fait société en créant des institutions, des traditions et une vision des liens entre les humains. Puisque la société est issue d’un monde, elle représente ce dernier et l’entretient en communiquant ces croyances aux nouveaux venus. Alors, si nos imaginaires changent, c’est la société qui va se transformer d’elle-même. Les institutions de toutes sortes et la manière dont nous percevons les liens sociaux humains changeront, se pliant à une vision commune nouvelle sans causer un quelconque problème à qui que ce soit – si ce n’est à ceux qui sont imprégnés des croyances anciennes.

Si un simple effondrement sociétal s’effectue, une société similaire réémergera et cet effondrement aura été perçu très négativement. Il pourrait advenir toutes sortes d’effondrements qu’ils soient financiers, économiques, politiques, sociaux ou écologiques que notre monde ne prendrait pas fin pour autant. Néanmoins, ceux-ci peuvent être facteur de la fin. Le facteur déterminant est la résilience de la société en question. Les effondrements sont donc contributaires de la fin d’un monde intersubjectif mais ne sont pas la seule source des changements de paradigme et des fins de mondes. En effet, si la structure s’effondre mais que les croyances survivent, alors il est possible que cette nouvelle société ressemble grandement à la société précédente.

Je monologue, parlant de croyances à tour de bras, mais qu’entends-je par ce terme ? Une croyance est une idée que nous érigeons en réalité comme si elle était objective et indépendante de notre psyché. Yuval Noah Harari nous aide à la comprendre :« Il n’y a pas de dieux dans l’univers, pas de nations, pas d’argent, pas de droits de l’homme, ni lois, ni justice hors de l’imagination commune des êtres humains. ». Nous nous comprenons désormais sur ce qu’est une croyance et pourquoi elle est constitutive d’un monde intersubjectif. L’État n’existe pas, il est le fruit de notre intersubjectivité, c’est-à-dire que nous nous accordons tous pour dire qu’il existe une idée, représentée dans le réel vivant par des individus ou dans le réel physique par des constructions humaines, qui a la possibilité de nous gouverner, de nous dire ce que nous sommes en droit de faire ou de ne pas faire.

Pour Max Weber, cette idée détient même « le monopole de la violence légitime ». Pour d’autres, elle a la prérogative de dicter aux femmes si elles ont le droit ou non de disposer un tissu sur leurs cheveux. Bien sûr, ce n’est pas l’État qui prend cette décision de violence ou d’interdiction du voile, ce sont des sujets humains. Mais si l’État n’existait pas et que ses prérogatives n’étaient pas reconnues par la quasi-totalité des individus d’un territoire, leurs décisions n’auraient aucun effet réel. Alors que nous associons trop souvent croyances à Religion, il est nombreux de nos préoccupations quotidiennes qui ne sont que croyances. L’État en est un exemple.

Évidemment, tous les individus ne sont pas épris des mêmes croyances. Bernard Arnault (plus grande fortune de France), Philippe Poutou (homme politique, membre du Nouveau Parti Anticapitaliste), Aya Nakamura (Auteure, compositrice, interprète) ou encore Joséphine Carlier (Boulangère à Saint Pierre-en-Faucigny) ne possèdent pas les mêmes croyances et ne voient donc pas la destruction de leur panier de croyances du même œil. L’intérêt d’étudier les mondes intersubjectifs réside dans le fait de savoir quelles croyances et quelles idées risquent de disparaître et d’impacter la plupart de ces acteurs. Qu’est-ce que Bernard, Philippe, Aya et Joséphine vont pouvoir, tous quatre, considérer comme la fin de leur monde subjectif ou d’une partie de celui-ci ?

Je pense que toi et moi avons bien introduit le concept de monde intersubjectif, sa mise en relief par rapport à la collapsologie et à la société. Maintenant, je t’invite à revenir plus tard lire un de mes monologues qui développera en profondeur ce concept. Peut-être sera-ce sur le Grand Pari à nouveau, peut-être cela prendra-t-il une autre forme, peut-être aussi est-ce un projet qui avortera. L’idée toutefois est de décortiquer notre monde intersubjectif :

Quelles croyances le composent ? Comment est-il parvenu à détenir une hégémonie si importante ? Pourquoi est-il si indétrônable et si puissant ?

Il s’agira aussi d’apporter l’ébauche d’un nouveau monde intersubjectif en accord avec le vivant non-humain. Notre monde n’est pas immobile, c’est ton esprit qui forme le monde, c’est le moindre de tes choix qui, découlant de tes croyances et de ta vision des choses, constitue un monde possiblement intersubjectif. Si le monde actuel prend fin alors, comme tous les autres, tu seras celui ou celle qui pensera et bâtiras une pensée et une société différente et nouvelle. Et, je l’espère, cette phrase de Jean-Paul Sartre te fera commencer à construire ce monde :

Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer en même temps la valeur de ce que nous choisissons, car nous ne pouvons jamais choisir le mal ; ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l’être pour tous. […] Ainsi, notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité entière.

Très prochainement, j’aimerais traiter avec toi des thèmes et concepts suivants :

– Notre monde intersubjectif présent serait celui basé sur les concepts de Nation, Capitalisme, Libéralisme, Individualisme, Concurrence, Marché, Dichotomie entre la Propriété Privée et Propriété Publique, Travail, Croissance, Progrès et Hiérarchie sociale découlant du capital économique et/ou de la culture. Ici, des centaines d’auteurs peuvent t’aider à comprendre chacun des concepts avant que nous n’en parlions.

– Ce monde serait arrivé à une hégémonie quasi-totale au XXe siècle après avoir débuté sa lutte pour le pouvoir au XVIIe siècle. Il s’est aidé de la révolution scientifique, de la mort de Dieu et des penseurs libéraux pour naître et s’ancrer dans les esprits. Il remplace le monde de la religion monothéiste. Nous utiliserons cet exemple afin de comprendre comment un monde intersubjectif peut être remplacer par un autre. Toutefois, cela ne sera pas une méthode révolutionnaire car « L’histoire ne se répète pas, elle bégaie » (Karl Marx).

– Notre monde s’entretient par une collaboration étroite entre pouvoirs économique et social. Il bénéficie également d’un manque crucial de productions idéales et de croyances alternatives. Ce monde intersubjectif est le plus puissant qui ait jamais existé. Sur ce thème de la préservation d’une culture par une élite dirigeante, je t’invite ici à lire Antonio Gramsci et ses Cahiers de prison. Il y développe l’idée d’hégémonie culturelle qui correspond parfaitement à cette partie.

– Enfin, notre futur monde intersubjectif pourrait se baser sur le respect du vivant au-delà de l’espèce humaine et des gros mammifères. Il prendrait comme support de croyances la bienveillance, l’entraide, le bien commun, la répartition des activités laborieuses, la coopération de systèmes politiques très locaux, l’égalité en pouvoirs remplaçant l’égalité en droits, l’absence de hiérarchie, la multiplicité qui remplace l’unité. Cette partie sera bien moins neutre, plus politique est représentera mon monde subjectif, engageant l’humanité entière. Ici, seul toi peut t’aider à comprendre ce futur monde.

Adrien Desingue  

crédits photo : Sandrine et Matt Booth – Prise2vue

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