Viendra-t-il le temps des fourmis ?

Il suffit de taper le terme survivalisme dans la barre d’un moteur de recherches pour tomber sur une panoplie de forums, de sites internet et de vidéos Youtube qui y sont dédiés : de l’apprentissage de techniques de survie à la construction d’abris antiatomiques en passant par des conseils de vie en milieu sauvage. Dans le milieu survivaliste, chacun a sa motivation mais tous formulent la même conclusion : la fin du monde ou plutôt d’un monde, le nôtre tel que nous le connaissons aujourd’hui, est imminente. Comme leur nom l’indique, les preppers se préparent, anticipent l’exceptionnel. Un choix fou ? Davantage un mouvement à questionner tant il interroge par sa démarche notre société actuelle. Sur le site du gouvernement français, il est recommandé à toutes et à tous de préparer un kit d’urgence, de construire un plan d’urgence de quartier et d’envisager plusieurs scénarios d’évacuation. Alors, s’ils avaient raison ?

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Naissance en pleine Guerre froide
Auteur du livre Survivalisme, êtes vous prêts pour la fin du monde, Bertrand Vidal définit le survivaliste comme « un individu qui se prépare à une « rupture de normalité ». C’est une culture de l’anticipation catastrophiste ». Le survivalisme regroupe en effet les différentes activités des individus qui se préparent à une catastrophe, qu’il s’agisse d’une crise économique, d’un effondrement écologique, d’une catastrophe naturelle ou encore d’une crise sociale menant à la fin de notre société industrielle occidentale, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le terme est inventé par Kurt Saxon, proche du parti nazi américain, dans les années 1960 aux Etats-Unis à travers son ouvrage The Poor Man’s James Bond, qui énumère multiples conseils de survie. La naissance du mouvement survivaliste s’inscrit dans le contexte de la Guerre froide avec la menace de l’arme nucléaire détenue par l’URSS. Face à la peur d’une destruction massive des Etats-Unis, Kurt Saxon conseille de quitter les villes, lieux de chaos en cas de catastrophe. Il faut rejoindre les espaces naturels. De son vrai nom Donald Eugène Sisco, Kurt Saxon craint à la fois les communistes, les immigrés et les étudiants. Le terreau du survivalisme se situe alors dans l’extrême-droite américaine.

L’enjeu environnemental, au cœur du néo-survivalisme
Au fil des années, cette peur collective a évolué vers une crainte d’une crise économique dans les années 1970 et 1980 puis à une angoisse de la menace terroriste dans les années 2000 par exemple. Les décennies ont passé, et aujourd’hui, la menace du réchauffement climatique constitue l’inquiétude majeure des survivalistes. Par ailleurs, ceux-ci ne se trouvent plus seulement aux Etats-Unis mais également en Europe. Avec cette peur d’une crise écologique, tout le monde semble pouvoir devenir survivaliste pour affronter le TEOTWAWKI : « the end of the world as we know it ». Qui ne s’est jamais poser la question de l’impact du réchauffement climatique sur nos sociétés si nous ne le prenions pas en compte, du chaos qu’il pourrait en advenir ? En France, il est estimé que le survivalisme rassemblerait entre 100 000 et 150 000 personnes. Le mouvement semble devenu tendance, à la mode : celui-ci possède son propre magazine Survival Mag ainsi que son salon, inauguré en 2018. Il est par ailleurs fortement popularisé par la culture à l’image des séries comme Doomsday preppers, des téléréalités comme Survivor ou encore des nombreux films et romans de science-fiction. Pour autant, les survivalistes dénoncent l’idée d’effondrement présente dans de nombreuses productions artistiques sur le sujet. Le Salon du survivalisme à venir s’intitule en effet « Le salon de l’outdoor et de l’autonomie ». Face à la croissance du mouvement et de ses nouvelles préoccupations, les survivalistes modernes paraissent éloignés des pionniers du mouvement. Cette nouvelle branche se définit elle-même comme du néo-survivalisme et ses ambassadeurs comme des preppers. Pour autant, une partie du survivalisme continue de se baser sur des idées d’extrême droite.

Du risque de l’effondrement de notre société
Les preppers semblent aujourd’hui occuper la majeure partie du mouvement. Pour autant, dans un article intitulé « Fin du monde : les survivalistes à bunker ouvert », Libération souligne la diversité du survivalisme en y différenciant les autonomes-zadistes, les collapsologues, les adeptes de la survie douce, les doomers ou encore l’extrême-droite radicale avec des personnalités comme Piero San Giorgo, penseur survivaliste suisse, en plus des preppers. Ces derniers se définissent comme prévoyants en cas de rupture de normalité, ce moment où l’exceptionnel devient la norme. Leur particularité est le fait qu’ils envisagent toutes les solutions du survivalisme possibles : isolement, construction d’une « forteresse », individualisme, possession d’armes, altermondialisme et vivre ensemble. C’est néanmoins la priorité donnée à l’autonomie, au retour à la nature et au fonctionnement en réseau qui les caractérisent.  Ils ne sont pas animés du fantasme de l’effondrement mais de la croyance que le progrès et la croissance ne sont pas continus. Croyance partagée par ailleurs par d’autres mouvements comme celui de la décroissance. Ils témoignent alors d’une prise de conscience du risque d’effondrement de nos sociétés occidentales. Face à notre dépendance accrue envers le système, l’autonomie est la seule clé valable si celui-ci venait à s’effondrer. Cependant, l’exceptionnel n’est pas obligatoirement caractérisé par une crise économique, sociale ou écologique menant à la fin de notre société. Pour les preppers, il peut également s’agir de la perte d’un emploi par exemple : le survivalisme serait de la simple prévoyance en cas de situation difficile. Tandis que les cigales ne voient pas l’hiver à venir, les fourmis accumulent alors dans l’ombre les réserves, pour ne jamais manquer de rien, quoi qu’il arrive. Mais peut-on réellement se préparer à l’exceptionnel ? Peut-on survivre indéfiniment ? Face à cette menace lointaine, les preppers se préparent pourtant rationnellement, avec la plus grande organisation développant successivement autonomie en eau, autonomie en électricité et autonomie en agriculture. Néanmoins, il convient de souligner que le survivalisme semble se construire principalement en Amérique du Nord et en Europe, des régions développées. Ne serions-nous pas en train de cultiver nos propres peurs ?

Retour à la nature, autonomie, passé idéalisé et mise en réseau : la recette de la communauté élue
En plébiscitant un exode urbain, les preppers souhaitent se reconnecter à la nature, portant cette dernière victorieuse sur la culture. Est-ce un remède pour revenir à l’essentiel ou davantage un échappatoire au rythme vif de la société, caractérisé par les villes ? Par ce retour, le survivalisme interroge la place de l’Homme au sein de la nature et encourage à un changement de regard sur le vivant. Il y a l’idée de faire corps avec le milieu naturel avec, par exemple, le bushcraft qui propose des techniques de survie en forêt. Ce milieu est aussi l’endroit idéal pour la construction de Bases Autonomes Durables (BAD), des bases autonomes en eau, énergie et agriculture.
Penser l’autonomie comme une solution contre l’éventualité de la fin de notre société révèle l’idée que le survivalisme est un renoncement à un futur sûr. Tout espoir semble avoir disparu. Le rejet du futur passe aussi par l’idée séductrice de revenir à ce que l’Homme sait faire depuis des millions d’années et qu’il a oublié. Les savoirs-faire ancestraux sont valorisés comme la transmission de la connaissance des anciennes aux jeunes générations. Lorsque l’avenir est incertain, le passé devient en effet un refuge, un idéal. La sécession avec le monde contemporain est alors consommée.
En outre, chez les preppers, on trouve aussi l’idée de fonder une communauté pour résister, le moment venu, aux menaces. La formation de clans et de réseaux est importante avec par exemple le Réseau Survivaliste Français qui se décline en fonction des départements. Dans un futur où la société s’effondrerait, ce sont ces micro-sociétés qui survivraient, à la fois organisées et indépendantes. L’entraide est alors valorisée pourtant celle-ci concerne seulement la communauté « élue ». Car si la société s’effondre, l’auto-défense devient légitime. C’est un retour à l’état de nature de Hobbes, à la loi du plus fort : il devient possible de faire justice soi-même pour assurer sa conservation. Tous ne survivront donc pas. En anticipant, les survivalistes seront les plus aptes dans ce monde nouveau. Ils deviendront les élus de la fin du monde.

Dérives
Plus de 200 stands étaient présents au dernier Salon du survivalisme promettant de vendre « l’objet qui fera la différence le moment venu » . Le survivalisme, en proposant de vivre en autonomie, dénonce notre monde matérialiste. Mais ayant le vent en poupe, le mouvement semble lui aussi se perdre dans le consumérisme. Cette nouvelle culture s’est installée : on accumule les objets tout en multipliant les stages d’immersion en milieu naturel. La récupération commerciale fait jour et la peur devient facilement un argument pour vendre. En témoigne l’ascension spectaculaire de Piero San Giorgio, penseur survivaliste proche des idées d’extrême-droite, à l’origine expert en marketing international.
Dans la Silicon Valley, les riches survivalistes ont, eux, des projets bien plus fous. Ils n’achètent pas outils et ustensiles de survie mais plutôt bunkers et terrains retirés. Cofondateur de Paypal, Peter Thiel a par exemple investi en Nouvelle-Zélande. Le pays, isolé et prospère, fait figure de refuge potentiel en cas de danger. Suite à l’élection de Donald Trump, le New Zeland Herald a révélé que plus de 13 000 citoyens américains avaient entamé la procédure de demande de résidence en Nouvelle-Zélande. De son côté, Larry Hall, PDG de Survival Condo Project, propose dans le Kansas aux Etats-Unis, des appartements de luxe… construits dans un ancien silo de missiles Atlas. Un appartement seul vaut 3 millions de dollars, ils ont tous été vendus. Que craignent ceux qui possèdent tout ? Au delà des peurs collectives précédemment citées, ces maîtres de la Silicon Valley redoutent particulièrement le fait que l’accroissement des inégalités se retourne contre eux. Au lieu de proposer des solutions pour les résoudre, ils font donc le choix de se protéger individuellement.

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Ainsi, le survivalisme est un mode de vie à part entière, le choix d’anticiper la survie à venir au lieu de vivre dans le temps présent. Pour autant, les preppers s’estiment davantage prévoyants, préférant être autonomes et indépendants en cas de crise, que partisans d’un effondrement. Afin que le temps des fourmis n’advienne jamais, ne devrions-nous pas dès à présent réinventer le futur et affronter collectivement les peurs de notre époque ?

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Lola Uguen

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Des épisodes croustillants pour poursuivre l’exploration du survivalisme :

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