Lettre à mon grand-père, l’avenir de l’élite de la nation

    Nanterre, le 12 novembre 2019

Grand-père,

            Je me souviens de tes mots qui chantaient ton sentiment de félicité après mon entrée à Sciences Po. Je me souviens que tu étais fier de moi parce que, pour toi, entrer dans cette école était synonyme de tranquillité ; non pas que j’y flânerais, que j’y mènerais une vie de bohême, mais que mon « avenir serait assuré » ; en fait, que j’aurais un emploi qui me plairait et des revenus m’assurant une ample latitude de liberté, que ça m’offrirait de la stabilité, de la visibilité. Tu me disais que c’était important, ça, d’avoir un horizon dans sa vie.

Aujourd’hui, je me souviens de ces mots. Pourtant, j’ai le sentiment d’avoir passé quatre ans dans cette école sans jamais n’y avoir trop pensé. J’avais cette envie d’entrer à Sciences Po, parce que j’avais la certitude que je m’y plairais, que la vie, les cours et les rencontres m’y conviendraient. Et je ne me suis pas trompé. Mais aujourd’hui tes mots résonnent en moi. Parce que la fin de mes études approche. Le luxe qu’on a, dans cette école, c’est de pouvoir tout faire à la sortie, alors il y a de quoi être perdu. Or le problème n’est pas là : c’est une chose de savoir ce que l’on veut faire dans sa vie, ça en est une autre de savoir pourquoi on veut le faire. L’administration de l’école tente régulièrement de nous éclaircir la situation. Chaque année, on nous répète la même chose, au choix : le direct et classique « Vous serez l’élite de la nation ! » ou le pas de côté polissé du « Vous serez les cadres du pays de demain ! ». On en rigole tous entre nous souvent, à se dire et se redire qu’on va nous le dire et nous le redire, régulièrement. Mais je pense qu’on y croit dur comme fer, au fond. On sait que l’on fera partie de « l’élite ». Tu le savais aussi sans doute en me disant que mon avenir serait assuré. C’était ta manière à toi de me le dire. C’étaient tes mots pour me dire que grâce à Sciences Po, j’aurai une place bien au chaud, et que ça avait quand même ces avantages, cette position dans la société « d’en haut ». Et aujourd’hui, je me demande ce que ça pourrait m’apporter « d’être en haut ». Tes mots résonnent en moi. Je me demande aussi ce que pourrait être l’avenir pour quelqu’un « d’en haut. » Tes mots résonnent en moi. Je me demande enfin ce que ça pourrait bien vouloir signifier «d’être en haut ». Tes mots résonnent en moi. Qu’est-ce que je ferai demain, grand-père, en tant que « quelqu’un d’en haut », en tant qu’élite de la nation ? 

Pour chercher à y répondre, j’ai jeté un œil derrière moi. J’en ai déduit que le temps a montré que les promus de Sciences Po faisaient partie de l’élite de la nation, que ce soit de fait mais aussi dans les faits. Être une élite de fait, c’est accéder aux postes de gouvernants, faire partie de ceux qui dirigent la société. C’est avoir du pouvoir sur la vie des gens ; ce pouvoir, il réside à la tête des grandes entreprises, aux sommets de la République, dans les chaînes d’information et les journaux tirés en masse, dans les lieux de production du savoir dominant – comme les « grandes écoles » ou les laboratoires d’idées (on dit « think tank » à Sciences Po, grand-père) –, et également dans les cercles qui font communiquer ces différents espaces.

            Être une élite dans les faits, c’est agir avec ce pouvoir pour le bonheur commun de la société. Je pense que celui-ci ne se trouve pas difficilement : c’est l’amélioration des conditions de vie des gens et leur donner la possibilité d’avoir une prise sur leur existence. Les gens vivront mieux si la pauvreté disparaît, si les inégalités sont abattues, si leur alimentation est de qualité et diverse, si leur environnement est sain, s’ils ont un emploi stable et décent, s’ils ont un logement digne, s’ils ont accès à une information vérifiée, plurielle et sérieuse, s’ils bénéficient de services de santé de haut niveau et abordables, si les liens entre les gens sont riches, variés et apaisées. Les gens auront une prise sur leur existence s’ils peuvent avoir leur mot à dire là où ils sont employés, dans les entreprises ou dans les services publics, s’ils sont libres de penser, de croire et de s’associer, s’ils peuvent décider de l’organisation de la vie publique et s’ils peuvent contrôler la manière dont les élites utilisent leur pouvoir.

Néanmoins, les élites ne sont évidemment pas les seules à être en capacité d’agir pour le bonheur commun de la société. Ce n’est pas le propre des élites. Mais elles ont une certaine responsabilité puisque ce sont elles, dans l’état actuel des choses, qui ont en main les principaux moyens de transformation sociale. Au demeurant, si le temps a montré que les diplômés de Sciences Po faisaient bel et bien partie de l’élite de la nation, ils l’ont été bien plus souvent seulement de fait que de manière entière, c’est-à-dire dans les faits.

Oui, résiduelles sont les traces de transformation sociale que les « sciencepistes » ont laissées dans notre pays. Il en va de même pour le reste des gens d’en haut. Alors tes mots résonnent en moi. Quelles seront mes motivations qui m’amèneront sur les chemins que j’emprunterai? Pourquoi agirai-je? En tant que sciencepiste, quel sera mon avenir ? Quel sera l’avenir de mes camarades de promotion ? Quel sera l’avenir du reste des gens d’en haut ? Quel sera l’avenir du reste de la société ? Je crois que ce sont des questions à poser car s’imaginer un avenir, ou du moins chercher à en tracer les contours, revient à donner un sens à son existence, aussi bien dans l’esprit que dans nos actes. Or il me semble que la perspective d’un destin commun se délite radicalement dans la période que nous vivons. Et tes mots résonnent en moi. Parce que je vois un pays en souffrance sociale. Parce que je vois des gens d’en haut qui l’animent, l’instrumentalisent et, sans doute, la souhaitent. Parce que je ne m’imagine pas vivre paisiblement quand une partie de la société vit difficilement et le reste tente de survivre. Et tes mots résonnent en moi.

Pourtant, je pourrais me couper de tout ça. Je pourrais me complaire dans ma vie d’étudiant en institut d’études politiques. Je pourrais suivre tranquillement mes cours. Je pourrais sortir boire un verre dans un bar du centre, en boîte de nuit après quelques stations de train ou alors dans la résidence étudiante du bout de la ville. Je pourrais m’évader dans les lectures d’une ribambelle d’ouvrages romanesques, encyclopédiques ou poétiques, de ceux qu’il y a chez Maman, de ceux qu’il y a dans la bibliothèque universitaire de l’école et de ceux que tu m’as légué. Je pourrais aller à ce musée d’art contemporain, voir des concerts à quelques encablures de mon appartement, passer une soirée au théâtre de la ville et aller à cette bibliothèque de la métropole fréquentée par des classes « prépa » et ces étudiants d’universités renommées. Je pourrais faire tout un tas de sports, à l’école, en club ou à la salle de musculation. Je pourrais m’investir dans une flopée d’associations, parce que certaines me plaisent bien, parce que d’autres me feront un bon réseau et parce qu’il en existe même qui sont porteuses de sens . Tout ceci constitue un monde particulier, forme une certaine réalité. Si j’y restais, je pourrais me couper de ce que tes mots m’évoquent aujourd’hui, de la manière dont ils résonnent en moi. Cependant, je suis convaincu que cela me serait impossible ; en revanche, cela serait peut-être possible pour les autres d’en haut, pour ceux qui parviennent à se détourner des faits, à nier le reste de la réalité, la réalité sociale.

Mais même à Sciences Po on ne peut échapper à la réalité sociale. Car elle s’impose à nous. Je me rappelle de cette dame qui était employée au restaurant universitaire. Elle est partie en retraite à la fin de l’année dernière. Son prénom, c’était Agnès. Agnès, elle était remarquable. Elle était toujours souriante, de bonne humeur, serviable, prête à rire et sincèrement intéressée par nos vies. J’ai discuté avec elle, de ce qu’elle vivait, de son quotidien, de sa réalité à elle. C’était pas rose. Chaque jour, elle faisait 80 kilomètres en voiture. Les bouchons, elle a connu. Les dépenses de carburant qui plombent son budget, elle a connu. Les risques d’accident à cause de la fatigue et du stress, elle a connu. Chaque jour, elle portait plusieurs dizaines de kilos de plats. Il fallait qu’elle les porte de l’arrière-cuisine jusqu’au lieu du service ; il fallait qu’elle se penche pour les disposer sur le chauffe-plat. Chaque jour, elle faisait attention à l’argent qu’elle dépensait. C’est qu’avec son salaire, on ne pouvait pas faire de grandes folies. Mais, Agnès, elle était remarquable. Elle était remarquable d’être un de ces soleils de l’école. Alors qu’elle n’avait pas une vie facile. Alors que peut-être, demain, les gens qu’elle avait servi avec tant de bonté lui demanderont de faire des « efforts », lui rendront plus dure sa réalité.

Je ne dis pas que le bonheur ne s’adresse qu’aux gens sympathiques, loin de là. Je dis que même des gens qui n’ont pas les meilleures conditions de vie sont en mesure de transmettre de la joie. Et ceci est d’autant plus extraordinaire qu’ils sont en mesure de le faire avec des gens qui vivent une autre réalité, en l’occurrence celle des étudiants de Sciences Po. En fait, Agnès, c’est un pont qu’elle a construit ; un pont qu’elle peut emprunter de sa rive, que l’on peut emprunter de notre rive, tout ceci pour rejoindre une autre rive. Face à la multiplicité des mondes, constituant une sorte d’archipel, c’est ce pont, je pense, qui peut nous mener vers une terre partagée, vers un nouveau monde, vers un destin commun. Mais ce pont demeure fragile. Alors ce que je souhaiterais, pour mon avenir, tout autant que pour celui de notre société, c’est que ce pont soit renforcé, rejoint par d’autres et libéré de ceux qui cherchent à en saper les fondations. Et je crois que c’est un souhait partagé.

Je crois que se dessine une envie d’autre chose, la recherche d’une nouvelle saveur de l’existence ou, plutôt, le désir de retrouver un goût partiellement effleuré par le passé, celui du bonheur. Je crois que les gens n’en peuvent plus d’être mis à l’écart, de se faire toiser et d’être accablés. Je crois que les gens sont en colère et qu’ils ont soif d’engagement pour changer ça.

Je crois qu’ils ont raison. Je crois que les travailleurs hospitaliers qui souhaitent plus de moyens pour la santé, leur santé et notre santé ont raison. Je crois que les jeunes qui sont descendus dans la rue pour une écologie populaire, solidaire et radicale ont raison. Je crois que les hauts-fonctionnaires qui refusent la vente à la découpe de notre patrimoine national comme, parmi tant d’exemples, l’entreprise Alstom, fleuron industriel, et les barrages hydro-électriques, pièces centrales de la transition énergétique, ont raison. Je crois que les policiers qui sont en colère d’être utilisés à des fins politiques et déplorent haut et fort leurs conditions de travail pouvant mener à l’épuisement sinon au suicide ont raison. Je crois que ces citoyens qui disent que les institutions doivent servir l’intérêt du plus grand nombre et qui revendiquent leur droit à ce que les institutions écoutent leurs demandes en tout temps, c’est-à-dire pendant les élections mais surtout en dehors de celles-ci, ont raison. Je crois que ceux qui se mobilisent contre la réforme des retraites qui vise à nous faire travailler plus longtemps et à diminuer nos pensions au nom « d’économies » ont raison. Je crois que les gilets jaunes qui veulent que la justice fiscale soit effective ont raison. Je crois que les économistes comme Olivier Blanchard, une des têtes du Fonds monétaire international, qui affirment que la Banque centrale européenne a atteint les limites de l’euro et que ce sont désormais les Etats qui doivent reprendre la main sur l’économie, utilisant le levier budgétaire et lançant des plans d’investissements, ont raison. Je crois que les forestiers qui demandent à mettre fin à la privatisation des forêts et d’en faire un bien commun ont raison. Je crois que les magistrats qui s’opposent à la diminution du nombre de tribunaux qui ne va faire que rendre les procédures plus longues et éloigner les justiciables de la justice ont raison. Je crois que ceux qui luttent pour obtenir l’égalité républicaine dans les quartiers prioritaires face aux violences policières, au racisme d’Etat et à la ségrégation résidentielle organisée ont raison. Je crois que les agriculteurs qui rejettent les accords de libre-échange, notamment avec le Canada et le Mercosur, et qui dénoncent la pression titanesque des « fermes aux mille vaches » et des distributeurs de l’agro-alimentaire, ont raison. Je crois que les pompiers qui veulent ne pas être noyés sous le feu ont raison. Je crois que les signataires du référendum sur les Aéroports de Paris qui ont saisi plumes, claviers et citoyens de passage un jour de marché contre cette privatisation ont raison. Je crois que ceux qui ont marché contre la haine des juifs et des musulmans ont raison.  Je crois que les femmes (et les hommes) qui sont le fer de lance de « Nous Toutes » et qui demandent un plan d’urgence contre les inégalités femmes-hommes permettant d’endiguer les violences sexistes et sexuelles, et plus particulièrement les vagues de féminicides, ont raison. Je crois que ceux qui font de la désobéissance civile pour alerter sur l’urgence écologique ont raison. Je crois que le président de la République qui clame que la règle d’or des 3% de déficit public inscrite dans les traités européens est d’un autre temps car elle contraint les Etats à trop d’austérité a raison.

Finalement, je crois que la période que nous traversons nous rappelle l’importance d’un Etat social, celui dont le contrat est constitué par l’ensemble des citoyens à des fins d’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. Une fois « en haut », nous pourrons agir en ce sens. Mais, tu l’as déjà entendu grand-père, j’en suis certain, on dit : « aujourd’hui, c’est demain » ! Alors nous pouvons d’ores et déjà donner un horizon à notre avenir. Nous pouvons, ici et maintenant, agir pour renforcer ce pont, tisser des liens entre ces justes colères et devenir des catalyseurs de la transformation sociale.

Et tes mots résonnent en moi. Ceux que tu m’avais chuchoté, avant de nous quitter : « trouve les jours heureux ». Tous tes mots ont résonné en moi. Ils en sont sortis transformés. Mes jours heureux seront nos jours heureux, ceux d’une société commune, par et pour cette société.

Je te remercie grand-père.

Je t’aime.

Paul

*Paul est un nom d’emprunt, l’étudiant a souhaité rester anonyme.

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