Si forte

J’ai peur des hommes. Je n’arrive pas à faire la distinction entre la peur du viol et la peur des hommes, pour le moment. Les transports en commun, les soirées, même les cours : tout est un cauchemar. Un inconnu égal un danger. La rue n’est pas seulement une épreuve, c’est un vrai enfer. Seule, je panique à la moindre personne que mon regard croise : en face de moi ou au loin. Mon téléphone est alors mon meilleur ami : « distrais-toi », « pense à autre chose ». Sans lui, c’est toujours « cours », « fuis » ou encore « cette fois-ci, tu vas mourir ». Violée à même pas 10 ans c’est se construire dans la peur, devoir mûrir très vite tout en étant incapable de se débarrasser d’une part du gamin en soi. J’ai l’impression d’avoir été cassée au moment où je devais le plus grandir. J’ai, comme tout le monde je pense, plusieurs facettes. La plus secrète et la plus triste c’est cette Lucy recroquevillée et en pleurs dans le coin d’une pièce. Parce que c’est ce qui parait naturel après. Se laver. Beaucoup. Trop. Rester dans les coins d’une pièce, adossée aux murs.

Pour survivre je me suis créée cette carapace masculine. Regardez moi, je peux boire cette bière comme vous. Regardez moi, je peux moi aussi balancer des anecdotes de cul thrash. Regardez moi, je peux être un gros porc comme vous. J’ai été le pire de vos potes, le plus gros déchet. Quitte à en faire trop, quitte à ce que ça paraisse faux. Mais plus j’entend des « Marec » plutôt que des « Lucy » et plus j’ai réussi. Me faire appeler comme mon père se faisait appeler à l’armée, n’est ce pas la preuve que je fais partie des vôtres ? Car si je suis un homme, je ne suis plus la victime. Car si je ne suis pas désirable, alors rien ne m’arrivera.

Et pourtant, qui me dira que je l’étais à 10 ans ? Non, la sécurité n’existe pas. La preuve, aujourd’hui encore j’ai des récits d’agressions à la pelle. Mais bon, passons..

A toi qui sait de quoi je parle, voilà comment moi je l’ai vécu. Ne suis pas mon exemple, je ne vais pas bien ; mais peut-on aller bien ? Le plus dur, c’est qu’il n’y a pas de mode d’emploi de reconstruction. Je veux aller bien, mais comment on fait ? Les rares personnes au courant me conseillent de « voir un spécialiste ». Ok. Facile à dire déjà : je suis censée raconter à un inconnu ce que je suis incapable de me raconter à moi même ? Et même, pourquoi parler ? Extérioriser ne m’a jamais aidé. Pleurer, parler, partager… c’est bien beau mais ça ne change rien au fait. Je ne suis pas pessimiste, je suis perplexe. La Lucy d’il y a 10 ans s’est rassurée, s’est posée un millier de questions. Elle n’était qu’une enfant qui voulait vivre. Une enfant abîmée, torturée.

Il y a 10 ans, voici ce qui tournait en boucle dans ma tête :
– Ne laisse rien paraître, ils vont te détruire
– Tout ira mieux quand tu seras capable d’en parler à la police.
– C’était comment quand j’allais bien ?
– Pourquoi je n’ai pas plus profité avant ?
– Qu’est ce qui cloche chez toi ?
Si j’avais l’occasion de la voir, voici ce que je lui répondrai :
– Les autres ne comptent pas, parle toi d’abord.
– La police te jettera, te blessera. La police n’est pas capable. La police n’est pas gentille. La police te détruira, une deuxième fois, même si tu es mineure et même si tu dis la vérité.
– Je sais plus putain, j’ai oublié…
– Tu étais une enfant, tu ne savais pas.
– Qu’est ce qui cloche chez eux ?

Tu m’as fait mal, et tu continues peut être à faire du mal. Je ne suis pas en colère, je ne t’en veux même pas. J’étais trop jeune pour ressentir la honte ou la culpabilité. Je sais que c’est une chance immense. Je ne m’intéresse juste pas à toi, il n’y a que moi qui compte. Je dois aller bien, je veux aller bien et j’irai bien. C’est peut être qu’une question de temps. Bientôt 11 ans et je ne suis pas guérie. Je peux faire des efforts, mais je n’en ferai pas dans le vide. Je veux la solution miracle et je la trouverai, pour moi, pour la petite Lucy et pour toutes les autres. Je ne pense pas qu’il soit très utile de raconter mon viol, ou plutôt son viol, puisque je n’en étais pas actrice bien que la langue française continue à vouloir nous faire porter le chapeau. Pas utile non plus que je vous raconte ma souffrance. Mais toi qui sait de quoi je parle, écoute moi. Tu n’es pas seule. Tu n’es pas coupable. Tu n’es pas La victime, ni même Une victime. Tu es toi. Tu es forte. Tu seras forte et tu vivras forte car tu n’as plus que ça et tu as déjà tout ça. Il y en aura des étapes, des pleurs, des blessures. Ton corps t’appartiendra à nouveau, tu souriras, tu seras belle et tu seras femme.

Putain, si forte.

l

Disclaimer :

  1. Je ne veux en aucun cas oublier/discréditer le cas des hommes victimes de viol. Les hommes ne sont pas tous des « gros porcs », c’est seulement ce que je pensais il y a 10 ans. Pourtant, au sein même de l’IEP, là où normalement on devrait toutes et tous être en sécurité, il y a encore des cas d’agressions sexuelles. Arrête de protéger ton pote, dénonce-le. Ne reste pas dans le silence, agis. Ne pas être entendu.e, c’est la double peine. Ne rien faire, c’est être complice.
  2. Ma « carapace » fait partie de moi. Ne change pas ton comportement à mon égard maintenant que tu me connais. Continue à m’appeler Marec, j’adore ça et ça rend fier mon papa.
  3. Je n’en veux pas à mon agresseur parce que je ne lui accorde aucune considération. Je ne veux pas pour autant minimiser son acte et sa violence. Il est un porc, un monstre et un gros porc. Si la justice ne m’apporte rien alors le taire sera sa punition.
  4. Je ne pense pas connaître un jour pareille violence que ce viol. Si je peux aider ne serait-ce qu’une personne dans mon cas alors je le ferai. Je ne me connaissais pas cette force avant d’écrire. Et plusieurs fois, car les résultats des  premières tentatives, c’était seulement des cris sur du papier. Je suis bien plus fragile que ce qui est écrit ici. Donc si tu as besoin, je serai une oreille attentive. N’hésite pas. J’ai trouvé mon pilier, trouve le tien.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :