Les Afro-Uruguayens : une minorité souvent oubliée

L’Uruguay, petit pays de 3 millions d’habitants, est entouré par les géants argentins et brésiliens, ces derniers ayant respectivement 45 et 200 millions d’habitants. Pays qui se pense comme une nation blanche, l’Uruguay possède une diversité ethnique étonnante parmi laquelle une minorité afro-descendante qui ne représente pas moins de 8% de la population uruguayenne, soit environ 260000 personnes. Cette population est présente en quantité significative seulement dans 3 départements : Montevideo (9%), Artigas (17%) et Rivera (17%).

L’esclavage comme origine de la population afro-uruguayenne

L’histoire de la minorité afro-uruguayenne commence à la colonisation espagnole, durant laquelle, comme dans la majorité des colonies espagnoles, la traite négrière est extrêmement lucrative. « La Bande Orientale », nom donné à l’Uruguay durant la période coloniale, traverse au XVIIIème siècle une situation économique difficile et manque de main d’œuvre. La couronne espagnole décide alors de proclamer une charte royale en 1791 qui favorise l’entrée de navires négriers peu importe leur pavillon. Entre 1750 et 1810, on dénombre à Montevideo environ 20000 esclaves qui passent par la ville. Néanmoins, si seulement 1368 d’entre eux restent à la capitale orientale, ce nombre est non négligeable dans la population uruguayenne. En 1778, les esclaves représentent 20% de la population totale de Montevideo. De plus, leur nombre croît substantiellement puisqu’en 1790 il s’élève à 5000. Après Cuba, Montevideo constitue, à cette époque, le premier port dans lequel est réalisée la traite d’esclaves de tout l’Empire espagnol.

Les esclaves arrivent à Montevideo dans des conditions désastreuses : sous alimentés et possédant toutes sortes d’infections et de maladies. Cet état inquiète profondément les autorités de la ville, qui, par souci d’hygiénisme, décident d’isoler cette population. Dès lors, celle-ci se retrouve aux alentours de la capitale uruguayenne, qui, lorsqu’elle s’agrandira au XXème siècle, intégrera ces quartiers en son sein. Ces quartiers peuvent être apparentés à des sortes de bidonvilles dans lesquels les populations noires étaient parquées afin d’être exploitées aux alentours de Montevideo.

Un affranchissement progressif des Afro-Uruguayens

La législation sur l’esclavage va progressivement évoluer en Uruguay entre 1812 et 1862. Dès 1812, les Provinces Unies du Rio de la Plata, soit l’entité coloniale qui correspond à l’Argentine et l’Uruguay, abolie la traite d’esclaves. Le 20 janvier 1830, l’Assemblée Constituante et Législative de Montevideo, décide d’étendre à l’ensemble du territoire uruguayen l’interdiction du trafic d’esclaves de pays étrangers. Le 18 juillet 1830 est promulgué l’article 7 de la constitution uruguayenne qui dispose que sont considérés comme citoyens les hommes libres, née sur le territoire uruguayen. L’article 11, lui, ordonne que personne ne naîtra esclave sur le territoire uruguayen, et que l’introduction de l’esclavage et son trafic seront pour toujours interdits. Enfin, le 12 décembre 1862, l’esclavage est finalement aboli en totalité.

Cependant, dans ce même temps, la situation n’est pas totalement idyllique. En effet, en 1832, l’Uruguay signe une loi lui permettant de faire venir des « colons » africains sur son territoire, selon les termes de l’époque, ce qui s’apparenta à du travail forcé. Puis, en 1851, le pays signe le traité de Rio de Janeiro, impliquant le transfert des esclaves brésiliens s’étant échappés du pays afin d’espérer être libre en Uruguay. Cependant, l’abolition de l’esclavage, en 1862, viendra grossir la démographie afro-descendante en Uruguay. En effet, de nombreux esclaves brésiliens viendront s’y réfugier en quête de liberté puisque le pays ne l’abolira qu’en 1888.

Intégration des Afro-Uruguayens dans la société : entre racisme, précarité et valorisation

Dès que l’esclavage est aboli en 1862 en Uruguay, les populations noires, en quête d’insertion dans la société uruguayenne n’ont d’autres choix que de se loger dans des « Conventillos ». Ces derniers constituaient des logements précaires, aux périphéries de la capitale uruguayenne, dans lesquels la population afro-descendante (où immigrants européens arrivant en Uruguay) était entassée. Ces « Conventillos » étaient généralement loués à des familles entières qui se partageaient les parties communes. Le plus célèbre d’entre eux, le « Conventillo Mediomundo » fut le berceau de la culture afro-uruguayenne :

Conventillo Mediomundo

Dans ces Conventillos est né le Candombe, genre musical national en Uruguay. Expression artistique de la communauté afro qui s’est répandue dans tout le pays à partir des années 1880, c’est un rythme musical principalement joué lors du Carnaval en Uruguay.

Ces quartiers ont également contribué à l’affirmation d’une culture du carnaval propre à l’Uruguay, célébré chaque année fin février durant lequel sont réalisés des Comparsas. Il s’agit de groupes de chanteurs, danseurs et percusionistes qui se rassemblent lors du Carnaval. Dans le Conventillo mediomundo, est née la plus vieille comparsa uruguayenne : Cuareim 1080 Comparsas https://www.youtube.com/watch?v=svSO1bubxkY.

Manifestation politique de la communauté afro-uruguayenne

A partir de 1862, date de l’abolition de l’esclavage en Uruguay, les Afro-Uruguayens s’insèrent progressivement, mais difficilement dans la société uruguayenne à cause de la discrimination partout présente. En 1917, naît à San Carlos en Uruguay, le premier journal consacré à la promotion de la culture afro-uruguayenne : Nuestra Raza. Celui-ci sera édité à deux reprises durant toute l’année 1917 puis entre 1933 et 1948. Dans les deux cas, il cessera d’être publié pour faute de lecteurs. Ce journal fut fondé par María Esperanza Barrios, écrivaine et journaliste uruguayenne.

María Esperanza Barrios
Journal Nuestra Raza

Autre élément notable ayant contribué à la mise en valeur de la culture afro-uruguayenne, est la fondation en 1936 du PAN (Parti Autochtone Noir), premier parti politique dont le fer de lance était la défense des droits des Afro-Uruguayens. Ce parti, qui milita jusqu’en 1944, fut fondé par le frère de Maria Esperanza Barrios, Pilar Barrios. 

Lutte politique actuelle de la communauté afro-uruguayenne

La première implication en politique de la communauté afro-uruguayenne est très récente. Celle-ci remonte à l’année 2005 avec l’élection du premier législateur afro-uruguayen, Edgardo Ortuño, qui deviendra par la suite, entre 2014-2015, Ministre de l’industrie. Ortuño est surtout connu pour avoir activement soutenu la célébration chaque 3 décembre depuis 2006 de la « Journée Nationale du Candombé, de la Culture afro-uruguayenne et de l’Equité raciale ».

Edgardo Otuño

Par la suite en 2013, le gouvernement du Frente Amplio, du fameux président José dit Pepe Mujica, met en place une série de politiques de discrimination positive dont la loi 19.122 dite « Afrodescendants. Normes pour favoriser sa participation dans le domaine du travail et de l’éducation ». Cette loi vise à réserver 8% des postes de l’administration publique à des Afro-Uruguayens. De plus, 30% de la bourse « Carlos Quijano » (octroyée aux étudiants en doctorat) doit désormais être accordée à des Afro-Uruguayens. Enfin, avec cette loi, les entreprises recrutant des Afro-Uruguayens ont des réductions dans le financement de leur sécurité sociale puisque l’Etat uruguayen s’en charge en contrepartie.

Situation actuelle de la communauté afro-uruguayenne

Si la situation des Afro-Uruguayens s’est progressivement améliorée au fil des siècles, force est de constater que leur groupe ethnique est encore largement discriminé. Selon une étude du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) réalisée en 2013 et nommée « Situation socio-économique, carte politique et leadership de la population afro-descendante de l’Uruguay », 47 % de la communauté afro-uruguayenne n’aurait qu’atteint l’école primaire. Celle-ci possède en effet les taux les plus hauts de déscolarisation et peu de ses membres ont réalisé des études supérieures.  De plus, les niveaux de pauvreté de la population afro-uruguayenne sont deux fois plus élevés que ceux de la population non afro-descendante, et leur taux d’indigence est quant à lui, trois fois plus élevé.

Lucas Gomes

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Photos : https://montevideoantiguo.net/index.php/ausentes/conventillo-mediomundo.html

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