En recherche de résonance ~ quelques aspects de la peinture de Pierre Soulages

Le 24 décembre dernier marquait le centenaire d’un artiste majeur de l’art contemporain, de l’un de ceux qu’on ne saurait appréhender à travers le prisme d’une école ou d’un mouvement. En plus de soixante-dix années, Pierre Soulages a su porter sur le processus pictural un regard nouveau, témoin d’une incessante volonté de recherche. Aujourd’hui, une double exposition au Centre Pompidou et dans le prestigieux Salon Carré du Louvre lui est consacrée.

A bien des égards, Pierre Soulages constitue, dans l’art contemporain, un événement, c’est à dire une émergence que rien n’annonçait. Dès 1938, il décide, après y avoir été admis, de renoncer aux Beaux-Arts de Paris, dont il juge les enseignements trop conformistes. Débutera alors une carrière dénuée de toute appartenance, de toute nécessité de classification esthétique. C’est la troisième fois – seulement – que le Louvre se décide à organiser une telle exposition rétrospective. Pierre Soulages, jusqu’au 9 Mars prochain, succédera donc à Chagall et Picasso au sein du panthéon des rares artistes ayant exposés au Louvre de leur vivant. Celui-ci continue aujourd’hui à faire couler l’encre et à enrichir tous les domaines de la recherche, de la philosophie à la linguistique.

Alors, comment appréhender l’oeuvre de Pierre Soulages ? Souvent considérée comme élitiste, la peinture de Soulages se révèle, à travers les expériences, profondément démocratique, preuve d’une constante actualisation. Il ne s’agira pas ici d’établir un panorama biographique complet de l’artiste, mais de chercher à préciser quelques aspects essentiels de son oeuvre, afin de mieux expliciter les tensions présentes dans sa peinture, toujours si puissante.

Raphaël Gaillarde,
Portrait de Pierre Soulages

© Collection Raphaël Gaillarde, dist. RMN-Grand Palais/Raphaël Gaillarde © RMN-Grand Palais
Gestion droit d’auteur pour Raphaël Gaillarde © ADAGP, Paris 2019 pour Pierre Soulages.

Fiat Lux, ou l’émergence par le Noir.

Il semble impossible d’esquisser les contours de l’oeuvre de Soulages sans s’attarder sur le rapport particulier qu’entretien l’artiste avec la couleur noire. Dès ses sept ans, le jeune peintre s’intéresse à cette non-couleur, à cet élément qui sera, chez lui, tour à tour catalyseur et révélateur, de lumière et de texture. Il parait insensé, chez Soulages, de parler de « monochromes ». Il y a dans les toiles quelque chose de bien différent, tant la couleur semble toujours constituer un manque, une composante à dépasser. Le noir, précoce, du brou de noix, utilisé dès 1947, se veut nécessairement autre que le noir du goudron ou de la peinture à l’huile. Une toile ne peut être définie comme seulement noire. Les paramètres s’additionnent, se conjuguent. Intervient la texture, la transparence, la présence. A ce titre, certaines œuvres de Soulages semblent dépasser la toile et entrer dans le domaine de la sculpture, tant leur épaisseur entre dans l’équation qu’elles donnent à voir.

Quelle importance pour l’art contemporain que cette résurgence des composantes extra-chromatiques ? Ce dépassement relève de ce qu’Alain Badiou, dans son étude sur Soulages, nomme « irreproductibilité », cette nature particulière de l’oeuvre qui rend impossible toute tentative de photographie, de reproduction. C’est dans cette singularité que le noir s’avère irremplaçable, tant il est celui qui affirme les autres couleurs. Un bleu, placé en résonance à côté du noir, sera tout à fait différent du bleu esseulé. Alors, le noir permet ce double mouvement, celui de sa présence comme partie de l’oeuvre (et non comme couleur, tant elle intègre d’autres composantes par sa texture et sa présence) mais également comme partie du « système de l’oeuvre », de cette structure qu’est le tableau.

En 1979, après plus de trente ans carrière, a lieu par un événement relevant de la révélation, la création de ce qui sera nommé « outrenoir ». Une réflexion sur la couleur ne relevant pas de l’optique – comme Soulages le dit lui-même -, mais davantage de la découverte d’un continent, « un pays au-delà du noir comme on parle d’outre-Rhin ou d’outre-Atlantique ». Ce nouveau champ mental se découvre dans la prise en compte de la lumière, et de cette manière particulière qu’elle a de se refléter sur le noir. Là aussi, irreproductibilité. Soulages ne peint plus avec le noir, mais avec la lumière que le noir révèle, que le noir glorifie.

La structure et le tout.

Dans son second traité pictural, Point et ligne sur plan, le peintre Wassily Kandinsky théorisait la ligne comme « être invisible », ainsi que comme « trace du point en mouvement ». Chez Soulages, cette action que l’on nomme mouvement semble s’effacer, comme si le réel point d’importance se révélerait être la structure, l’entièreté et non le cheminement. Il est impossible alors de parler de lignes de fuites, de point de convergence. Une nouvelle grammaire picturale s’écrit, apportant à l’oeuvre un degré d’abstraction supplémentaire. Soulages dit « vouloir ôter à la ligne le signe de mouvement », offrir une forme de brutalité dans l’effacement de l’apparente construction, un primitivisme s’écartant de toute représentation, de tout lyrisme.

Dans un tableau de Soulages, il n’y a rien à voir, rien à lire. Les choses apparaissent, sans hypotexte, dans leur réalité la plus déchirante. On ne cherche pas à voir, sous le trait, une quelconque volonté de narration. Cela se traduit, par exemple, par l’absence de titre narratif à chaque oeuvre (celles-ci étant nommées par leurs dimensions, souvent originales). Les coups de pinceaux ne se font pas témoins du mouvement, et permettent l’apparition de la structure, dans son unité indissociable. Cela rejoint alors les réflexions sur la couleur : le blanc sera blanc seulement car il est conjugué au noir. Seul, il n’est plus rien.

Pour Soulages, l’action du peintre se voit réduite à trois fondements. La création, l’intensification et la destruction. Ainsi, celui-ci n’agit jamais sur la partie sans perturber, intensifier, reformuler l’ensemble. Pierre Soulages, à travers son oeuvre, a toujours cherché à réaliser l’ineffable, l’indicible. On ne saurait expliquer une oeuvre, ou la décrire autrement que par un certain prosaïsme, à la limite du chirurgical. S’essayer à la métaphore, s’élancer vers le poétique revient à ramener l’oeuvre à quelque chose de bien trop concret, de bien trop éloigné des considérations de l’artiste. A ce titre, Soulages récuse l’utilisation du terme « poétique ». Il n’y aura donc pas de poétique de Pierre Soulages seulement, selon ses propres mots, une « pictique » éventuelle. La poésie, c’est l’incapacité des mots, cette volonté de dépassement. Chez Soulages, les mots sont absents, il y a là autre chose. La forme, la couleur la texture… Autre chose.

Recherche et Trinité.

Finalement, l’oeuvre de Soulages s’est toujours effectuée à travers la recherche. « J’apprends ce que je cherche en peignant » disait-il. Dès la fin du XVIIIe siècle, le poète allemand Hölderlin écrivait dans Hypérion « ce que l’on cherche est tout ». Alors lorsque le peintre s’élance contre la toile, qu’il entame ce processus de création, il se heurte à une forme de risque. Il en oublie toute idée première. Bien sur, les intentions sont là, virtuelles, attendant de se réaliser, mais les choses viennent en faisant et le peintre n’est pas un simple faiseur, il demeure dans un constant état de recherche. Soulages se dit artiste, et non artisan. La dissension en devient ici capitale. Alors, comment se matérialise, s’actualise cette recherche ? Peut-être dans un dialogue qui s’effectue avec le spectateur. Par le travail de la lumière, par cette mise en volume, le spectateur ne se contente pas de rentrer dans l’oeuvre, il se retrouve seul face à lui même, face à sa propre lumière. De là provient la dimension religieuse de la peinture de Soulages.

Pour la caractériser, Alain Badiou propose l’expression « Sacré dénué de Dieu », c’est à dire l’accès à une lumière, non pas divine, mais telle qu’elle peut être conquise par l’Homme, dans sa forme la plus démocratique. Cela se retrouve aussi dans l’une des réalisations les plus fameuses de Soulages, les vitraux de l’Abbatiale Sainte-Foy de Conques, uniques au monde. En effet, au milieu de cette architecture romane, l’artiste réalise une oeuvre absolument significative : des vitraux fonctionnants dans les deux sens. Ainsi, la lumière ne se contente pas de pénétrer dans l’église, mais se reflète également vers l’extérieur. C’est ici que se manifeste le sacré, dans ce double rapport à Dieu et aux Hommes. Cela ne signifie pas que Soulages agit dans un rapport à Dieu. Pour lui, la tension ne s’effectue qu’entre l’artiste, l’oeuvre et le spectateur. L’artiste ne donne pas à dire à travers l’oeuvre, il ne lui accorde pas un sens. C’est un objet qui fait sens.

Continuer de s’intéresser à Soulages aujourd’hui, cela signifie ne pas tomber dans l’abandon d’un rapport sensible à l’oeuvre, d’accepter l’impossibilité de toute ekphrasis et d’essayer de se heurter à la chose telle qu’elle est. Dans sa centième année, Pierre Soulages continue d’être constamment célébré, acclamé, mais tout cela ne fera sens que si son oeuvre continue d’être exposée.

Lucas Neutelings

Crédits photo (arrière-plan) : © Vincent Cunillière  

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