ETRE AVOCAT D’AFFAIRES

Après être passé par bien des carrières différentes, Frédéric Salat-Baroux revient aujourd’hui sur son métier d’avocat en droit public des affaires.

Vous souvenez-vous de ce que vous vouliez faire à l’époque du baccalauréat ?
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été intéressé par une carrière administrative. L’ENA a toujours été, à défaut d’être un objectif, un rêve et ce dès avant le baccalauréat.
Je ne perçois pas de séparation nette entre le monde privé et le monde public. C’est pour cela que j’ai commencé par une école de commerce avec la perspective d’effectuer un double cursus (ESCP). Ensuite, je me suis mis en préparation active du concours de l’ENA en passant par Sciences Po Paris.
On retrouve cette symétrie privé-public au terme de mon cursus administratif en 2007. J’ai eu envie de voir un autre monde, le monde privé, avec pour fil conducteur le droit. En me dirigeant vers le métier d’avocat, j’ai pu assouvir la continuité d’un double centre d’intérêt : le service public et la vie économique.

Vous avez travaillé à l’Elysée sous de nombreux postes. Conseiller technique au cabinet d’Alain Juppé à Matignon de 1995 à 1997, conseiller santé-sécurité sociale au sein du cabinet de Jacques Chirac en tant que conseiller social, et enfin secrétaire général. C’était comment de travailler à l’Elysée?
C’est évidemment passionnant au sens où vous pouvez être utile et réellement faire avancer des dossiers. Il y a aussi une dimension personnelle, très importante lorsque vous travaillez pour un Président.
Par ailleurs, c’est une vie très intense : lorsque vous arrivez le matin, vous ne savez absolument pas ce que vous allez faire dans la journée. Il y a des choses programmées mais la journée va se passer complètement autrement avec de nouvelles priorités, des urgences, des crises. C’est extrêmement stimulant.

Dans une interview, vous expliquiez que travailler à l’Elysée c’était comme sécréter ses propres endorphines. Comment vit-on après, sans ce rush d’adrénaline ?
On croit que c’est très facile après. En fait, c’est physiquement difficile parce que l’on passe d’une sur-mobilisation à une vie normale, c’est un véritable choc physique. Puis, il faut retrouver un rythme de vie normal, les projets ne manquent pas d’intérêt mais ils sont différents. Après, il y a des tempéraments différents, moi j’ai toujours considéré que le plus important c’était ma famille, le lien avec mes enfants, le fait d’être présent.

Comment avez-vous concilié votre vie privée et votre vie professionnelle durant votre temps à l’Elysée ?
D’abord, les horaires ne sont pas si terribles que ça. J’ai toujours eu pour habitude de travailler 12 heures par jour et en réalité 7 jours sur 7. Le week-end, je travaille souvent sur mes livres. Je travaille beaucoup mais ça n’est pas non plus invraisemblable, il reste encore 12 heures.
En revanche, je n’ai aucune vie mondaine, je ne sors pas, je vois très peu de monde. Le reste de mon temps libre était donc dédié à ma famille. Par ailleurs, il y a le temps et l’attention qu’on porte. Ce n’est pas tant le nombre d’heures qui compte mais le fait que les enfants ressentent qu’ils sont très importants et qu’ils s’inscrivent dans une chaîne familiale. Par exemple, aujourd’hui, c’est moi qui assure les responsabilités mais demain ce sera eux ; il y a une forme de culture familiale héritée de leurs grands-parents qui se prolonge et qu’ils vont devoir prolonger et enrichir. Lorsqu’il y a un véritable échange, on peut construire des choses, ça n’est pas une question de temps. En tout cas, je n’ai pas eu l’impression de ne pas voir grandir mes enfants à l’époque, bien au contraire.

Vous êtes désormais avocat au sein du cabinet Weil Gotshal & Manges. Est-ce-que vous pourriez nous décrire ce que vous faites désormais depuis 2007 ?
Je fais un tout autre métier, celui d’avocat dans un cabinet américain. C’est-à-dire que je suis au sein d’une structure très organisée avec des règles déontologiques très strictes et une organisation millimétrée. Les Américains sont de grands professionnels du droit. Toutefois, cela reste un cabinet français, tous les avocats sont français, l’essentiel de nos dossiers sont français.
Je suis resté dans une spécialité que techniquement je maîtrisais : le droit public et le droit de la régulation. J’ai toutefois étendu mes domaines de prédilections, tout en conservant un socle de connaissances, aux infrastructures.
Pour moi, c’est la technique qui prime.Il faut qu’on ait un haut degré de qualité. Avec mon équipe, on a une activité mixte : plaidoiries, conseils juridiques, opérations structurantes. On travaille – je crois –  sur de beaux dossiers. Nous sommes notamment en train de finaliser la privatisation de la Française des Jeux pour l’Etat.

Vous êtes un associé à la tête d’une équipe de collaborateurs. Quelles difficultés rencontrez- vous dans votre rôle de manager ?
Animer une équipe n’est pas une mince affaire. Il faut à la fois tenir le rythme, motiver les gens, comprendre que les générations d’aujourd’hui ne sont pas les générations d’hier. Et qu’à 30 ans, ça n’est pas comme à 55 ans, ils ont besoin de construire leur vie.
Je suis issu d’une génération qui, de 25 ans à 40 ans, n’a fait que travailler. Lorsque mes enfants sont nés, je n’ai passé qu’une heure à l’hôpital. Le congé paternité, c’est un « ovni » pour moi. Mais, nous ne sommes pas de vieux réfractaires au changement. Nous avons seulement toujours vécu avec ces contraintes. Moi, j’ai toujours travaillé le weekend, ce sont donc pour moi des jours de travail. Cependant, petit à petit, les collaborateurs vous font comprendre qu’ils ont besoin de vivre pleinement à côté du travail et le rythme s’adapte à cela. Nous parvenons ainsi à un bon équilibre préservant loisirs et vie familiale.
Néanmoins, le métier conserve ses spécificités. Si un client a besoin d’une note pour vendredi, il faut que cela soit prêt pour le vendredi et on ne peut pas l’envoyer le mardi. Cela m’a conduit, parfois, à décider de refuser des dossiers car je savais que cela aurait mis sur l’équipe une pression de travail qui n’était pas soutenable.

Quels sont les aspects de votre métier que vous appréciez le plus ?
Le fait d’être en perpétuelle évolution. Il n’y a pas de fonds de commerce chez les avocats. Il faut donc obtenir de nouveaux clients, les fidéliser, ouvrir son champs d’activité en se dirigeant vers des domaines connexes ou nouveaux. C’est assez stimulant dans le sens où il faut être constamment en mouvement, fournir du travail de qualité et renouveler son activité tout en restant toujours crédible et techniquement cohérent.
C’est un métier où l’on ne voit pas le temps passer. Cela fait plus de 12 ans que je l’exerce et j’ai l’impression d’être arrivé hier car aucun jour ne se ressemble. On est soit dans l’urgence soit dans le travail approfondi alors le temps passe à une vitesse folle.
En tout cas, ça n’est pas une profession assise. Si l’on prend une attitude « bourgeoise » en tant qu’associé dans un cabinet et que l’on espère que les choses viennent d’elles-mêmes, on est certain d’échouer. C’est un métier à la fois technique et de rapports humains. Les dossiers doivent se conquérir et se conserver. Nous sommes des artisans du droit avec une exigence de qualité et une constante remise en question en raison de nouveaux défis.
J’aime beaucoup cela et je pense avoir hérité cet état d’esprit par mon père. Mon père était un chirurgien exceptionnel qui s’était assez tôt rendu compte du fait que la chirurgie était terminée dans son métier et que la fécondation in vitro arrivait et révolutionnait tout. C’est compliqué lorsque l’on est un Mozart de la chirurgie de se dire que le bistouri, c’est désormais terminé. La plupart des gens comme lui se sont entêtés à poursuivre dans la voie de la chirurgie. Et mon père a pris ce virage : une carrière, c’est prendre des virages et comprendre que rien n’est acquis.

Le milieu du droit ne semble pas être un environnement particulièrement accueillant pour les nouveaux diplômés (taux de démissions, remarques sexistes, déséquilibre vie privée/vie professionnelle). Avez-vous des initiatives mises en place pour répondre à ces problèmes, un critère de parité par exemple ?
C’est compliqué. Pour moi, le critère hommes femmes n’existe pas. Il est arrivé que mon équipe soit composée majoritairement de femmes ou d’hommes. L’une des avocates de mon équipe actuelle, et pour laquelle j’ai énormément d’estime, est quelqu’un qui est arrivé en stage et qui était d’origine russe. Elle est venue en France pour des raisons de vie privée, en ne maîtrisant pas totalement la langue et pourtant, trois mois plus tard, elle parlait et écrivait mieux le français que moi. C’est quelqu’un que j’ai trouvé tellement prodigieuse techniquement que, dès son premier stage, je lui ai offert un contrat de collaboration et elle est aujourd’hui un pilier très important de l’équipe.
Quant au recrutement, j’ai passé beaucoup de concours. J’en mesure donc l’importance mais aussi les limites. Et cela ne constitue donc pas un critère pour moi. Je juge plutôt sur la capacité à travailler de manière très approfondie et sur la technique. Je sais que des confrères recrutent prioritairement des profils HEC avec un MA aux Etats-Unis mais ça n’est pas mon mode de recrutement. Tous les collaborateurs de l’équipe ont d’abord été stagiaires.
Pour les questions d’équilibre avec la vie privée, le réseau américain est très intéressant pour ça. Ils sont très attachés à l’idée de s’inscrire dans cette évolution des esprits. Et, bien souvent, ils font œuvre de pédagogie, par exemple sur le congé paternité en rappelant qu’il est très important et qu’il faut inciter les collaborateurs à le prendre.

Quelles sont les qualités requises pour devenir un bon avocat d’affaires ?
Il faut savoir faire des sacrifices. Ce métier ne sera jamais un métier de 35 heures où vous savez à quelle heure vous quittez le bureau le soir. Si l’on cherche ça, il vaut mieux être dans une direction juridique d’entreprise ou faire autre chose.
Si j’ai un conseil à donner aux jeunes, c’est d’avancer le plus vite possible les 10 ou 15 premières années avant que les questions d’âge, de hiérarchie, de plafond de verre, etc… ne se posent. Il faut être très déterminé au démarrage et avancer vite dès le début car c’est beaucoup plus facile à ce moment-là.

Quels conseils donnez-vous à des étudiants qui voudraient devenir stagiaires au sein de votre département ?
Chez nous, ce sont les collaborateurs qui s’occupent du recrutement des stagiaires. Dans un premier temps, il y a la qualité du CV, un entretien, un test technique avec un cas pratique et enfin un test d’anglais. Après, ce ne sont pas toujours ceux qu’on pense être les meilleurs qui le sont, c’est aussi une question d’alchimie liée aux dossiers, au travail et à la période.

Quelles sont les évolutions de carrière ?
On commence stagiaire, puis collaborateur, counsel et enfin associé. C’est une pyramide « très pointue », devenir associé n’est pas évident ! Il faut à la fois les qualités techniques, la connaissance de l’organisation interne et une capacité de développement client. Je suis convaincu qu’un associé doit avoir ses propres clients. Un avocat est un spécialiste mais la dimension du rapport direct avec le client est essentielle, primordiale.
Ensuite il n’y a pas que la promotion interne. D’anciens membres de mon équipe sont devenus associés dans un autre cabinet et sont donc aujourd’hui des « concurrents » et amis. C’est une profession libérale et chacun doit suivre son chemin. Ce qui fait le charme de ce métier, c’est vraiment sa dimension artisanale et son exigence de technicité, un métier d’art, en quelque sorte. C’est un métier pour gens qui ne vieillissent pas!

Aurane Dibeu

Photo de couverture : Andrey Popov

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