Travail, salaire, profit

Dans le cadre de la « Semaine Evènement », l’après-midi du 9 janvier 2020 a donné lieu à la projection d’un épisode de la série-documentaire « Travail, salaire, profit », produit par ARTE et réalisé par Gérard Mordillat et Bertrand Rothé. 

Les étudiants ont ainsi pu découvrir l’épisode traitant de la question du profit généré par les entreprises, une question intéressante mais aujourd’hui surtout développée dans les marges de l’analyse économique. Tout d’abord, il convient de rappeler que l’on désigne par « profit » le revenu résiduel résultant de la différence entre les dépenses occasionnées par la production et les recettes obtenues par la vente. Karl Marx, père des théories communistes, désignait le profit comme un « sur-travail », c’est-à-dire la valeur créée par le travail des ouvriers mais qui ne leur est pas reversée en salaire. 

Après plus de 50 minutes de visionnage, on en retient que le fil conducteur du propos se trouve être la transition d’un modèle économique à l’autre dans l’histoire récente. Il est ainsi expliqué qu’à la période des Trente Glorieuses, marquée par le réinvestissement massifs des profits réalisés, a succédé un logique d’accumulation des profits, notamment dans les grandes entreprises. Ce basculement est symbolisé par un célèbre article du prix Nobel d’économie Milton Friedman publié le 13 Septembre 1970 dans The New York Times Magazine : « The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits ». 

Cette conception de l’entreprise avec pour unique but l’accroissement des profits est indirectement critiqué comme la responsable de la financiarisation de l’économie et de ses conséquences. Les différentes personnalités interviewées expliquent que le monde des affaires est ainsi passé d’une logique industrielle d’accroissement de la production par l’investissement à long terme à une logique financière d’accroissement des profits à court terme. Cette nouvelle logique réduit alors l’entreprise à des actifs financiers, en oubliant qu’il s’agit avant tout d’hommes et de femmes, d’une organisation sociale. 

Cette financiarisation de l’économie entraîne une déconnexion de la finance avec l’économie réelle, comme le monde a pu le constater lors de la crise de 2008 qui s’est déclenché après l’explosion d’une bulle spéculative immobilière aux Etats-Unis. Ces dérives sont accrues par l’absence d’institutions régulatrice internationale à même de prévenir des risques liées au monde de la finance, la plupart des institutions régulatrices étant nationales dans une économie mondialisée. 

Cette période est marqué par un nouveau rapport de force en faveur de l’actionnaire. La rémunération des actionnaires est généralement associée à la rémunération du risque, car ce sont les actionnaires qui investissent leur argent dans le capital d’une entreprise. Cependant, plusieurs intervenants font remarquer que cette conception peut être renversée. Pourquoi ne pas rémunérer davantage les salariés, qui donnent de leur temps et de leur énergie pour l’entreprise ? L’un d’entre eux s’amuse d’ailleurs qu’on ait jamais vu d’« accident d’actionnariat », alors que les accidents du travail sont nombreux : 651 103 en France sur 2018 selon l’Assurance maladie, dont 551 décès. La crise de 2008 a montré que les risques ne sont pas même retombés sur les actionnaires ayant fait de mauvais choix, les gouvernements ayant pris le relais pour éviter un effondrement économique. Tous ces éléments tendent à remettre l’actionnaire à une place de second plan, qui à ce titre ne devrait pas percevoir une rémunération si importante qu’elle ne vienne rogner sur les investissements. 

Dans ce contexte, la pertinence des profits pour la bonne santé de l’économie se trouve de plus en plus contestée. L’ancien chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt avait déclaré le 3 novembre 1974 une phrase restée célèbre : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Cependant, les évolutions récentes montrent que les profits, s’ils sont de plus en plus élevés, servent de moins en moins les investissements. Cet affaiblissement de la corrélation entre profits et investissements est résumé outre-Atlantique par « profits without prosperity ». Ce système économique ne peut pas bien fonctionner, et porte en lui un risque d’autodestruction. En effet, à force de vouloir diminuer le coût du travail, de nombreuses entreprises licencient ou baissent leurs salaires, ce qui entraîne une réduction du pouvoir d’achat des foyer, donc une baisse de la demande et par extension de la croissance. 

Ainsi, le documentaire nous explique que les grandes entreprises sont devenues le théâtre d’une économie de rente. Plutôt que d’augmenter leurs profits en augmentant leur production, de nombreuses entreprises se reposent quasi-exclusivement sur l’exploitation de leurs ressources. C’est le cas des GAFAM qui, du fait de l’extension de la propriété comme par exemple la privatisation des bases de données, constituent des rentes technologiques. On peut aussi noter les rentes foncières sur laquelle se reposent les grands propriétaires terriens. La conclusion à laquelle en arrivent certains économistes est que la rente est la condition nécessaire du profit. Il est assez clair que de ce documentaire ressort une vision engagée, bien qu’implicite, de l’économie. Le libéralisme qui laisse libre cours à la financiarisation actionnariale est critiqué implicitement, et l’État est présenté comme un moyen de lutter contre ces dérives. Toute la question est de savoir comment. 

La projection fut suivi d’un débat avec deux professeurs de Sciences Po Saint-Germain : Patrick Hassenteufel, expert des institutions et des politiques publiques, et Yann Giraud, expert en économie. A la question des solutions à apporter aux problèmes causés par la financiarisation des activités, M. Giraud explique qu’elle sont à trouver dans une réforme de la gouvernance économique mondiale. C’est selon lui par l’association supranationale des États qu’il est possible d’agir afin de réaffirmer le pouvoir du politique sur l’économie. Il faudrait que tous les acteurs de la société puissent opérer une convergence des intérêts publics et privés vers un projet collectif, ce qui n’est généralement le cas que durant une guerre. 

Un autre levier abordé est celui de la taxation du profit, que le documentaire n’aborde pas. En effet, si les profits servent aujourd’hui principalement à rémunérer les actionnaires, cela signifie que taxer les profits les conduira à diminuer leurs rémunération, permettant donc de réinvestir davantage. Cependant, un tel projet risque de rencontrer des résistances. En effet, il déplore la fait que l’idée selon laquelle les impôts représentent un vol aient finit par percer dans l’opinion publique. Ce retournement du contribuable contre l’État pourrait selon lui bloquer un projet de taxation des profits qu’il voit pourtant comme une opportunité intéressante pour relancer les investissements.

Maxime Peyronnet

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