Éducation de la perfection

Avez-vous déjà fait un régime alimentaire dans le but de perdre du poids ? Vous êtes-vous déjà retouché sur vos photos avant de les publier sur les réseaux sociaux ? Vous sentez-vous beau ou belle ?

La beauté est aujourd’hui partout et surtout, elle est le Graal que tout un chacun souhaite posséder. Mais cette quête du « corps parfait » n’est pas sans conséquences sur notre santé mentale et physique et elle trouve ses racines dès notre plus tendre enfance.

Une étude publiée en 2015 par Common Sense Media montre que plus de 50% des filles et environ 33% des garçons âgés entre 6 et 8 ans considéraient qu’il fallait qu’ils soient plus minces pour être plus beaux. Ce type de schémas de pensée ne sort pas de nulle part, il est d’abord inculqué par l’un des premiers environnements dans lequel l’enfant va évoluer : la famille.

Il suffit d’observer ses parents. Combien parmi vous ont-ils vu leur mère faire un régime ? Les pères de combien d’entre vous ont-ils « plaisanté » sur vos bourrelets ? Pouvant sembler anodines, ce sont néanmoins des choses que l’enfant va percevoir et intérioriser.

Le rôle des parents mis à part, les enfants sont surexposés à une culture qui leur enseignent que le « bien est le beau ». Dans les contes, les méchants sont souvent représentés comme moches, avec des traits disgracieux. A contrario, pensez une seconde aux héros de notre enfance, des princes et des princesses minces, jeunes, grands, des super héros bodybuildés, des personnages de séries branchés et beaux. Les associations beau/bien et moche/mal se font alors, sans même qu’elles aient besoin d’être explicitées.

De même, les jouets sont révélateurs d’un culte de la beauté plastique dès l’enfance. Les Barbie aux proportions hallucinantes en sont l’un des exemples les plus parlants.

En grandissant, l’enfant va fréquenter l’école et donc vivre avec ses pairs. Et le rôle de l’école comme vecteur de cette éducation de la perfection n’est pas à négliger.

Dans le milieu scolaire, la principale source de moqueries concerne l’apparence : la taille, le poids ou le style vestimentaire.

Déjà en primaire, combien d’entre nous ont été moqués pour un « défaut » physique ? Mais c’est au collège que cela devient plus flagrant. Une véritable hiérarchie s’installe entre les « beaux » – tout du moins qui sont reconnus comme tels par la majorité des collégiens – portant des vêtements de marque, se distinguant par leur apparence. Et il y a les autres. Bien qu’une partie de ces autres se moquent de ce que peut penser la masse, une part non négligeable d’entre eux ne peut s’empêcher de considérer comme but ultime d’appartenir à la catégorie supérieure. C’est là que s’amorcent, bien souvent, les désirs de changer son apparence.

En vivant cela au quotidien, ce n’est plus tant le regard des autres qui est blessant, mais le regard que l’on porte sur nous-mêmes. On s’autodéprécie, on se blâme pour nos différences, légitimant ainsi les critiques reçues et accentuant le processus.

Mais peut-on échapper à cette intériorisation en grandissant ? Si on se détache des princesses et des super-héros lisses, la prise de distance avec le culte de la beauté est bien plus complexe que cela.

S’il peut paraître, de prime abord, que mon propos ne s’applique pas à nous, étudiants informés et capables de libre arbitre concernant ce qui les entourent, je vous assure que beaucoup de comportements que j’ai pu observer à l’IEP reflètent bien cette poursuite d’un idéal physique inatteignable.

La pérennité du culte de la beauté à l’âge adulte est facilitée par plusieurs facteurs.

D’abord, par les réseaux sociaux, omniprésents dans nos vies. Nous sommes ainsi abreuvés de photos retouchées sur Facetune et de posts d’influenceurs promouvant produits amincissants, protéin shakes ou pilules pour les cheveux. Nous sommes exposés, même parfois malgré nous, à des insta models qui vendent du rêve, aux challenges comme le thighgap challenge ou le A4 challenge qui ont fait fureur chez les adolescents il y a quelques années. Les effets de la surexposition à ce type de contenu sont parfois réellement dangereux. Sur Instagram, il ne faut pas chercher très longtemps pour tomber sur des communautés promouvant l’anorexie mentale et physique (dites « pro-ana ») comme un mode de vie, comme forme ultime de la beauté parfaite. Comment tomber sur elles ? En tapant simplement #thin dans la barre de recherche. Apparaissent alors des posts incitant les jeunes filles à arrêter de manger pour être acceptée, aimée et reconnues par les autres.

Un autre des facteurs majeurs du maintien de la tyrannie de la beauté est tout simplement qu’elle est un énorme fonds de commerce. L’industrie de la minceur et de la beauté est partout : pubs, magazines et leur cher « summer body », recettes minceurs dites « santé » … Le paroxysme de l’obsession autour de la minceur et du culte de l’apparence a été atteint lorsque Weight Watchers a lancé Kurbo, son application à destination des enfants à partir de 8 ans. Le but est de leur apprendre à compter les calories qu’ils ingèrent et à contrôler leur poids. Parce que quoi de plus sain que d’enseigner aux enfants de ne plus voir la nourriture que par le prisme de nombres et du contrôle ? En réalité, il n’y a pas meilleur moyen de faire exploser le nombre d’anorexiques, boulimiques et orthorexiques. Actuellement, les risques pour une adolescente de mourir aux suites d’un trouble du comportement alimentaire (souvent anorexie ou cycle restriction-purge) sont 12 fois plus élevés que pour n’importe quelle autre maladie physique ou mentale.

Malgré tout, les standards de beauté font vendre. Cela semble justifier les conséquences qui en découlent.Car, si la majorité des gens arrêtaient de complexer et de s’attacher autant à coller aux standards de « beauté », bon nombre d’entreprises mettraient la clé sous la porte.

Enfin, si les deux premiers facteurs sont dus à au fonctionnement de la société contemporaine, le culte de la beauté persiste aussi du fait de notre irrépressible et intemporel besoin d’être validé et reconnu par les autres.

De fait, lorsque quelque chose ne va pas dans sa vie, lorsque la confiance en soi est à son plus bas, la tendance va être à essayer d’améliorer l’image que l’on a de son apparence. Comme si cela nous rendrait plus aimé, plus admiré et plus heureux.

C’est véritablement ce dernier aspect qui est le plus dangereux. Cette corrélation attire vers la résolution de tous ses soucis émotionnels par la poursuite toxique d’un idéal physique.

On nous demande d’avoir des abdos, d’être bronzé, d’avoir une toute petite taille, des hanches et des seins développés…est-ce atteignable ? Est-ce sain ? Non. Et si, en nous « restreignant », nous arrivons tout de même à cocher quelques cases, spoiler alert, le bonheur ne sera pas plus au rendez-vous qu’au départ.

Qui y gagne ? Les laboratoires pharmaceutiques, les grandes marques, les magazines…qui y perd ? Nous. Conséquences : faible estime de soi, dysmorphie, troubles du comportement alimentaire, etc.

Et si, à la place, on nous aidait à comprendre que ce n’est pas notre corps le problème ? Que ce ne sont pas notre taille 34 ou 48, la visibilité de nos muscles ou la profondeur de notre bonnet qui font que l’on se sent mal. Et si on nous aidait plutôt à comprendre que la discipline de fer et la dureté de jugement que l’on s’applique ne nous rendront ni meilleur ni plus heureux ? Il est grandement probable qu’une meilleure éducation sur le sujet permettent le développement d’une meilleure image de soi et la protection de la santé aussi bien physique que mentale.

Mais concrètement, quelles solutions pour renverser le culte du « corps parfait » ?

D’abord, il s’agirait de faire comprendre que la mauvaise image que l’on a de son corps ne vient pas du corps en lui-même mais des messages que l’on reçoit de l’extérieur. Ensuite, la promotion de l’acceptation et de l’amour de soi semble un enseignement indispensable pour améliorer le regard que portent les gens sur eux-mêmes.

Il faut apprendre aux enfants que « beau » et « bien » ne sont pas synonymes et qu’ils peuvent briller pour tellement plus que leur apparence. Que l’humour, l’intelligence, la pugnacité ou la gentillesse ont de la valeur. Il faut surtout leur apprendre qu’ils se suffisent à eux-mêmes, n’ont pas besoin d’être en comparaison et compétition perpétuelles avec les autres. Il faut leur inculquer que la perfection n’existe pas.

En prenant un peu de recul quant à l’importance que l’on accorde à la poursuite d’une beauté éphémère, une question apparaît. D’ici quelques décennies, que restera-t-il de cela ? Sera-t-on heureux de n’avoir consommé que 1500 calories chaque jour de sa vie pendant des années (impliquant que l’on se soit interdit sorties et repas non plannifiés) et ce pour rester extrêmement mince ? Sera-t-on heureux de ces 300 likes obtenus sur les réseaux sociaux en se montrant sous son meilleur angle et ce, au prix d’une distorsion de la perception de l’image de soi par rapport à la réalité ?

N’est-il pas préférable d’en finir une bonne fois pour toute avec la quête interminable d’un corps meilleur, plus « beau » et de se recentrer sur le moment présent et ce qui nous rendra heureux maintenant ?

Pour finir, pensez à une figure historique marquante ou à une personnalité actuelle que vous admirez. Pourquoi est-elle importante à vos yeux ? Rosa Parks a-t-elle marqué l’histoire de cause afro-américaine par son incroyable minceur ? Émile Zola s’est-il illustré par sa plastique digne d’Apollon ? Malala vous impressionne t’elle par la façon dont elle porte le sari sur Instagram ? À méditer.

Clémence Bouvier

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