L’éducation populaire, ou l’émancipation par le savoir

Remise au goût du jour par Nuit Debout en 2016, l’éducation populaire, qui existe depuis plusieurs siècles, poursuit toujours le même but : instruire le peuple et lui donner les clés de compréhension du monde. Les colonies de vacances, les réunions syndicales ou les projections de films en sont des exemples. À l’heure de l’urgence climatique et de l’explosion des inégalités, l’éducation populaire retrouve un second souffle.

Du 8 au 17 janvier, l’Université Diderot à Paris (XIIIème) ouvrait ses portes pour des discussions avec les grévistes, des ateliers autour des violences policières, des projections de films engagés, des petits déjeuners solidaires… Organisés par des étudiants et des professeurs, ces moments de réflexion avaient pour but d’offrir des « clés de compréhension du monde », pour « nous émanciper ensemble ». « Le rôle de l’Université est d’interroger le présent et de contribuer à imaginer un futur désirable », expliquent les organisateurs. Cela s’inscrit bien sûr dans le mouvement d’opposition à la réforme des retraites, mais le phénomène d’instruction ouverte à tous ne date pas d’hier. 

D’une manière plus générale, l’éducation populaire renvoie à un mouvement qui cherche l’amélioration du système politique, social, économique et culturel par l’épanouissement individuel, en dehors des structures traditionnelles que sont l’école et la famille. L’originalité de l’éducation populaire tient dans le fait qu’elle se construise dans des lieux périphériques et à des moments de temps libre : dans les colonies de vacances, à la bibliothèque, à la mairie, dans les syndicats, dans des ateliers citoyens… Revenons rapidement sur les étapes clés de l’évolution de l’éducation populaire en France. Traditionnellement, c’est au 18ème siècle qu’on fait remonter les origines de l’éducation populaire. Au moment où se déploie le mouvement des Lumières, on estime qu’une éducation du peuple, pour le peuple, par le peuple est nécessaire pour lutter contre l’obscurantisme que représente alors l’Eglise catholique. Le premier à s’emparer de cette question est Condorcet. En 1792, en pleine Révolution française, il remet un rapport à l’Assemblée législative sur la nécessité d’une instruction publique ouverte à tous, alors que c’était le domaine réservé du clergé et de la bourgeoisie. L’année suivante, c’est au tour du député Louis Portiez de plaider pour une éducation « hors des murs » de l’école : par le voyage, l’art, les promenades à la campagne, on serait amené à offrir une vision plus large de connaissances aux enfants. Mais le véritable pionnier, Jean Macé, n’interviendra que dans la deuxième moitié du 19ème siècle. En 1866, il crée la Ligue de l’enseignement dont le but est, dit-il, de lutter contre « l’ignorance du peuple ». Pour ancrer la République et la démocratie dans la durée, il faut instaurer une vraie formation des citoyens, pense-t-il.

C’est au cours de ce même 19ème siècle que trois grands courants structurants voient le jour : le courant socialiste et ouvrier, le courant laïc républicain et le courant chrétien social. Bien que disparates dans leurs modes d’action et dans les connaissances qu’ils transmettent, l’enjeu est identique dans les trois courants : éduquer le peuple et l’aider à s’émanciper. Dans un contexte d’avènement du droit de vote, on cherche à créer des citoyens éclairés, qui votent en connaissance de cause. Le courant socialiste révolutionnaire est très friand des réunions d’éducation populaire : c’est l’outil principal pour diffuser les idées auxquelles on croit. En réalité, la loi de 1868 votée sous le Second Empire autorise les réunions publiques dès lors que celles-ci ne traitent pas de politique : mais les ouvriers n’en ont que faire et bafouent l’interdiction. La Commune de Paris, l’Affaire Dreyfus, la consolidation de la République à la fin du 19ème siècle sont autant de fers de lance de l’éducation populaire en France. Paradoxalement, certains théoriciens du mouvement n’ont pas vu les lois de 1881 et 1882 sur l’éducation, portées par Jules Ferry, d’un très bon œil. Certes, l’Eglise en était écartée, et tous les enfants avaient désormais l’occasion de s’instruire, indifféremment de la situation sociale de leurs parents. Mais c’était aussi, selon eux, un moyen pour Jules Ferry de les détourner de l’influence grandissante du mouvement ouvrier. Les révolutionnaires se méfient donc des lois Ferry et cherchent par tous les moyens à préserver une culture et des valeurs ouvrières propres.

L’arrivée au pouvoir du Front populaire, alliance de différents partis de gauche, en 1936 redonne un nouveau souffle à l’éducation populaire. La réduction du temps de travail et l’arrivée des congés payés dégage du temps libre aux Français qui, pour certains, découvrent la mer, qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion, par manque de temps et d’argent, de voir. L’action du socialiste Léo Lagrange dans ce gouvernement est décisif. Au poste de secrétaire d’Etat au sport et aux loisirs, il organise des vacances pour les enfants de familles défavorisées et encourage les départs en colonies de vacances. Au lendemain de la guerre, la toute-puissance du PCF et de la CGT fait des comités d’entreprise, des réunions syndicales et des centres de loisirs des moyens importants d’éducation populaire. Peut-être assiste-t-on sous la présidence du Général de Gaulle à la transformation des principes fondateurs de l’éducation populaire. Dans la vision gaulliste, l’émancipation du peuple n’est plus si importante. Sous la houlette d’André Malraux, il lui importe davantage d’offrir un plus large accès aux œuvres culturelles et à la pratique artistique. Aux oubliettes aussi le côté subversif, contestataire, marginal, rebelle de l’éducation populaire. En Mai 68, période de création, d’imagination et de rêverie s’il en est, on demande à l’Etat une vraie politique éducative et culturelle, à destination de la jeunesse notamment. Mais la crise des années 70 douchent les espérances transformatrices. En 1981, François Mitterrand crée un Ministère du Temps Libre, de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs ; lequel ministère créera les chèques vacances et n’aura de cesse d’appeler au développement du secteur associatif.

Aujourd’hui, au fond, l’éducation populaire n’est pas tellement différente. Il s’agit de temps d’échange, de discussion, moins formels que l’éducation classique et surtout moins top-down : le but n’est pas que le savoir vienne du haut vers le bas et qu’il soit imposé. Tout un travail d’inclusion et d’implication est mené. Il existe toujours une dichotomie entre deux formes d’éducation populaire qui sont, à y regarder de plus près, loin d’être divergentes : l’une, plus institutionnelle, est généralement proposée par les mairies, les écoles ou les centres de loisirs ; l’autre, plus informelle, est davantage le fait d’associations, de syndicats ou de partis politiques. On y questionne toujours le monde qui nous entoure. La question qui taraude les militants de l’éducation populaire est celle de la relation aux pouvoirs publics, et elle n’a rien de neuf. Depuis sa création, l’éducation populaire oscille entre liberté d’action et dépendance financière à l’Etat.

La grande force de l’éducation populaire, et c’est sûrement ce qui explique sa si grande longévité, c’est son caractère volontaire. Qui rechigne à l’idée de s’y rendre, ne s’y rend pas et l’affaire s’arrête là. D’autant qu’elle est bien souvent une forme d’apprentissage ludique : par le cinéma, la musique, le théâtre, les arts ou la pratique sportive…

Nuit Debout a été un formidable moment d’éducation populaire, où chacun venait avec son savoir, sans préjugés, pour écouter ou participer. L’installation de bibliothèques et de potagers éphémères en sont des exemples. Installés Place de la République à Paris, les citoyens parlaient Révolution française, Mai 68, Commune de Paris… Maître de conférences en histoire, Guillaume Mazeau expliquait ainsi : « On ne veut surtout pas parler plus d’un quart d’heure et avoir une posture universitaire. Nous ne sommes pas là pour faire la leçon, ni pour en donner. L’objectif est de provoquer la réflexion et de faire circuler le savoir en répondant aux questions qui sont posées ».

Prenons un autre exemple contemporain : celui des « conférences gesticulées » proposées par Franck Lepage. Depuis qu’il a cofondé la coopérative d’éducation populaire L’Ardeur, il organise régulièrement des conférences au cours desquelles des ouvriers, des aides-soignantes, des avocats, des professeurs, des techniciens ou des agriculteurs parlent seuls sur scène, pendant une, deux ou trois heures. Comme le relevait un article du Monde en novembre 2018, il s’agit d’un mélange « de militantisme, de récit de vie et de stand-up ». Ses vidéos sont disponibles sur YouTube. Franck Lepage explique que le but « l’émancipation et la lutte contre la domination d’un capitalisme toujours plus cynique ».

La période de bouillonnement social que nous connaissons actuellement est particulièrement propice à l’amplification d’ateliers d’éducation populaire. Il est de notre devoir de faire en sorte que cette forme d’éducation qui s’est construite non pas contre mais en complément de l’école et de la famille perdure. Les sections sportives, les colonies de vacances, les meetings syndicaux, les réunions politiques, les ateliers citoyens, les projections de films engagés, les festivals de musique contestataire instruisent, forment, conscientisent, grandissent et in fine, font vivre les citoyens.

Marceau Taburet

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