La crise de l’Education nationale : un problème de budget et de hiérarchie

Du chemin a été parcouru de la IIIème République à la Vème, de Jules Ferry à Jean-Michel Blanquer. Le modèle français vit actuellement une profonde crise, dont tout à la fois les élèves et les professeurs subissent les effets.

Dressons tout d’abord un tableau de la situation. Le Haut Conseil de l’Éducation observe que chaque année, quatre écoliers sur dix, soit environ 300 000 élèves, sortent du CM2 avec de graves lacunes. Près de 200 000 d’entre eux ont des acquis fragiles et insuffisants en lecture, écriture et calcul, et plus de 100 000 n’ont pas la maîtrise des compétences de base dans ces domaines.

Les enquêtes internationales, tels que le classement PISA, montrent que la proportion d’élèves en réussite scolaire reste inférieure à celle que l’on trouve dans les autres pays développés. Certains pays comme la Norvège permettent à 15% des élèves d’accéder au meilleur niveau scolaire. La France, elle, amène seulement 5% des élèves à ce niveau d’excellence. Ainsi, les non-diplômés, soit 15% des élèves, sont destinés à subir un taux de chômage de 45%. Tous ces éléments nous permettent donc de voir, s’il en était encore besoin, qu’il existe un problème de fond dans le système éducatif français. Il nous faut maintenant nous intéresser à ses causes.

Tout d’abord, il y a la question du budget. Sur l’année 2018, l’État avait consacré environ 9 % de son budget à l’enseignement primaire, secondaire et supérieure, soit un total de 50,6 milliards d’euros. Il s’agit non moins que du premier poste de dépenses publiques de la France, hors protection sociale. En comparaison, l’ensemble des services régaliens (donc police, justice et armée) ne représentent que 6% des dépenses publiques. L’éducation coûte donc cher, c’est un fait que nous ne pouvons négliger.

Néanmoins, selon les indicateurs internationaux, la France est un des pays où ces dépenses sont proportionnellement les plus faibles de l’OCDE. Sur 19 pays comparables, en matière de dépenses d’éducation par élève, la France se situe au 16e rang pour le primaire, au 13e pour le collège, au 3e pour le lycée et au 8e pour l’université. Notre pays consacre donc à l’éducation primaire, la plus importante car permettant d’intégrer les savoirs fondamentaux, entre 30% et 40% de moyens en moins que les pays du haut de l’échelle. Il y a deux raisons majeures à cela.

D’une part, les professeurs des écoles sont bien moins rémunérés. Un rapport du ministère de novembre 2019 a reconnu que le salaire statutaire des enseignants en France est inférieur aux moyennes internationales en début et surtout en milieu de carrière. À tous les niveaux d’enseignement, durant la première partie de la carrière, les enseignants en Allemagne perçoivent ainsi au moins le double du salaire des enseignants en France, à ancienneté égale.

D’autre part, les enseignants ont en charge bien plus d’élèves, la France étant le pays riche où les classes sont les plus surchargés. Au collège, nous sommes ainsi passé d’une moyenne de 24 élèves par classes des années 1970 à 1990, à 30 aujourd’hui.

Cela a permis à l’État de diminuer la dépense d’éducation rapportée au PIB, passant de 7,7% à 6,7% entre 1996 et 2016. Cela veut dire concrètement que chaque année, notre pays consacre une part moindre de sa richesse à la formation de sa jeunesse. On peut certainement dépenser mieux pour l’école, mais il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre que ces restrictions budgétaires se ressentent clairement dans les résultats des élèves, et qu’il faut aussi se donner les moyens d’investir pour la réussite.

Il nous faut alors nous poser une question : qui ? Qui sont les responsables qui ont conduit l’Éducation nationale dans la situation difficile qu’elle connaît actuellement ? Les enseignants diront qu’il s’agit des ministres successifs, le ministre dira qu’il s’agit des enseignants. Ce débat sur la responsabilité traduit le divorce, observé maintes fois dans d’autres structures privées ou publiques, entre la base et le sommet.

L’absence de négociations entre les syndicats d’enseignants et le cabinet du ministre est effectivement effarante, car les professeurs ne sont pratiquement jamais associés à la décision publique. La légitimité démocratique du ministre l’enferme dans une forme de dogmatisme qui lui fait dire, à lui et son équipe, que sa conception de l’éducation et elle seule est la bonne. Ceux qui s’y opposent sont alors présenté comme des ignorants, à qui on n’aurait pas suffisamment expliqué les réformes, et qui n’auraient pas bien compris les bienfaits de son action. Ainsi, les désaccords exprimés par les enseignants sur tel ou tel sujet, non par esprit d’obstruction mais par conviction réelle et par expérience de terrain sont tout bonnement ignorés. Depuis peu, l’article 1 de la « Loi pour l’école de la confiance », votée en juillet 2019, va jusqu’à imposer aux enseignants un devoir de réserve similaire à ce qui se fait dans l’armée. Circulez, il y a rien à voir.

Au sommet, le ministre, chargé de mettre en œuvre la politique de son gouvernement, est entouré de collaborateurs et de conseillers qui ont une expertise technique et statistique. Cependant, pour eux, les élèves ne sont que des chiffres, ce qui les empêche de comprendre le drame social qui se joue sous leurs yeux. Il est ainsi plus facile de décider de coupes budgétaires quand l’on a pas à faire directement face aux conséquences désastreuses que cela provoque.

Du côté des enseignants, c’est le malaise qui domine. Quelle déchéance pour l’honorable fonction d’instituteur. Des hussards noirs aux « stylos rouges », comment en est-t-on arrivé là ? Il y a évidemment leur faible rémunération, mais c’est là loin d’être le seul facteur de mal-être dans le monde enseignant.

La question principale est celle du manque de reconnaissance. La place des instituteurs dans la société française a effet profondément évolué. Présentés comme les messagers du savoir par les autorités et suscitant l’admiration de la population sous la IIIème République, il semble bien que depuis, quelque chose se soit brisé. Présentés tour à tour comme des militants politiques qui influenceraient les enfants ou comme des privilégiés qui profiteraient indûment de 6 mois de vacances par an, peu de professions subissent autant de critiques acerbes à ce point injustifiées.

Les instituteurs et institutrices s’investissent en effet en temps et en énergie bien au-delà de ce que nous pouvons concevoir pour un métier complexe, abrasif, et souvent épuisant. Ils désespèrent ainsi que ne soit jamais reconnues les difficultés quotidiennes de leur métier, source de stress pour nombre d’entre eux.

S’ils disposent formellement de 2 mois de vacances, soit plus que la moyenne des salariés français, une bonne partie est consacrée à l’aménagement des classes, à des réunions d’équipes, et évidemment à la préparation des cours.

Ensuite, il existe une part de violence dans le métier d’enseignant, notamment dans les zones sensibles dites « zones d’éducation prioritaire ». L’agression violente d’une professeure du lycée Branly à Créteil le 13 octobre 2018, qui a suscité une vague d’indignation, a poussé de nombreux enseignants à dénoncer la passivité de leur direction devant les faits de violence qu’ils subissent au quotidien grâce au hashtag #PasDeVague. Ces témoignages sont très critiques du manque de soutien de la part de la hiérarchie, et de la tendance à minimiser les faits, condamnant à une grande solitude et à une remise en question des victimes.

L’administration n’est pas la seule touchée, les syndicats sont aussi parfois accusés d’abandonner ceux qui se retrouvent confrontés à ce genre d’actes, arguant de la difficulté et du coût nécessaire pour relocaliser un élève turbulent.

Enfin, le manque de reconnaissance est de plus en plus le fait des parents. Chacun peut en effet se voir comme un expert en éducation, du fait que nous soyons tous passé, à un moment ou à un autre, par l’Éducation nationale. Nous avons tous été élèves, et les parents sont en plus en charge d’éduquer leur enfants, ce qui peut parfois pousser à se sentir légitimes pour évaluer le travail des professeurs. Certains parents sont ainsi prompts à remettre l’enseignement d’un professeur en question devant son enfant, de le critiquer voir de le menacer.

Tous ces éléments, qui traduisent le cruel manque de reconnaissance des enseignants par les politiques, les directions, les parents voire les élèves, causent chez de nombreux responsables éducatifs un mal-être profond, qui conduit certains au suicide.

Sous la pression des agents de l’Éducation nationale, le ministère a communiqué le 6 novembre dernier les chiffres du suicide pour l’année scolaire 2018-2019. Résultat : 54 professeurs se sont donné la mort durant l’année scolaire. En France, en 2019, un enseignant se suicide chaque semaine. Si l’on ne peut mettre de côté les circonstances individuelles, il faut reconnaître que le système de l’Éducation nationale y est pour beaucoup.

Mais il n’y a pas que le suicide qui dit le mal-être enseignant. Il y a les tentatives de suicide, il y a les idées suicidaires, il y a le burn-out. En février 2019, l’Agence Nationale de Santé Publique a ainsi publié une étude montrant que les professeurs sont la population la plus touchée par les pensées suicidaires, à hauteur de 5% chez les hommes et de 7,5% chez les femmes. En 2011, le journal Monde citait une étude indiquant que 17 % des professeurs étaient en situation de burn-out, contre 11% chez les autres professions.

Malgré les multiples mises en garde, le ministère n’a pas pris la mesure du phénomène. Ces études montrent à qui veut bien l’entendre que la logique suivie actuellement nous conduit tous, collectivement, dans l’impasse. Les élèves méritent mieux que cela. Les professeurs méritent mieux que cela. L’Éducation nationale mérite mieux que cela. Nous devons urgemment repenser les arbitrages budgétaires en terme d’éducation, afin de permettre aux élèves d’être mieux pris en charge, aux professeurs d’être mieux rémunérés, et à l’institution de mieux fonctionner. Et, par-dessus tout, nous devons construire une nouvelle distribution du pouvoir au sein du ministère de l’Éducation nationale, en associant les professeurs voire les parents d’élève à la décision publique. Une approche plus horizontale permettrait d’apaiser les tensions et de créer du consensus.

L’école de la confiance ne se fera pas par des coups de force, elle se fera par la participation et la négociation. La France a tout à gagner à mieux s’occuper de l’éducation. Nos enfants et nos descendants nous remercierons d’avoir réformé l’école. En effet, comme l’a dit un jour Nelson Mandela, « l’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde ».

Maxime Peyronnet

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