ENTRE HISTOIRE ET MEMOIRES

Le 27 janvier 1945, il y a 75 ans, l’Armée Rouge entrait pour la première fois dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Si les soldats libéraient alors les quelques 7000 prisonniers laissés là par les SS, ils  découvraient plus que tout l‘ampleur du crime nazi : les charniers, les cendres et les os du million d’êtres humains assassinés à Auschwitz-Birkenau. 

Aujourd’hui, 27 janvier 2020, 75è anniversaire de la libération du camp, et Journée Internationale à la Mémoire des victimes de l’Holocauste, nous nous souvenons et honorons les victimes de la Shoah.

Cet article est mon acte de commémoration. Il a été réalisé dans le cadre du séminaire « Shoah, entre Histoire et Mémoire(s) » mais surtout, il correspond à l’aboutissement de plusieurs années de réflexion quant à mon héritage et ma place dans l’Histoire et la Mémoire de la Shoah.

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À ma grand-mère,

Le 18 mai dernier, veille de mon anniversaire, ma grand-mère m’a demandé quel âge j’allais avoir. Dix neuf ans. Sa réaction fut immédiate : « Ah je n’étais pas heureuse moi à dix neuf ans ».

Le 22 octobre 1942, cela fait une semaine que ma grand-mère est arrivée à Auschwitz-Birkenau. À dix neuf ans, elle ne s’appelle plus Frieda Thau, elle porte le matricule 19919. Elle a été séparée de ses parents qu’elle ne reverra plus. À dix neuf ans, il lui reste deux ans et demi, le froid, la faim, le typhus, les marches de la mort à affronter.

Le 18 mai dernier, j’ai dix neuf ans, elle quatre-vingt quinze et je ne peux m’empêcher de me dédoubler, de comparer l’incomparable. Aujourd’hui, j’ai toujours dix neuf ans et ma grand-mère est décédée.

À la question « Comment la Shoah et ses mémoires ont-elles impactées votre vie ? », ma réaction initiale fut de soupirer et de me retrousser les manches. Petite fille de juifs polonais, allemands, rescapés des exactions et des camps de la mort j’ai plus qu’assez de matière sur laquelle disserter. Mais cette position particulière ne rend pas mon travail plus simple. Bien au contraire, cette introspection est dure à enclencher, particulièrement violente et sensible.

Au fil de ma réflexion, une première certitude est apparue : j’ai toujours eu conscience de la Shoah.

Le sujet n’a jamais été tabou dans ma famille, ma grand-mère arborait sans soucis son matricule ou sa carte d’invalide de guerre. Sa déportation revenait dans les conversations les plus anodines, pour justifier les actions les plus banales. Par exemple, un jour alors que j’avais sept ou huit ans et que j’étais avec elle dans le métro, elle m’a dit : « Ma petite Claire, laisse toujours ta place assise à quelqu’un qui en a besoin. Moi j’étais jeune, je pouvais marcher, le camp n’était pas loin. Je n’ai pas voulu monter dans les camions, ça m’a sauvé. ». Ces paroles me sont restées, j’angoisse toujours à l’idée de prendre la place assise de quelqu’un qui en aurait besoin. Hormis ces quelques références, ma grand-mère ne m’a jamais réellement parlé de son expérience de déportée. D’une part, j’étais sans doute trop jeune pour qu’elle réponde à des questions que je n’aurais, de toute façon, pas su poser. De l’autre, je pense que ce demi-silence fut plus largement et plus paradoxalement le fait de notre filiation. Si ma grand-mère a accepté de témoigner devant les caméras de Spielberg ou de l’INA, raconter ce qu’elle avait vécu à ses propres enfants et petits-enfants lui était beaucoup plus compliqué. Elle l’explique d’ailleurs très bien dans ses témoignages : elle ne voulait pas que l’on sache combien elle avait pu souffrir. Ses mots furent donc rares et nos questions aussi.

Cette pudeur ne m’a cependant pas empêché de développer mes connaissances sur la Shoah. Au contraire, si elle a d’abord orienté mes parents quant à mon éducation, il me semble qu’elle a aussi forgé chez moi des intérêts particuliers. Les exemples se multiplient et se ressemblent. Je me souviens avoir visité le Mémorial de la Shoah et même avoir utilisé ses outils pédagogiques destinés aux enfants, notamment le « Grenier de Sarah » qui compilait des histoires de déportations. J’ai visité la Maison des enfants d’Izieu, devenue figure récurrente de mes cauchemars. J’ai lu Si c’est un Homme, Une Vie, Maus, que j’ai même présenté à l’épreuve d’histoire de l’art du Brevet. Je suis retournée au Mémorial de la Shoah, j’ai visité celui de Yad Vashem. J’ai assisté à la cérémonie qui commémorait les soixante-dix ans de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. J’ai participé au ravivage de la flamme sous l’Arc de Triomphe le 27 janvier dernier. J’ai approfondi mes cours d’Histoire, j’ai choisi Sciences Po, ce séminaire…

Ainsi, je pense déceler chez moi des valeurs et des comportements qui me semblent tout droit venus de ma proximité à l’histoire de la Shoah.

Mon rapport à la religion et l’identité juive m’apparait être un bon exemple. Ma judéité, plutôt que mon judaïsme, est ancrée dans une histoire particulièrement douloureuse, dans un arbre généalogique décimé par les crimes nazis. Je suis juive par tradition plus que par croyance. Mais surtout parce que j’ai le sentiment de le devoir à mes ancêtres exterminés, à mes grands-parents rescapés. Je suis leur héritière, leur descendante et je porte leur mémoire. Cela peut paraitre gros, ou du moins exagéré, mais tout mon parcours semble plus fort que moi. C’est ce devoir de mémoire qui motive ma tolérance, mon empathie, mon besoin d’apprendre et mes envies, peut-être plus tard, d’enseigner. Plus concrètement, il m’encourage aussi à vouloir réaliser mon année de mobilité à Cracovie. À la manière d’Ivan Jablonka, je ressens le besoin de partir à la recherche de ces grands parents que je n’ai pas connus.

Enfin, cet héritage suscite chez moi une réelle volonté d’engagement. Alors que l’ère des témoins touche à sa fin, que je ne peux plus poser de questions à ma grand-mère, je mesure toute leur richesse, l’importance de les recueillir, de les transcrire, de les transmettre. Si les témoignages montrent parfois leurs limites, je souhaite contribuer à les diffuser et à les enrichir en les faisant raisonner avec la recherche historique. Pour combattre les négationnismes et intolérances de toutes sortes, mais aussi pour que survivent, à travers eux, ceux qui ne sont pas revenus. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir cherché plus d’information auprès de ma grand-mère, de ne pas avoir écouté plus attentivement les rares fois où elle abordait la Shoah.

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, le choix de ce séminaire ne fut pas évident. En juin, il ne figurait même pas sur ma liste. Alors que je venais d’enterrer ma grand-mère en Israël, aborder la Shoah, son Histoire et ses Mémoires me semblait trop douloureux. J’ai manifestement changé d’avis et j’en suis bien heureuse.

J’ai changé d’avis en visitant le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe à Berlin. Un mois après avoir quitté Israël, je découvrais là bas une erreur dans les registres de Yad Vashem. Frieda Thau, née à Berlin en 1923, déportée de France via Malines par le transport X, serait morte pendant la Shoah, assassinée à Auschwitz. Les informations concordent bien mais la conclusion est erronée. Elle l’est pour la simple et bonne raison que je ne serais pas là dans le cas contraire. Elle l’est parce qu’à dix neuf ans ma grand-mère à survécu à l’enfer. Comme l’a dit Primo Levi dans un entretien à Philippe Roth, elle « est jeune, en bonne santé et parle allemand, la chance a fait le reste. ». Alors moi, à dix neuf ans, je me dois de saisir l’opportunité qui m’est présentée à travers ce séminaire. Celle d’en apprendre encore plus, de mieux saisir les enjeux mémoriaux qui entoure la Shoah aujourd’hui, mais aussi celle de rendre hommage à mes ancêtres, de faire mon deuil.

Je m’y attendais, assister à ce séminaire fut parfois compliqué. L’attention portée aux victimes, à leur parcours, à leur humanité m’a particulièrement touché. Sur les cartes du découpage administratif de la Pologne, j’ai vu les villages occupés de mes grands-parents paternels, puis le chemin de leur exil forcé vers le Kazakhstan soviétique. Sur les photographies, j’ai vu ma grand-mère et ses parents qui sont, eux, montés dans les camions.

Quoi qu’il en soit, ce séminaire a répondu à mes attentes. Il a enrichi mes connaissances de données, de faits, de sources, de preuves incontestables. Aussi, il me permet de prendre toute la mesure des difficultés de mémoire, historiques et éminemment politiques que soulève le traitement de la Shoah aujourd’hui. Je peux désormais, avec plus de certitude, replacer mon histoire familiale au sein d’une Histoire plus large.

Ma participation à ce séminaire aura donc répondu à certaines questions, mais en a également éveillé. « Comment la Shoah et ses mémoires ont-elles impactées votre vie ? », cela revient presque à me demander qui je suis. J’aurais tenté ici, mais répondre de manière complète et définitive me semble impossible. À dix neuf ans, je suis une petite fille qui a perdu sa grand-mère, qui pleure les ancêtres qu’elle n’a pas connus mais qui souhaite faire vivre leur mémoire.

À l’enterrement de ma grand-mère, ma mère m’a demandé ce que cela faisait de perdre un grand parent, elle n’en a jamais eu. Mon oncle lui, a rapporté certaines des dernières paroles de ma grand-mère. À l’hôpital elle lui aurait dit : « Si c’est trop compliqué, ne m’enterrez pas en Israël. Faites moi incinérer et dispersez mes cendres à Auschwitz. Là au moins je retrouverai mes parents ».

J’aurai donc eu la chance de la connaitre. Une petite femme avec un fort caractère, qui m’emmenait au parc et au musée. Ma grand-mère, avec un gout prononcé pour la musique classique, un tatouage sur l’avant bras et un léger accent allemand. Friedl, pour qui je laisserai toujours ma place dans les transports en commun.

Claire Feniger

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