La crise du Nord-Kivu

Si vous pensiez légitimement que les logiques relatives à la colonisation et à l’impérialisme européen n’existent plus en 2020, vous vous trompez lourdement. Mali, Centrafrique, autant de pays où la « grande » France, investie de sa mission policière est intervenue ces dernières années. Mais quid des endroits que nous avons juste cessé de regarder ?

L’un des plus violents conflits actuels se déroule en République démocratique du Congo, dans une région appelée le Nord-Kivu. Cette région multiethnique (environ une dizaine), dessinée en 1988 à la suite de la nouvelle partition du territoire par Mobutu, représente la partie nord de l’ancien Kivu (anciennement Maniema sous la domination belge), à la frontière du Rwanda et du Burundi. Essentiellement agro-pastorale, concentrée sur la pêche (via le lac Kivu), l’élevage, et la culture du manioc et de l’igname, elle possède cependant des grandes richesses souterraines, comme des mines de diamant, de phosphate, d’or ou de zirconium, mais surtout du coltan (composant essentiel d’un smartphone par exemple). Ces richesses souterraines sont extrêmement convoitées afin de produire de la nouvelle technologie, des bijoux ou simplement pour la valeur intrinsèque, ce qui attire beaucoup d’intérêts.

En ce moment, cette région traverse une période de violences et de massacres sans précédent dans son histoire, chacun profitant d’un chaos qu’il alimente afin de servir ses intérêts.

Deux problématiques majeures:

Un conflit ethnique qui n’en finit plus

Pour comprendre la situation, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de la lutte entre Hutu et Tutsi, deux ethnies mises en concurrence au Rwanda lors de la colonisation belge de 1918. Entre Hutu, Tutsi et Twa, les trois ethnies présentes dans l’actuel Rwanda, les relations sont fondées sur le commerce, le mariage et la catégorisation socioprofessionnelle, chacune des trois étant dépendante des deux autres. Les Belges ont décidé d’ignorer les Twa pour favoriser les Tutsi face aux Hutu, brisant les rapports de forces ethniques préexistants. En 1959, les Hutu, soutenus par l’Eglise, mènent une révolution. Supérieurs en nombre, ils chassent les Tutsi qui s’enfuient et se réfugient dans les pays voisins (Burundi et Zaïre) et mettent en place un nouveau gouvernement.

Ce gouvernement, ouvertement ségrégationniste, attise la haine des Tutsi, qui tentent plusieurs fois de revenir, sans succès. Le second président, Juvénal Habyarimana, soutenu par la France et la communauté internationale, consolide ce régime, jusqu’à l’arrivée de Paul Kagamé, Tutsi né en exil, et de son armée en 1990, ce qui déclenche une guerre civile. L’attentat tuant Habyarimana en 1994 fait finalement exploser les tensions ethniques et conduit au génocide des Tutsi décrit comme le plus rapide de l’Histoire (500-800 000 morts en un mois) et au massacre des Hutu modérés. Kagamé parvient cependant à remporter la guerre, ce qui conduit les populations Hutu à s’enfuir notamment au Zaïre.

Cependant, la situation au Zaïre et notamment au Kivu est déjà très perturbée. La région, riche, a déjà tenté de prendre son indépendance dans les années 1960, causant une guerre entre toutes les ethnies présentes. L’unification de Mobutu ne laissant pas de place à une résolution diplomatique, la situation se fige jusque dans les années 1990. Habyarimana tente de déstabiliser les forces tutsi extérieures en dressant les deux ethnies les unes contre les autres (pourtant au Zaïre regroupée en une ethnie, les Banyarwanda). En 1993, à Ntoto, des Hutu fermiers rwandais (participant à la collaboration économique entre Habyarimana et Mobutu), après avoir provoqué les ethnies déjà présentes (Hunde et Nyanga), se font massacrer. Le chiffre (très incertain) de 14 000 victimes est avancé.

Au Rwanda, une fois le changement de régime effectué, les alliances changent au Zaïre. Dès lors, tous les Tutsi s’allient contre Hutu et le gouvernement (lui aussi Hutu). Kagamé, de ce fait, profite de l’exil massif des Hutu et notamment des génocidaires (Interahamwe), causant une forte instabilité politique, pour appuyer les deux guerres du Congo (durant lesquelles le Zaïre devient Congo), se déroulant notamment au Kivu, entre 1996-1997 et 1998-2003. Les Tutsi ayant fui en 1996 par peur du gouvernement de Mobutu, souhaitent également rentrer au Kivu, leur terre. De plus, au cours du siècle, des milices locales (May-May) formées d’ethnies locales (Nande, Hunde et Nyanga) se sont scindées en deux groupes. D’une part les Nande étant hostiles aux Banyarwanda (tribu regroupant Hutu et Tutsi dans la région du Kivu) et de l’autre les Hunde et les Nyanga, alliées des Interahamwe lors de la première guerre du Congo, qui eux combattent les Tutsi (rwandais ou congolais).

En résumé, le Kivu est le théâtre d’affrontements entre Rwandais (hutus), Congolais Banyarwanda (hutus et tutsis), milices May-May (deux groupes, Hunde – Nyanga et Nande), les survivants Interahamwe, l’armée de RDC et l’armée du Rwanda. Ces conflits naissent de fractures ethniques, causées par l’influence occidentale : le régime ségrégationniste rwandais était soutenu par la France, la dictature congolaise de Mobutu par les USA, l’opposition Hutu-Tutsi coloniale mise en place par la Belgique, la révolution de 1959 menée par l’Eglise catholique donc le Vatican, le tout sans intervention de l’ONU ou de la communauté internationale avant deux guerres civiles et un génocide.

Des richesses particulièrement convoitées

Le sous-sol du Kivu attire l’attention par sa diversité et sa richesse, et notamment depuis 2002 par la présence massive de coltan. Ce composant, presque aussi précieux que l’or, sert dans la composition de condensateurs de smartphones ou d’ordinateurs, mais aussi dans la conception de missiles ou d’alliage de métaux.

La plupart des spécialistes du Congo s’accordent à dire que le conflit ethnique est depuis quelques années un simple prétexte pour l’exploitation de ce minerai. En effet, en plus des acteurs déjà présents, il faut ajouter les mafias internationales, et les groupes de mercenaires tentant de prendre le contrôle de ces mines, et forçant les populations locales, notamment les enfants, à exploiter ces mines.

Finalement ce chaos sert l’intérêt de tous les groupes armés présents. Le Rwanda justifie ses volontés d’invasion par la présence de 1,2 millions de réfugiés hutus, ce qui entre en conflit avec les volontés du gouvernement de RDC. Dans le même temps, les milices ethniques présentes se financent par l’exploitation des territoires occupés, et peuvent ainsi poursuivre leur conflit ethnique. Toutes ces exactions attirent le regard des caméras, qui dans le même temps ne regardent pas qui sont les acteurs internationaux se taillant leur part.

Des très rares images qui nous arrivent, on peut voir des villages rasés, des zones fertiles désertiques, des cadavres démembrés ou décapités exposés de manières symboliques mais aussi des familles tuées par balles. La majorité des gens vivant au Kivu sont de civils, victimes innocentes de conflits ethniques qu’ils n’ont pas provoqués, victimes innocentes de ceux qui cherchent à s’enrichir dans la région, réduits en esclavage par ces mêmes personnes pour travailler à en mourir, sans sécurité, dans des mines toxiques.

Alors, POURQUOI ce silence assourdissant ?:

Une communauté internationale passive et inutile

Cela fait plus de 20 ans que les Hutu ont fui au Rwanda et que la guerre s’est installée au Kivu. Tout semble découler du génocide des Tutsi, dans lequel la France, la Belgique, les USA et l’ONU ont une place primordiale. La France, soutien du régime hutu mis en place à cause d’une logique de domination ethnique devenue raciale mise en place par les Belges au Zaïre et au Burundi également, a acculé les Tutsi, les privant d’une aide internationale. L’ONU, passive tout le long de la guerre froide, n’adopte aucune solution efficace. L’intervention militaire coalisée est un terrible échec, mettant en lumière l’incapacité des Américains à assumer leur « rôle » proclamé avec arrogance par Bush en 1990. Regarder ce qui se passe au Congo reviendrait à regarder dans les yeux ces échecs, ce qu’il est bien sur impossible de demander au vu de leur réaction face à tous leurs autres échecs. Le Kivu est donc devenu une conséquence d’un de ces « autres échecs », comme le bébé né d’un viol dont personne ne veut, et le violeur comme d’habitude, cause son mal puis fuit sans se retourner.

De plus dans une logique « d’intelligence économique », diront certains, de rapace selon l’angle, pour être sûr de retirer un bénéfice de ces mines, il faut être sûr de ne froisser aucun des camps pouvant possiblement l’emporter dans la course à la domination et l’appropriation des ressources, ce qui explique aussi la non-intervention des Etats. Aussi, le fait que certains pourraient très certainement avoir déjà de manière non-officielle déjà un pied dans le pays constitue un argument de poids.

Et pour demain ?

Il paraît difficile de prévoir une fin au conflit ethnique. Les liens brisés, les exactions commises sont assez lourdes pour que les différents groupes se battent depuis plus de 70 ans.

Au vu des actions récentes contre les installations de l’ONU par la population, on peut en conclure que depuis 25 ans, l’organisation ne sert à rien si ce n’est désalarmer sur la situation à l’international.

Tant que la communauté internationale ne comprendra pas qu’intervenir avec des fusils en clamant sa supériorité qui induit que tout le monde doit s’incliner et suivre les instructions, est inutile, mais que mettre des casques bleus qui n’ont même pas le droit de défendre un enfant qui se fait tirer dessus à 3 mètres de leur zone l’est encore plus, tant que l’on continuera à agir comme on le fait depuis la décolonisation, aucune progression ne pourra être faite.

Que les responsables, en tant que nations reconnaissent leurs erreurs. Que la communauté internationale réfléchit à des moyens de réconciliations consultatives, pour changer d’arriver comme des colons expliquer aux peuples comment arrêter de se comporter comme des sauvages. Et surtout, que chacun vérifie s’il n’est pas impliqué de près ou de loin dans l’exploitation des mines par des « étrangers » via des mercenaires, que personne ne connaît, que l’ONU condamne ceux qui laissent faire.

Cet article ne libérera certainement pas le Kivu et ses habitants. Cependant, même si c’est une goutte dans l’océan, ce n’est certainement pas un coup d’épée dans l’eau. L’information est sans doute le plus grand pouvoir dont nous disposons. Faisons que cette crise ne soit plus ignorable !

Le Bureau de Melting Po

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