Masataka Nakano ou de l’art de sublimer une ville

Un 24 janvier grisâtre, pluvieux, quoi de mieux pour s’occuper que de s’imprégner d’art? Coup de chance, le TOP Museum (Musée National de la Photographie de Tokyo) propose jusqu’à ce jour une exposition de Masataka Nakano. L’homme, humble photographe publicitaire, aime photographier des aires urbaines. En Tokyoïte presque de naissance, il voue un amour passionnel à la ville qu’il a vu grandir et qui l’a vu grandir. Son rêve d’enfant, puis d’étudiant et de jeune photographe, a finalement trouvé son accomplissement en 2020 avec cette magnifique exposition, regroupant 20 ans de travail et de voyages dans les entrailles de la capitale japonaise. 

A propos de l’artiste 

S’il est né à Fukuoka en 1955, Masataka Nakano habite à Tokyo depuis 1956. Après des études de communication à Musashino University, il travaille comme photographe publicitaire freelance. Entre 2000 et 2008, il publie trois recueils photographiques regroupant ses clichés de la tentaculaire Tokyo, se déclinant en TOKYO NOBODY (2000), TOKYO WINDOWS (2004) et TOKYO FLOATS (2008). Il a également publié d’autres livres ; Cuba y noce (2000) sur Cuba, SHADOWS (2002) sur Hong Kong et MY LOST AMERICA (2007), cette fois-ci sur les Etats-Unis. Publié uniquement par des magazines japonais, il est assez peu connu en dehors de son pays. Au Japon, en revanche, il jouit d’une petite notoriété : récompensé pour TOKYO NOBODY, TOKYO WINDOWS et MY LOST AMERICA par des prix nationaux, il a été exposé assez souvent à Tokyo. On peut noter une exposition à Vienne, également. L’artiste nourrit une réelle passion pour les paysages urbains. La plupart de ses photos sont prises avec une caméra 8×10, soit un format large qui permet des photos avec une meilleure résolution. Ces prises sont saisissantes par le nombre de détails et leur netteté, particulièrement adaptées pour la photographie de ville. 

L’exposition 

Nakano a déjà eu la chance de se produire par le passé dans ce même musée sur l’exposition NOBODY. Cependant cette année, il a eu le pouvoir de pousser plus loin et d’étendre le sujet de son exposition, sobrement appelée “Tokyo 東京”. Elle se détaille en six thèmes : on y retrouve les trois déjà connus (Nobody, Float et Windows) et on y découvre trois nouveaux : Tokyo Tower, Tokyo Elements, et Tokyo Snaps and Confusions. Les parties ne sont pas précisément délimitées, mais se fondent les unes aux autres, comme une sorte de glissement d’idée en idée. Chaque photo est décrite uniquement avec l’année de sa prise, le quartier et l’arrondissement. 

Tokyo – Nobody 

Premier thème, ouverture de l’exposition. L’artiste veut revenir sur les transformations ayant marqué la ville pendant le boom économique. En 1990 comme aujourd’hui, il ne sait toujours pas interpréter ce changement, ni décider de s’il est “bon” ou “mauvais”. 

L’exposition montre uniquement des grands bâtiments, en travaux ou finis, mais toujours dans une solitude absolue ; pas âme qui vive sur les photos. L’identité architecturale est assez compliquée à déterminer, si ce n’est qu’elle est moderne : grande pierre lisse, béton, vitres, métal, on voit une ville du futur se dessiner. En effet, Tokyo se reconstruit en permanence, supprimant d’anciens bâtiments pour en construire des nouveaux. Contrairement à d’autres villes d’Asie, il reste assez peu de bâtiments traditionnels ou d’anciennes maisons, tout étant remplacé par de grands ensembles. Il faut s’éloigner du centre pour trouver des maisons “hybrides” (japonaises d’extérieur et européennes dans l’architecture intérieures), les maisons traditionnelles n’existant presque plus aux alentours de la capitale. 

Tokyo – Float 

Suivent quelques clichés des nombreux canaux et rivières parcourant Tokyo. Si Nakano a déjà sorti un livre entier sur le sujet, il ne l’a que très peu représenté comparativement aux autres. Pour lui, les cours d’eau sont une partie cruciale de la ville et ce depuis sa construction. Ayant perdu de la réputation depuis, passés de vecteurs de richesses à amas de pollution, de maladies et de déchets, la ville s’est cependant construite autour d’eux. La sélection les montre parfois cachés dans les entrailles de la ville, comme timidement assumées, et parfois magnifiés, à la base de grands buildings, comme choisis pour être la base du renouveau urbain. Les eaux ont toujours revêtu une image assez ambivalente à Tokyo ; avant, la rivière Edogawa avait pour habitude de déborder assez souvent, inondant cultures et habitations. De même, les côtes de la ville, sujettes à de nombreux tsunamis, étaient peu sûres. Pourtant, ces rivières étaient aussi associées à la la pêche, le commerce, la communication… Plus la ville se modernise et s’industrialise, plus les eaux sont souillées par égouts et produits chimiques, et exhalent parfois une forte odeur. Pourtant, leur côté dangereux a presque disparu : il est impossible, par exemple, que Tokyo soit inondée grâce à des systèmes d’évacuation souterrains, et des briseurs de flots pour prévenir les tsunamis. Les cours d’eaux sont donc à la croisée entre leur héritage, leur aspect, leur rôle, mais ils occupent tout de même une place centrale dans le paysage urbain de Tokyo. 

Tokyo – Windows 

Cette série, sans doute la plus vaste, représente uniquement des photos à travers des vitres. L’usage de la caméra permet de supprimer le reflet pour avoir uniquement la vue. Le style de photo, très géométrique et cadrée, rappelle la photographie industrielle américaine (et par là le travail du photographe sur les Etats-Unis), et pourtant, via des scènes d’intérieur, se personnalise petit à petit. Quand on se balade beaucoup dans la ville, les grands buildings avec leurs grandes vitres finissent par faire naître une bête question : “mais on voit quoi de là-haut?” La réponse rappelle pourquoi pour beaucoup Tokyo est la ville la plus esthétique du monde. Avec un petit air new yorkais, les prises sont à couper le souffle. Tokyo, et le Japon en général, après l’occupation de 1945 se sont fortement américanisés, dans la culture mais aussi dans le style et le rythme de vie, ce qui explique ce ressenti face au différents clichés. 

Tokyo – Tower 

Cette petite partie de l’exposition représente, à la manière des 36 vues du Mont Fuji de Hokusai, différentes vues de la Tokyo Tower, monument emblématique de la ville. La tour située proche du centre, est, pour l’artiste, né au même moment que l’ouvrage fut réalisé, la représentation de cette modernisation qu’il tente d’illustrer au travers de son oeuvre. En effet, si en 1958, la tour est la plus grande de Tokyo, aujourd’hui, elle est rejointe par de très nombreux buildings. Elle n’est plus une extraordinaire prouesse technique, mais un élément du décor, qui se détache suffisamment pour pouvoir être perceptible d’à peu près partout. 

Tokyo – Elements 

Dans la lignée de cette indépendance de style, l’artiste choisit ensuite de représenter des endroits “surprenants” de Tokyo. Il décrit la ville comme un labyrinthe dans lequel on s’enfonce et on découvre des curiosités. Ici, pas de grands ouvrages : on découvre un Tokyo qui semble avoir été oublié par ces confuses années 90. Petites échoppes, éléments saugrenus, on retrouve un Tokyo authentique et plus personnel. Il poursuit avec des photos de l’hiver 1998, l’une des très rares années où la neige s’est abattue sur la ville. On peut y voir un rappel du côté étrange et décalé de cette partie. 

Tokyo – Snaps and Confusion 

Dans cette dernière partie, les oeuvres, les gens. Pas de photographies urbaines, mais d’humains dans l’urbain. Les photos sont prises en flou, donnant une idée de mouvement permanent. D’abord, les scènes sont représentées sur une simple photographie, puis déclinées en triptique, comme si l’énergie contenue dans la scène dépassait les limites d’un simple appareil photo. La scène finale de l’exposition est un grand panneau composé d’une trentaine d’images différentes, représentant des morceaux de vie (un casse-croûte, une après-midi dans un parc, une personne traversant la route). L’assemblage en panneau montre que finalement, Tokyo n’est une ville que grâce à l’assemblage de ces habitants. La ville ne vit que via la présence de gens, évoluant, se déplaçant, interagissant dans son sein. 

Un sens à la folie des grandeurs 

Qu’est ce qui rend cette exposition si spéciale? Pourquoi prendre la peine d’en faire un article? Les photos sont belles, et après? Tout simplement parce que cette exposition donne une compréhension de ce qu’est Tokyo, et de ce qu’elle représente pour ses habitants. La direction artistique de l’exposition permet une progression très intéressante. La ville, qui peut apparaître froide, distante, se réchauffe au fur et à mesure de notre avancement. Les grands ensembles, nous faisant nous sentir petits, sont relativisés par les cours d’eaux multicentenaires. Ils rappellent que c’est bien l’Homme qui a agencé le paysage, que les bâtiments sont fait par lui pour lui, mais qu’il a bâti sur quelque chose de plus ancien que lui. L’Homme réapparait indirectement dans la partie Windows, en devenant photographe, l’artiste permettant à chacun de se plonger lui aussi dans le quotidien des Tokyoïtes, via le point de vue choisi. Le clin d’oeil à Hokusai, en plus de rappeler que la capitale japonaise n’est pas un calque d’un idéal de cité américaine, montre l’attachement de cette population à ses traditions et à sa culture. Les “bizarreries” de Tokyo reviennent sur cet amour de leur traditions, de leur identité, tout en insistant sur le fait que la ville ne se rationalise ni ne se contrôle elle-même, comme lorsqu’elle est plongée sous la neige. Finalement, cela converge vers au plus important, au point d’orgue : l’humain, les êtres vivants peuplant ce monstre tentaculaire, les 37 millions d’âmes arpentant les rues tous les jours. L’auteur souhaite nous montrer que si Tokyo est si belle, si esthétique, c’est qu’elle a été faite, qu’elle vit et respire uniquement grâce à tous ces gens qui eux-mêmes y vivent. La place de l’individu, en effet est un sujet très discuté par les Japonais : doivent-ils s’affirmer, se mettre en retrait au profit de la société? 

Outre la beauté de la ville et le chant d’amour écrit par l’auteur au lieu de son enfance et à ses madeleines proustiennes permettant de voir une oeuvre d’art pleine et superbe, l’exposition témoigne aussi des changements internes de la ville et de sa population, de ses démons intérieurs et de ses paradoxes. Comme quoi, l’art n’est jamais aussi innocent qu’il n’y paraît… 

Alban Tran

Lien de l’exposition : https://topmuseum.jp/e/contents/exhibition/index-3613.html

Photo de couverture : Higashi-azabu, Minato-ku, 2004 © Masataka Nakano

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