« Second Life », dénonciation de la société Sud-Coréenne ?

Attention, quelques spoilers (indiqués par des panneaux)

En ce mois de février 2020, nous avons choisi de vous proposer un avis sur un film diffusé lors du festival du film coréen qui s’est déroulé à Paris du 29 octobre au 5 novembre 2019. Second life est un film de fin d’études sorti en 2018 et réalisé par Park Young-Ju, fraîchement diplômée de la Korea National University of Arts. Ce film correspond donc à son tout premier long-métrage, projeté pour la première fois en France en 2019.

                L’histoire qui nous est racontée est celle d’une jeune fille, Sun-hee, particulièrement introvertie. Peu remarquée dans son lycée, elle souffre également de l’absence d’attention de la part de ses parents. Suite à un drame soudain, Sun-hee décide de fuir son domicile pour commencer une nouvelle vie, en empruntant un autre nom. Mais son secret tiendra-t-il éternellement ?

Second life est un film dramatique, qui traite notamment de la difficulté à s’accepter soi-même et de la solitude que peut ressentir un.e adolescent.e en pleine crise existentielle. Dès les premières images, on découvre une jeune fille très timide et renfermée sur elle-même, qui peine à se faire accepter par ses camarades de classe, et par son entourage de manière plus générale. Elle subit l’indifférence des autres élèves mais aussi de ses parents qui sont plus préoccupés par leur travail que par le mal-être, pourtant visible, de leur fille. La famille de Sun-hee est donc ainsi quasiment absente au cours du film à l’image de son absence dans la vie de la jeune fille : la réalisatrice a, en effet, pris le parti de ne pas montrer le visage du père. Ce dernier n’aura le droit qu’à une scène (de dos, couché dans son lit) à la fois brève mais aussi intéressante car elle permet au spectateur de comprendre la situation familiale de notre héroïne. Dans la même optique, la mère est présentée comme une femme absorbée par son travail ne prêtant que peu d’attention à sa fille unique. Ainsi, durant tout le début du film, la réalisatrice cherche à montrer les raisons du malaise de Sun-hee qui souffre de l’absence d’une présence maternelle et paternelle ainsi que de sa mise à l’écart par ses camarades de classe dont elle tente vainement de rechercher l’attention.

C’est cette situation qui poussera l’héroïne à modifier son comportement et à s’inventer une vie rêvée pour s’intégrer et plaire à son nouvel entourage.

/!\ SPOIL /!\ Suite à un concours de circonstances, la jeune fille assiste à un évènement tragique qui bouleverse sa vie et la suite de l’histoire : le suicide d’une de ses camarades, en partie lié à ses mensonges et affabulations. Cette scène du film est extrêmement difficile à voir et glace le sang du spectateur : un corps tombe d’un immeuble alors que l’héroïne voit les feuilles de cours qu’elle tenait dans ses mains s’envoler. Suivant la trajectoire inverse des feuilles, le corps tombe sur le sol dans un bruit sourd. Pendant de longues secondes, l’héroïne se fige, tout comme le spectateur, puis baisse les yeux pour faire la macabre découverte. /!\ SPOIL /!\

Ce moment clé fait basculer la vie de l’héroïne, mais également la trame de l’histoire. On comprend alors le titre du film : l’héroïne décide de refaire sa vie ailleurs, loin de tous ces maux qui la hantent. Mais est-il réellement possible de fuir son passé ? Ou finit-il toujours par nous rattraper ? Ce sont ces questionnements qui rythmeront la suite du film : la jeune fille change de prénom et réussi pour un temps à vivre une autre vie, dans un autre lieu, en compagnie de nouvelles personnes. La réalisatrice parvient à mettre en place un véritable contraste entre l’ancienne et la nouvelle vie de Sun-hee. Cette différence est visible jusqu’aux choix de lumière : des couleurs froides au départ, on passe à des couleurs plus chaleureuses dans cette seconde partie du film, même si les tons restent pastels. Cependant, à de nombreuses reprises, l’héroïne fait face à des démons qui ressurgissent de son passé.

Si son format est assez court (1 heure et 10 minutes), ce premier film de Park Young-Ju est marqué par des passages assez lents. En effet, malgré une trame assez complète, le court-métrage est ponctué d’un certain nombre de scènes de vie quotidienne. Cette relative lenteur participe à la frustration du spectateur à la sortie de la projection d’autant plus que la fin du film est particulièrement abrupte. Second Life laisse un goût amer dans la bouche de son public et ne lui offre pas la fin qu’il espérait tant pour la jeune Sun-hee.

Si le film peut être critiqué sur certains points, il invite tout de même le spectateur à réfléchir sur la société Sud-Coréenne en abordant un certain nombre de thèmes qui gangrènent le pays : pression sociale, suicide… En effet, il est à noter que la République de Corée (Corée du Sud) est un des pays où le taux de suicide est le plus élevé au monde : en 2016, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) classait la Corée du Sud en 4ème position dans la liste des pays aux taux de suicide les plus importants avec un chiffre qui en 2016 s’élevait alors à 26,9 suicides pour 100 000 habitants[1]. En 2018, la Corée du Sud avait le taux de suicide le plus élevé parmi les membres de l’OCDE. L’héroïne du film tente elle-même de se suicider avant de choisir de se résigner à changer de vie. Mais renier son passé et son identité ne revient-il pas à une forme de suicide intérieur ?

La pression sociale, dans le milieu scolaire mais aussi dans la société en générale, est extrêmement forte en Corée du Sud. Le stress, l’anxiété et le manque de sommeil constitue le quotidien des élèves coréens qui doivent souvent jongler entre l’école, les cours privés du soir et les activités extrascolaires. On retrouve la même problématique dans le domaine du divertissement : en effet, on peut noter un important nombre de suicides chez les stars, acteurs et idoles de K-pop, ces dernières années et plus particulièrement dans les derniers mois de l’année 2019. Nous pouvons ainsi citer Sulli (Chanteuse), Goo Hara (Chanteuse) ou encore Cha In Ha (Chanteur et acteur) et malheureusement cette liste n’est pas exhaustive.

Le film Second Life, par le prisme de la vie de Sun-hee, cherche aussi à nous montrer de manière générale à quel point la solitude et le mal être font presque partie intégrante de la vie des sud-coréens. Dans ce pays où la « face sociale » est très importante, est-il possible d’être soi-même ou faut-il adopter un rôle, comme le fait Sun-hee en s’inventant une nouvelle vie ? Ce film est également une sorte d’ode à la tolérance, – amère – puisque la fin ne nous donne pas de réponse à la question que l’on se pose durant tout le film : doit-on s’accepter et s’assumer tel que nous le sommes vraiment ?

Sur ce, nous vous laissons méditer…

Wynona Meyer et Jade Calin

En cas de périodes difficiles ou de pensées suicidaires, vous pouvez contacter :

Suicide Écoute : 01 45 39 40 00

SOS Amitié : 01 42 96 26 26 (Ile-de-France)


[1] Global Health Estimates 2016: Deaths by Cause, Age, Sex, by Country and by Region, 2000-2016. Geneva, World Health Organization, 2018

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