Les « diversity history month », des concepts à exporter?

« Les femmes historiques, ça n’existe pas », « Les LGBT+, c’est rien qu’une mode récente », « Les personnes de couleurs n’ont pas marqué l’histoire, on en parlerait sinon… », autant d’arguments quotidiens et dangereux, sous entendant que certaines franges de la population (le plus souvent des minorités) ne font pas parties de l’Histoire. Et aux yeux de ces propos, on peut comprendre une implication : qui ne fait pas partie de l’histoire, n’a pas à faire partie de l’avenir…

Face à cette façon de penser (ou, justement, de ne pas penser) se dresse de nombreux concepts dont un en particulier, de plus en plus médiatisé, ces dernières années : le concept déclinable et intéressant du « Diversity History Month ».

De quoi s’agit-il exactement ? De manière simplifié, durant un mois, l’éducation et l’information (médias, culture, art…) se recentrent autour de l’histoire d’une communauté, dans le but, notamment d’y inciter plus d’inclusivité. Durant un mois, leur histoire, leurs figures, leurs luttes anciennes ou actuelles et leur héritage sont mis en avant au profit de toute la société. Ce type d’événement a vu le jour en 1926 avec le « Negro History Week », lancé par l’historien Carter G. Woodson dans le but de mettre en avant l’histoire des Afro-américains et de l’esclavagisme. Premier concept dans ce genre, cet événement va en inspirer bien d’autres dont les trois plus médiatiquement connus : le Black History Month qui voit le jour en 1970 sous l’impulsion du mouvement des droits civiques, le Women History Month qui est né en 1987 grâce à la campagne de pression de la « National Women’s History Alliance » contre le Congrès américain et la Maison Blanche et enfin le LGBT+ History Month qui s’est créé en 1994 à l’aide de la coopération entre le professeur d’histoire Rodney Wilson et de multiple associations… Ses mouvements sont d’abord nés aux Etats Unis, et se sont ensuite frayés un chemin a l’international, encore très incomplet malheureusement : le Women History Month ou le Black History Month ne sont par exemple institutionnalisés et intégrés que dans 5 pays… De plus si ces trois événements ressortent le plus, il en existe bien d’autres donnant leurs voix aux diasporas, aux groupes marginalisés…

Si on peut bien cerner le fonctionnement d’un tel événement, on peut se demander cependant, son intérêt. On peut évoquer une multitude d’arguments. Mettre en avant l’histoire et l’importance historique de ces communautés, c’est lutter contre l’ignorance dont elles souffrent, cette même ignorance qui est à la source de bien des actes et discours de haine. Eduquer les gens, c’est éviter les raccourcis dangereux, qui justifient la discrimination et les violences qu’on voit tous les jours dans le contexte mondial. En 2017, par exemple, le journaliste russe Alvi Kamirov, avait déclaré après une question sur les purges LGBT+ dans son pays et en Tchtétchénie, « Vous ne pouvez pas arrêter et persécuter des gens qui n’existent pas dans la République ». Un zoom global et sociétal, même dans des pays/contextes qui ne sont pas forcément en accord avec ces mouvements, pourrait lutter contre ces dénis d’identité et cette déshistoricisation (supprimer certains groupes de l’histoire dans le but d’en atténuer et/ou nier l’existence). Inclure une place d’importance a ces communautés et à leur histoire, c’est aussi les intégrer dans la vie de la société, et ne plus banaliser la discrimination.

De plus, mettre en avant de tels événements mensuels, c’est donner de la force aux communautés, aux groupes marginalisés. En effet, beaucoup ignorent non seulement leurs droits mais aussi leur histoire : par exemple, et cela encore de nos jours, les femmes, les personnes de couleurs et les personnes LGBT+ sont grandement sous-représentés et stéréotypés dans les manuels d’histoire et peu de gens, issus de communauté, sont capable de citer un événement ou une figure majeure de leur histoire (aux Etats Unis 2 étudiants LGBT+ sur 5 sont incapables de citer un événement de l’histoire LGBT+, très peu d’élèves du secondaire sont capables de citer de grandes figures noires autres que Martin Luther King ou Rosa Parks et bien souvent sans précision). Ce recentrage historique solidifie l’esprit des communautés (en leur donnant la légitimité de leur histoire et de leur héritage) et tend a éduquer non seulement la population (en créant des alliés, soulevant les tabous…) mais aussi la société (afin qu’elle soit plus inclusive).

Enfin, on peut penser à sa dénonciation de la subjectivité de l’histoire qu’on nous enseigne, ces « history month » et les récits qui lui sont rattachés peuvent briser chaque stéréotype qui colle a la peau des membres de ces groupes. Un tel pense que les femmes sont « faibles » ou « intellectuement inférieures » : on lutte en mettant en avant les femmes héroïques, guerrières et savantes dans l’histoire. Un autre a la « nostalgie coloniale » ? On aborde les figures anticoloniales, abolitionnistes, combattantes des inégalités raciales, leurs vies et leurs luttes. Ces actions sont donc des outils de premier plan pour renverser les images préconçues et insultantes rattachées à des identités marginalisées et à faire connaitre les luttes quotidiennes de tous.

Mais a l’échelle mondiale, des critiques ressortent face a ce concept, qui dérange. Si on peut écarter dans un premier temps les critiques purement intolérantes, des critiques externes et internes auxquelles on peut répondre se dégagent.

Certains dénoncent l’exclusivité de ces évènements, voire viennent à parler d’une discrimination inversée. Or, cette critique est facilement attaquable : l’exclusivité est nécessaire car l’histoire quotidienne qu’on nous enseigne, est déjà centré sur les hommes, les blancs, les hétérosexuels… Ce passage à la loupe mensuelle ne peut que faire du bien, et pointer du doigt la subjectivité de nos connaissances historiques. Mais parfois cet argument déplait car il remet en question l’histoire nationale, la base d’une société : on peut penser à Morgan Freeman en 2005 qui avait déclaré «Je ne veux pas d’un Mois de l’Histoire des Noirs. L’Histoire des Noirs c’est l’Histoire Américaine ».

Certains ont pensé une alternative à cette question : et pourquoi pas étudier l’autre face en parallèle, l’autre partie du rapport de domination ? L’écrivain James Baldwin avait proposé par exemple une « Semaine de l’Histoire des Blancs » : il affirme que sa volonté n’est pas de parodier les « diversity month » mais d’au contraire y apporter un complément, qui aurait pour objectif de casser les mythes fondateurs qui divise a la base la population (les hiérarchies raciales, la masculinité toxique, l’hétéronormativité et encore bien d’autre !). Alors même si cette proposition reste caricaturale, sa volonté s’approche des tentatives actuelles du même genre avec les « gender studies » qui étudie l’histoire de la masculinité par exemple.

D’autres y voient des divisions inutiles, de plusieurs manières : la plupart mettent en avant (avec toutes les autres opérations centrées sur des groupes discriminés) qu’il s’agit d’un tremplin au communautarisme. Cependant, ces « Diversity History Month » ne sont pas à proprement parlés exclusifs : les informations et évènements sont ouvert a tous et c’est l’ensemble de la population qui est la cible afin de changer et de diversifier la mémoire nationale !

D’autres incluent le fait légitime qu’il est compliqué de se poser avec une histoire commune, en vue de la diversité des groupes qui veulent être représentés. Rokaya Diallo, militante anti-raciste et chroniqueuse radio, qui soutient la mise en place d’un « Black History Month », souligne quand même la complexité de la chose devant la presse : « Il n’y a pas une histoire des Noirs de France mais plusieurs histoires. Une conscience noire est aujourd’hui en éveil mais il existe encore beaucoup de divergences. ». Il en est de même pour les autres « consciences », et là se pose un souci qu’on rattache bien souvent à l’intersectionnalité : la voix d’un groupe discriminé n’est elle réellement qu’une seul voix, parlant pour tous ? La médiatisation croissante de pensée comme l’afro-féminisme ou encore le refus en 2018 de renommer le « Black History Month » en « Diversity History Month » (la généralisation des minorités occultait les mémoires personnelle des communautés) sont la preuve que l’affaire n’est pas simple à résoudre. Et c’est ce côté « touchy » de concept de « diversty history month » qui pousse beaucoup de politiciens à rester passifs envers la question de la représentation des minorités dans ces événements.

Ainsi, ce concept, même s’il comporte encore quelques questions, est intéressant puisqu’il peut pousser chacun a s’interroger sur ses propres connaissances et sur les difficultés de l’autre. On peut alors se demander pourquoi ces projets de « diversity month » ne percent pas en France ? Même si les raisons sont sûrement multiples (très peu d’expression sur le sujet mais un tel évènement demande quand même de l’organisation massive s’il veut être bien réaliser et toucher le maximum de personne), on peut ajouter aussi le retard progressiste de la France. On a beau se targuer de l’invention des droits de l’homme, mettre au point un événement centré sur les minorités dans notre contexte actuel (tabous coloniaux, mouvement féministe bafoué par la dernière cérémonie des Césars, taux d’homophobie inégalé en 2019…) parait malheureusement être utopique, pour le moment. Mais quelques améliorations sont à noter. Un premier « Black History Month » a été organisé en février 2018 en France (A Bordeaux spécifiquement) par exemple. Mais dans un pays où le racisme fait de pair avec un virus, où malgré tout les mouvements politiques, les plaintes pour harcèlement sexuel ont augmenté de 46% en 2019, où les thérapies de « guérison homosexuelle » existent encore, il est urgent d’agir…

Alors bien sûr les « diversity history month » ne vont pas apporter la paix sociale, l’équité, le respect de tous, du jour au lendemain. Ça serait naïf de croire ça : le concept n’est pas parfait, certaines personnes y seront sûrement hermétiques ou bien saurons en pointer d’autres critiques… Cet événement est intéressant mais il peut être considéré encore trop isolé. Cependant l’éducation est tout de même un vecteur majeur pour une personne et une population. Si on couple ce concept a d’autre mesures luttant pour l’égalité des droits, des opportunités et la prise de recul sur notre culture et notre histoire, il peut par extension avoir encore plus de sens. Alors on peut espérer voir ce concept s’intégrer de plus en plus en Europe (lentement mais sûrement) et cela pour la représentation des nombreuses minorités qui y sont présente. Et qu’à l’avenir on est plus besoin de passer un mois a spécifier que certaines figures, histoires et luttes ont existé depuis toujours pour enfin jouir d’une Histoire qui ne néglige personne vis-à-vis de son identité.

Thomas Petit

J’ai n’ai évidemment pas pu être exhaustif sur chacun de ses sujets qui mérite tous une attention particulière a part entière, et je vous invite donc a vous renseignez sur chacun de ses événements! Je mets en lien un calendrier qui répertorie leur dates (et qui montre qu’il en existe beaucoup dans le même genre!: https://www.tmcc.edu/diversity/awareness-calendar

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