Vert comme Saint-Ger ?

Aujourd’hui devait se tenir la marche pour le climat, annulée en raison de l’épidémie en cours. Encore une fois, des jeunes devaient sortir dans la rue pour réclamer des politiques à la hauteur de l’urgence écologique. Et une fois de plus, comme depuis des mois, cela aurait contribué à visibiliser les questions environnementales et les différentes luttes contre le massacre du vivant. Mais une fois de plus, cela n’aurait rien changé à l’attitude de nos gouvernements : la connivence du gouvernement français avec les lobbys ennemis de l’écologie, l’usine de lenteur que constituent les COP successives, le manque d’ambition du “Green New Deal” de l’Union européenne, autant d’éléments qui ne sont plus à prouver et qui montrent que la réponse à ces défis ne viendra pas d’en haut, en tout cas pas à temps. Alors que faire ?

On peut commencer par regarder autours de nous. Par regarder le lieu de nos études par exemple, qui est aussi celui de notre vie de tous les jours : Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, dont l’ambition est celle d’un “IEP du XXIe siècle” selon les mots de celles et ceux qui le dirigent. Or le XXIe siècle est celui des catastrophes globales que nous sommes d’ores et déjà en train de vivre. Alors regardons d’un peu plus près ce qu’il en est.

Notre IEP a la marge de manoeuvre nécessaire pour répondre aux enjeux écologiques, sociaux et climatiques. Il a le luxe de la jeunesse, avec seulement cinq années d’existence. Il a l’avantage de sa taille, réduite, qui est susceptible de rapprocher les étudiant.e.s à la fois entre elles et eux, et de la direction de l’établissement, parfois plus encline à nous écouter qu’ailleurs. On peut penser notamment à la journée de grève mondiale pour le climat du 15 mars 2019, il y a presque un an pile, pour laquelle les étudiant.e.s de Saint-Germain s’étaient mobilisé.e.s, et que la direction avait soutenu en banalisant les cours ce jour. Il a une vie étudiante riche aussi, avec des associations et groupes engagés dans ce domaine, comme Solidarités ou le CAST. ll a une jolie couleur enfin, qu’il est le seul IEP à porter, et fièrement : le vert (et le bon vieux chant qui va avec). Autant de facteurs, même symboliques, qui peuvent rendre optimistes quant au chemin vers l’avenir emprunté par notre IEP.

Mais tout cela est-il suffisant ? “Campus engagé”, peut-on lire au-dessus des poubelles de tri des déchets, qui certes n’existaient pas auparavant chez nous. Pas sûr néanmoins qu’on reste en-dessous de 2°C de réchauffement, ou même 4 ou 5, d’ici la fin du siècle, avec ça. “Couverts biosourcés”, peut-on encore voir sur la vaisselle jetable du restaurant universitaire, qui certes a remplacé les couverts en plastique classique. Mais leur destin reste le même : la poubelle du Crous, qui continue probablement à peser quelques centaines de tonnes chaque année.

On est donc encore loin du compte dans ce qu’on pourrait attendre de notre établissement en termes de révolution écologique. Et les cours alors ? Sur toutes ces années à Saint-Germain, notre temps passé en salle de classe n’aura-t-il pas été considérable ? Pourtant, la place faite dans le cursus à certains défis “du XXIe siècle” semble bien mince. Seul un cours obligatoire en première année est entièrement consacré aux enjeux écologiques, bien que j’ignore son contenu exact. Un séminaire à caractère optionnel en deuxième année s’y rattache aussi. Ce qui est déjà plus qu’avant. Cependant, tout le reste des cours ne les aborde que de manière connexe, ou alors pas du tout. Parmi la vingtaine de masters 2 proposés, un seul format aux questions de “développement durable”, et dans un champ spécifique qui est celui de l’économie. Les autres n’en parlent pas, ou peu.

Ce constat s’inscrit dans un contexte plus large dans l’enseignement supérieur, avec seulement 11 % des formations qui abordent actuellement les enjeux climat-énergie de manière obligatoire d’après un rapport du think tank The Shift Project. Or 81 % des étudiant.e.s ayant répondu à une consultation nationale menée en 2017 souhaitent que leur futur métier intègre les enjeux du développement durable, et malgré toutes les critiques que l’on peut adresser à cette dernière notion, c’est une proportion massive. Il est également utile de rappeler que la Charte de l’environnement de 2004 fait de l’éducation à l’environnement un principe à valeur constitutionnelle. Son article 8 dispose en effet : “L’éducation et la formation à l’environnement doivent contribuer à l’exercice des droits et devoirs définis par la présente Charte”.

Mais qu’est-ce qui empêche de parler des mouvements écologistes en histoire des cultures politiques ? de remplacer le cours de droit bancaire (pire cours, fuyez) par un cours de droit de l’environnement ? de consacrer, selon un modèle similaire à celui du Challenge data (fuyez encore), une semaine à la résolution de problèmes concrets portant sur la transition écologique ? globalement, d’intégrer toutes ces problématiques à l’ensemble de la formation, de manière transversale ? Car l’écologie n’est pas une question à part. Elle est en interaction avec l’ensemble des champs du savoir, et en intersection avec toutes les autres problématiques : le genre, la race, la question sociale…

Les étudiant.e.s sont aussi la société de demain. Ignorer cela reviendra à répéter les mêmes erreurs des responsables politiques que nous critiquons aujourd’hui. Si la réponse ne viendra pas d’en haut, elle pourra venir de nous. De notre capacité à prendre la mesure de l’urgence, de la pression exercée sur celles et ceux qui décident dans notre IEP, en bref, de notre mobilisation collective. Dès lors, peut-être que l’on n’aura pas marché pour rien.

Nicolas Grojnowski

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