L’affrontement Biden/Sanders ou comment le parti démocrate vit une scission idéologique.

Avant que le coronavirus (covid 19) arrive de l’autre côté de l’Atlantique et engrange une crise sanitaire dont on commence à peine à comprendre les effets dévastateurs, la campagne électorale de la primaire du Parti Démocrate battait son plein. Dans l’univers politique américain, la primaire est extrêmement importante puisqu’il s’agit du processus électoral par lequel sympathisants et militants d’un parti peuvent désigner leur candidat à l’élection présidentielle.

Comment était censée s’organiser tout d’abord la primaire démocrate ? Dans l’optique de la présidentielle de 2020, le premier événement de cette primaire a été le caucus de l’Iowa qui s’était tenu le 3 février. Ce caucus est connu pour être assez particulier dans son organisation, les Iowans se réunissent et élisent des délégués aux conventions du parti dans les comtés, ces derniers élisent à leur tour des délégués pour les conventions des districts et de l’Etat de l’Iowa et ce sont enfin ces délégués qui choisissent les délégués nationaux.

Cette organisation est parfois décriée pour sa complexité d’autant plus que l’édition de 2020 a été réellement catastrophique si bien qu’aucun vainqueur pour l’Etat n’a pu être désigné. Par la suite, le mois de février a vu se produire deux débats, puis des primaires dans les Etats du New Hampshire, du Nevada et de la Caroline du Sud. Très rapidement, plusieurs candidats se désistent : Andrew Yang, Michael Bennet, Deval Patrick abandonnent après leurs résultats dans le New Hampshire ; Tom Steyer et Pete Buttigieg se retirent après leurs mauvais scores en Caroline du Sud. Le prochain événement crucial de la campagne a été le Super Tuesday le 3 mars, ce sont 14 Etats dont les deux plus peuplés (Texas et Californie) qui votent le même jour. Plus la population est élevée, plus le nombre de délégués en jeu est important, par exemple en Californie les candidats se disputent 415 délégués sur un total de 3979.

Et de fait, ce Super Tuesday a tenu toutes ses promesses et cet évènement que Bernie Sanders qualifie de « cinquième campagne » a participé à relancer complètement la campagne en laissant place à un vrai duel entre le dernier cité Bernie Sanders et Joe Biden. Si Joe Biden semblait véritablement enterré après une piteuse 5ème place dans le New Hampshire, il a pu inverser la tendance et nous chercherons à voir comment et pourquoi plus bas.

Le prochain épisode devait être la primaire de Géorgie et devenait déjà un tournant car ces Etats restants sont des cruciaux pour Sanders afin de refaire son retard et pour Biden dans son intention de creuser l’écart, mais ça c’était avant que le covid 19 décide de jouer les troubles faits dans le pays. Pour faire face au coronavirus les Etats devant voter par la suite ont finalement décidé de fermer leurs bureaux de vote et de convoquer les électeurs à des dates ultérieures (principalement en juin) bien que Donald Trump ait qualifié ces décisions de mesures « inutiles ».

Nous l’avons donc compris ce sont les deux septuagénaires Bernie Sanders (78 ans) et Joe Biden (77 ans) qui vont se disputer l’investiture du parti démocrate dans cette élection de 2020 très importante pour la force démocrate qui se doit de réagir après la tragédie de 2016 qui a vu le candidat républicain déjoué tous les pronostics. Cet affrontement entre deux membres d’un même parti est assez révélateur d’un fossé idéologique qui se creuse au sein d’un parti qui ne semble pourtant pas habitué à de telles divisions internes.

Le moins que l’on puisse dire en parlant de Joe Biden, c’est qu’il est loin d’être un novice en politique. Diplômé de droit en 1968, il se lance en politique en 1972 en se présentant à l’élection sénatoriale du Delaware qu’il remporte et il restera à ce poste pas moins 36 ans en briguant 7 mandats. Il s’y distingue en étant en 1994 le principal initiateur du « Biden Crime Law » sur les crimes dits violents, en 2000 avec le « Violence Against Women Act » contre les violences faites aux femmes, et aussi en étant un grand défenseur du concept de propriété intellectuelle. Dans les années 90, il s’implique dans le conflit en ex-Yougoslavie en tant que membre du comité des Affaires étrangères du Sénat, après les attentats du 9/11 il fera partie de l’immense majorité au Congrès à voter en faveur du Patriot Act mais en sera très critique une fois la guerre achevée.

Il est toutefois difficile d’évoquer le parcours de Joe Biden sans mentionner les terribles drames personnels dans sa vie. D’abord en 1972 lorsqu’il perd son épouse et sa jeune fille en 1972 dans un accident de voiture, puis en 2015 lorsque son fils Beau Biden décède d’un cancer du cerveau. Suite à cette épreuve il décide de ne pas se porter candidat à la primaire démocrate de 2016. Joe Biden est aussi connu pour avoir été pendant 8 ans le vice-président de Barack Obama, jusqu’à 2016 mais décide de se porter candidat pour atteindre le poste suprême en avril 2019 et est alors présenté comme grand favori dans un camp démocrate qui se cherche encore. Son début de campagne est extrêmement compliqué : il est fortement critiqué en raison de ses prises de positions passées (notamment concernant le mariage pour tous) mais aussi en raison de sa fortune personnelle qui le déconnecte quelque part de la population.

Néanmoins, après des résultats assez décevants aux premières élections il parvient à redresser la barre comme nous l’avons vu. Dans un premier temps il a pu bénéficier d’une assez large couverture médiatique, vantant son expérience au sommet du pouvoir et son sens du devoir. Il a également paru surprenant que les accusations d’abus sexuel et de harcèlement sexuel dont il est l’objet n’aient pas été reprises dans les grands journaux quand il s’est lui-même posé en champion de la lutte contre les violences faites aux femmes. Un autre facteur de sa percée électorale est également le ralliement de plusieurs candidats et candidats à sa candidature, de fait il a pu bénéficier du ralliement de Pete Buttigieg, d’Amy Klobuchar, de Michael Bloomberg puis enfin d’Elizabeth Warren. Ces ralliements permettent à Biden d’obtenir un nombre encore plus important de délégués, de creuser l’écart sur son adversaire mais surtout de se présenter comme un figure rassembleuse qui fait l’unanimité au sein de son camp. Finalement on se rend compte que sa réelle qualité est sa capacité de rassembler autour de lui, un sondage paru lundi dans le Detroit Free Press donne même Biden largement en tête, avec 24 points d’avance sur Sanders parmi l’électorat démocrate.

Mais que propose-t-il ? En matière de santé, Joe Biden cherche surtout à se poser sur les bases acquises lors de l’ère Obama, « l’Affordable Care Act », qui a donné une assurance santé à 20 millions d’Américains, mais n’a pas empêché l’explosion des frais de santé. S’il propose de l’étendre à un peu plus d’américains, sa priorité est de ne pas provoquer une hausse trop forte des impôts. Sur l’éducation, si son constat sur la perte de compétitivité du système d’enseignement américain est le même que son adversaire, Joe Biden propose également de tripler les fonds alloués aux écoles mais préfère laisser la liberté aux écoles de fixer les salaires des enseignants, profession souffrante d’un manque de reconnaissance. Sur sa politique de régulation des entreprises, Joe Biden est là aussi assez mou en ne proposant qu’un taux d’imposition minimum de 15% et des « sanctions » contre les pays pratiquant le dumping fiscal sans en préciser pour autant la teneur. Il a été attaqué par ses adversaires sur ce point, lui reprochant par ailleurs ses lien avec Wall Street et les grandes entreprises auprès desquelles il a pu trouver son financement. On le comprend, son programme est donc loin d’être révolutionnaire et paradoxalement voila sa plus belle force. L’idée de ses supporters beaucoup plus nombreux depuis le super Tuesday est de faire battre le président actuel par un ancien vice-président qui a accompagné Barack Obama. Cela lui permet d’engranger à ce titre une grande partie du vote afro-américain. C’est ce qui explique son « succès surprise ».

De l’autre côté, presque sur une autre planète dans la galaxie du Parti Démocrate, se trouve Bernie Sanders, encore plus vieux que Joe Biden et lui aussi avec une carrière politique extrêmement bien fournie. Il est issu d’une famille juive ayant fuie l’Europe et les persécutions contre les peuples juifs et naît à Brooklyn en 1941. Ainsi il se forme et s’intéresse très tôt à la politique, il comprend que le NSDAP allemand est arrivé au pouvoir par les urnes et donc que la politique est un sujet des plus sérieux. En 1981, il est élu maire de la ville de Burlington dans le Vermont en se présentant pourtant sans étiquette, faisant de lui le seul maire sans étiquette du pays à l’époque. Il y applique une politique très à gauche et se fait réélire 3 fois. Entre 1991 et 2007, il siège à la Chambre des Représentants en tant que député du Vermont avant d’être élu au Sénat en 2007. Déjà candidat à la primaire démocrate en 2016 mais battu par Hilary Clinton, Bernie se représente en 2020 après avoir été très largement critique du gouvernement républicain mené par Donald Trump. Il reçoit le soutien de personnalités telles que Michael Moore mais aussi d’Alexandria Ocasio-Cortez, représentante au Congrès du 14ème district de New York et étoile montante de l’aile gauche du parti démocrate. Dès le début de sa campagne Bernie se présente comme un « socialiste démocrate » et prône une véritable révolution dans le pays au niveau de la redistribution des richesses.

Au niveau de la santé, Sanders va bien plus loin que son adversaire centriste en préconisant la fin progressive des assurances privés pour instaurer un régime unique public qui couvrirait aussi les 30 millions d’Américains non pris en charge actuellement. Des hausses d’impôts serviraient à financer cette immense refondation, qui coûterait au pays 17.500 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Son programme prévoit donc des hausses d’impôts pour financer des mesures sociales et environnementales et encore une fois, il propose des mesures très marquantes. L’une de ces mesures phares est la création d’un impôt sur la fortune , allant de 1 % pour les couples mariés disposant d’une fortune supérieure à 32 millions de dollars (16 millions de dollars pour les célibataires), à 8 % pour les fortunes dépassant les 10 milliards de dollars dans l’objectif de récolter 4.350 milliards de dollars en dix ans. Pour régler le problème du coût des études Bernie Sanders propose d’effacer la dette étudiante de 45 millions d’Américains (soit 1.600 milliards de dollars) et de plafonner le taux des emprunts à 1,88 %, tout en proposant une prise en charge gratuite des enfants en bas âge. Enfin l’aspect pouvant être perçu comme le plus radical dans son projet figure sans aucun doute dans son rapport aux grandes entreprises privés.

Il propose que les entreprises de plus de 100 millions de chiffre d’affaires ouvrent leur capital par émission d’actions nouvelles à hauteur de 2 % par an aux salariés, jusqu’à atteindre 20 % du capital et que les salariés élisent 45 % des administrateurs dans les conseils. Son objectif ici est double : lutter au mieux contre la précarité et le chômage mais aussi redonner un réel pouvoir aux travailleurs dans leurs organismes de production. Il cherche à lutter contre le pouvoir de Wall Street et du « monde de la finance » en établissant une taxation des transactions financières, d’aucuns pourraient y voir une attitude plutôt populiste en définissant la finance comme un ennemi de la « working class ».

Si ce programme trouve un certain public et parvient à générer un relatif enthousiasme notamment chez les jeune et une partie de cette working class, il ne fait toutefois pas l’unanimité. Il lui est aujourd’hui quasi impossible de reprendre à Joe Biden l’électorat afro-américain qui constitue une des forces vives des ressources électorales démocrates et ce malgré le soutien affiché du pasteur Jesse Jackson au candidat socialiste. Ses positions radicales contre la peine de mort, son hostilité au libre échange total, son ambitieux « Green New Deal », sa défense d’un système de santé universel, autant de points où il est incapable de faire l’unanimité et ce pas même pour l’ensemble des américains mais au sein seulement de l’électorat démocrate.

« Si c’est Bernie Sanders qui parvient à l’emporter, cela montrera que la base militante du Parti Démocrate est effectivement prête à délaisser cette attitude centriste et plutôt molle pour se diriger vers une vraie force politique de gauche qui n’hésiterait pas à assumer sa tendance socialiste. Comme le Parti Républicain l’a fait en se « radicalisant » à droite, peut être est-ce désormais au tour des démocrates de devenir un parti réellement centré sur une idéologie. »

Le programme de gauche assumée de Bernie Sanders, sur l’assurance maladie ou la gratuité des études, est ainsi perçu comme « révolutionnaire » aux États-Unis, il existe chez les élites économiques et politiques, l’establishment démocrate une crainte qu’il n’effraie les électeurs centristes. Conscient que son âge pouvait être un handicap, même si son adversaire est plus âgé que lui, Joe Biden s’est présenté comme un vrai leader, une figure crédible pour une nouvelle génération de dirigeants démocrates. Cette primaire est particulièrement cruciale car il est clair qu’il existera désormais un avant et un après. Si c’est Bernie Sanders qui parvient à l’emporter, cela montrera que la base militante du Parti Démocrate est effectivement prête à délaisser cette attitude centriste et plutôt molle pour se diriger vers une vraie force politique de gauche qui n’hésiterait pas à assumer sa tendance socialiste. Comme le Parti Républicain l’a fait en se « radicalisant » à droite, peut être est-ce désormais au tour des démocrates de devenir un parti réellement centré sur une idéologie.

Cyril Evuort

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