Les violences faites aux femmes, c’est tous les jours

Le 8 mars, c’est une fois par an. Les violences faites aux femmes, c’est tous les jours.

Gratuité des protections hygiéniques en Ecosse, Harvey Weinstein condamné à 23 ans de prison ferme, la mémorable tribune « On se lève, on se casse » de Virginie Despentes… C’est dans ce contexte que je me suis fièrement rendue à la marche du 8 mars contre les violences faites aux femmes, 14h place d’Italie. Outre Paris, le mouvement s’est étendu à la France entière. L’initiative du collectif féministe Nous Toutes aura rassemblé plusieurs milliers de manifestant.e.s, au sein d’un cortège pacifiste haut en couleurs. Le slogan féministe « Nous sommes fortes, nous sommes fières et féministes et radicales et en colère » résonne encore dans ma tête à l’heure où j’écris ces lignes. Venez avec moi, je vous emmène.

On entend des slogans, des chants. On ressent la symbiose de mille énergies qui sillonnent la capitale, ne laissant rien ni personne les arrêter. Même pas la pluie, qui en fait des siennes, et que les parapluies colorés narguent en dansant. On y voit des pancartes tenues à bout de bras, aux slogans qui parlent d’eux-mêmes : « Égalité de salaire, moins de paroles en l’air », « Ras le viol » ou encore « Si toi aussi t’es un macho, tape dans tes couilles ». On se faufile, on se hâte pour rejoindre la fanfare qui anime ce cortège. Un peu plus loin, un groupe de militantes mexicaines réalise la chorégraphie du chant féministe chilien « ¡Un Violador en tu camino! », devenu hymne international. Finalement, ce cortège permet l’expression de diverses nationalités et revendications : les inégalités salariales (rappelons qu’en France, à temps plein équivalent, les femmes gagnent 18.5% de moins que les hommes, selon l’INSEE), la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, le droit à l’avortement (par exemple avec la présence de collectifs argentins), etc. Si cette liste est non-exhaustive, les luttes, elles, convergent vers cet ennemi commun et bien connu : le patriarcat.

Pourtant, le tableau n’est pas « tout rose ». Ou plutôt « tout violet » (ndlr : la couleur de Nous Toutes). Le samedi 7 mars au soir, la veille de la marche, un mouvement féministe, pacifiste et unificateur a rapidement tourné à l’émeute. Destiné à prouver que la rue appartient autant aux femmes qu’aux hommes, il n’a obtenu comme réponse que des cris, des larmes et des gaz lacrymo. Des vidéos prises dans la station de métro République témoignent de la violence injustifiée exercée envers plusieurs féministes, tirées par les cheveux, traînées à même le sol, insultées et frappées. Anne Hidalgo, maire de Paris, s’est dite « choquée par les violences inadmissibles ». Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, a également insisté sur le fait que « toutes les femmes doivent pouvoir manifester pacifiquement pour faire respecter leurs droits ». Je salue le courage de toutes ces femmes présentes le 7 mars, qui, dans une démarche pacifiste pour la défense de leurs droits fondamentaux tels que la manifestation en elle-même, ont vu ces derniers bafoués. Le témoignage glaçant d’Hélène Molinari, journaliste et manifestante, confirme bien qu’une fois encore, l’égalité entre les sexes est loin d’être gagnée : « Un policier se retourne et me dit : ‘Mademoiselle, elle est à qui, la rue là ?’ ».

La marche du lendemain, elle, ne connut aucun débordement et fut placée sous le signe de la bienveillance et la sororité, autrement dit la solidarité entre femmes. Ce dimanche dans ce cortège, j’ai assisté à de beaux moments entre manifestantes, fortes et unies, ensemble. Et j’étais fière d’être dehors le 8 mars. La journée des droits des femmes. Pas la journée de la femme (à ce niveau-là, pas besoin de vérifier, nous le sommes tous les jours). Le 8 mars, ce n’est pas l’occasion de nous vendre des fleurs ou du maquillage. Non, promis, en me levant ce matin-là, je n’ai pas subitement eu envie d’un mascara à -30%. Peut-être demain, dans un mois ou jamais. Déjà, j’aimerai pouvoir aller l’acheter sans me faire siffler et appeler« Mademoiselle » trois ou quatre fois sur mon chemin. Oui, participer aux marches est un geste qui a de l’importance, ce n’est pas nouveau : il existe mille et une façons de changer les choses, la marche pacifiste en fait partie.

Parce que la rue est une arme de choix dans la lutte contre le patriarcat. Si j’espère vous encourager, vous aussi, à brandir votre pancarte la prochaine fois (bon, ce n’est peut-être pas le moment opportun pour dire ça…), c’est parce que la place des femmes dans les manifestations est cruciale. Des études américaines ont montré que les femmes ont souvent plus de mal que les hommes à se faire entendre et apparaissent comme moins légitimes à manifester (Pain, 1997). En effet, la construction sociale de la peur face à la violence se rencontre très souvent dans la rue, synonyme d’insécurité pour les femmes. Par exemple, en 1999, Koskella étudie le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville d’Helsinki : il s’avère que les femmes ont tout aussi peur d’être dehors de nuit, été comme hiver. Rien à voir, donc, avec le manque de lumière comme certains peuvent l’avancer, mais bien avec la dimension sociale de la nuit. Ainsi, en marchant, les femmes se réapproprient l’espace public, qu’elles méritent tout autant. C’est en s’inscrivant dans cette démarche que le collectif Nous Toutes a d’ailleurs pris l’initiative de rebaptiser 1 400 rues parisiennes, dans la nuit du 7 au 8 mars (seules 2% des rues portent le nom d’une femme en France). Oui, la force numérique renforce le poids du combat : venir nombreux.ses, en masse, pour s’indigner est aussi une façon, à mes yeux, de témoigner de son soutien aux femmes victimes des violences. Parce que les chiffres font froid dans le dos. Selon un rapport de l’Inspection Générale de la Justice, 80% des plaintes pour violences conjugales sont classées sans suite en France et seulement 1% des viols sont condamnés (chiffres de 2016, Marlène Schiappa). Dans un article de Muriel Salmona, Présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, l’enquête IVSEA (2015) démontre que 51% des violences sexuelles commencent avant 11 ans et 26% avant 6 ans. Dans le récent questionnaire diffusé par Nous Toutes, 8 femmes françaises sur 10 rapportent des faits de violences psychologiques, physiques ou sexuelles dans le cadre d’un rapport sexuel (avec un ou plusieurs partenaires). Des chiffres qui concernent uniquement la France (je vous invite à aller voir le remarquable travail de FAM pour des chiffres plus précis sur la condition féminine dans le monde). On continue ?

Les violences faites aux femmes, c’est tous les jours. Et malheureusement, dans le contexte actuel de confinement, l’augmentation des violences est considérable (23% en France, selon les chiffres officiels). Si sortir dans la rue est de l’ordre du militantisme pour les unes, il n’est autre qu’une échappatoire à la souffrance pour d’autres. Pour reprendre les termes de Nous Toutes, « Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir ».

Chloé Chamard

Photo : Cécile Bouanchaud pour Le Monde

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