L’abstention, ce mal démocratique.

#Municipales2020. C’était bien parti. Les partis politiques se sont jetés dans la bataille, espérant pour les uns s’implanter au niveau local, montrer qu’ils existent pour d’autres. Cela s’est terminé par deux informations. La première, que l’on a découvert comme une catastrophe dès 10h et tout au long du 15 mars : un taux d’abstention historiquement bas (44,6%). La deuxième, c’est que dès le lendemain, on apprenait que le second tour qui devait se tenir pour les 8000 communes restantes, était lui reporté à on ne sait quand, à cause du virus et du confinement. 

Cette histoire d’abstention hante la République française. J’en suis navré, nous allons devoir commencer par le « c’était mieux avant » : en 1965, 1969, 1974 et 1981, le taux de participation respectif du premier tour des élections présidentielles était de 84,75 ; 78,59 ; 84,23 et 81,09%. Pour le référendum de validation de la Constitution de la Vème République, et celui sur la réforme du Sénat, on parlait même de 80% de suffrages exprimés ! C’était mieux avant, dit-on. On parle tout de même de 20% d’abstention pour ces scrutins, alors que d’autres élections rassemblent déjà beaucoup moins : c’est le cas des élections cantonales (aujourd’hui élections départementales) dont la première édition de la Vème République comptait 45% d’abstention ; idem pour les législatives de 1962 (après dissolution) avec 69%. C’est à partir de 1981 que l’on a réellement commencé à parler d’une montée de l’abstention, avec un splendide écart de 10 points de pourcentage entre le premier tour des présidentielles et celui des législatives ; en 1988, après la réélection de François Mitterrand, cet écart augmente à 15pts de pourcentage. En 2017, après l’élection d’Emmanuel Macron, l’écart était de… 29 points. 

Il est difficile de légitimer une démocratie si sa base, l’électorat, ne vote pas. Nous avons en France un système d’élections à deux tours (hormis pour les élections européennes, qui sont par définition…européennes) qui signifie que nous finissons avec une dualité. Il s’agit alors de voter pour la candidature qui semble la plus proche de son vote initial, si tant est qu’elle ne soit pas justement qualifiée au second tour : au bout du compte, l’offre étant réduite, les citoyens doivent avoir davantage de facilité à adhérer au projet du second vote. Toutefois, en pratique, la pratique s’est quelque peu délitée : d’abord d’un bord à un autre par effet de masse (par exemple le « siphonage » de Sarkozy de l’électorat indécis envers Royal en 2007), puis ce même changement sans adhération (certains votants de Hollande en 2012 le faisant contre ce même Nicolas Sarkozy et non pour François Hollande). Cette désillusion, comme on s’amuse à l’appeler, est compliquée à interpréter à travers les taux de participation parce qu’il homogénéise les caractéristiques objectives des électeurs. Ainsi, la logique que l’on pourrait adopter est de ne plus simplement penser l’abstention comme un phénomène ponctuel mais comme une logique découlant de la confiance. Le baromètre de confiance / défiance politique du CEVIPOF de Sciences Po Paris nous permet d’avoir un peu plus d’indications ;

  • Sur la période 2009-2019 : les interrogés étaient environ 30% à décrire leur état d’esprit comme las, morose ou méfiant. Seuls 46% estimaient avoir une image positive d’eux-mêmes.
  • Sur cette même période, 37% se disaient toujours optimistes en pensant à l’avenir : et 66% que les jeunes de l’époque auraient moins de chances de réussir par rapport à leurs parents. 
  • 79% avaient des sentiments négatifs concernant la politique (dont du dégoût pour 39%), et seuls 13% s’en préoccupaient. Gauche et droite ne donnaient chacune confiance à plus de 20% de Français. 
  • Pourtant, les interrogés pensaient très majoritairement que la démocratie était un régime optimal (83-89%) et que le vote était le moyen d’expression était le plus efficace pour les citoyens (61%).
  • Enfin, le seul élu à avoir majoritairement la confiance des citoyens était le maire (60%). A côté des députés (41%), l’exécutif ne dépassait pas les 30% d’opinions favorables. C’est bien moins que les hôpitaux, les PME, l’armée, la police, l’école…

La lutte pour le suffrage universel a été longue et séquentielle. De nombreuses personnalités comme Odilon Barrot, Charles Maurras, et même Alexis de Tocqueville étaient opposées à laisser le peuple voter : les uns par peur de la dictature de l’ignorance, les autres par peur de l’individualisme contre-productif. Si ces doutes ont pu être infirmé avec la pratique, il n’empêche qu’il y a de très fortes incohérences dans le vote. Nous pourrions ainsi évoquer celle de l’écart entre les présidentielles et les législatives : alors que l’on vote pour une figure aux présidentielles, on vote pour des candidats aux législatives inconnus jusqu’alors et élus selon leur étiquette partisane dans un contexte de victoire / défaite politique qu’il s’agit de confirmer. De plus, l’offre politique est plus réduite durant les législatives, et peut donc ne pas correspondre aux électeurs qui n’ont pas le réflexe de se reporter sur un candidat plus proche idéologiquement. Enfin, parce que cette dite idéologie est abstraite pour beaucoup : déjà dans les années 1960, seule la moitié des Américains étaient capables de situer et interpréter des notions comme le libéralisme ou le conservatisme [Converse, 1964]. Des notions floues, tout comme les enjeux politiques. On pourrait ici faire un éventuel lien entre l’effet de cadrage des médias et la construction des priorités des électeurs « fragiles » dans leur intérêt pour le politique [Iyengar, 2015] … 

Il est vrai que le politique ne renvoie pas toujours de bonnes images (affaire Bygmalion, affaire Ayrault, affaire Tapie, affaire Juppé, affaire des HLM… Affaire Benalla ?…).  Beaucoup sont donc « passés à la casserole » avant de voir leurs vies politiques s’effondrer ; pourtant, nos cerveaux ont une fâcheuse tendance à ne retenir que le négatif, alors que parallèlement nous ne prêtons pas autant d’attention à notre propre démocratie. Les incohérences se cumulent : alors que l’on parle d’une vision impérative de la représentation (selon laquelle l’élu doit se plier aux opinions changeantes de ses représentés), l’apathie politique et le manque d’adhésion encouragent à ne rien faire. Or la pente déclinante de la participation aux scrutins est alarmante.

Recourir à des sanctions financières (en imitant la Belgique) se base donc purement sur la rationalité économique, mais ne garantit pas l’intérêt pour les enjeux politiques et peut même amener à des votes compulsifs et aux votes blancs (que nous les décomptions ou pas). En effet, certains électeurs n’ont pas le capital culturel ni l’intégration qui la permet pour qu’ils puissent assimiler correctement les informations qui mènent jusqu’à l’urne (nous pouvons ici évoquer les « oubliés de la politique » et les individus pour qui les problèmes personnels priment). De même, même si d’autres électeurs peuvent être très fortement intéressés par la matière politique, ils peuvent se trouver aux marges du système démocratique dont ils refusent logiquement, dans leur démarche intellectuelle et idéologique, l’acte républicain du vote (c’est le cas de la famille anarchiste et de la famille autoritariste et totalitariste). Cette typologie nous permettrait de comprendre les 4 millions de Français non-inscrits sur les listes électorales.

Entre choisir de faire le bélier contre les abstentionnistes et insister sur de l’éducation civique à plus long-terme (l’Enseignement Moral et Civique mis en place dès 2015), il y a l’électeur stratège. Dans des sociétés post-industrielles où les variables lourdes classiques comme la classe sociale et la religion ont chuté (effondrement du vote communiste par identification et majorité de l’athéisme), l’avènement de l’individualisme peut à la fois apporter sa balance. Libre à chacun d’en avoir son opinion : certains peuvent penser que l’individualiste peut voter en fonction des retombées personnelles postérieures (cf. De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique), d’autres peuvent au contraire affirmer que ce nouvel électeur a nettement plus de recul sur le champ politique et encouragerait les partis politiques à affiner leurs programmes. 

Quoi qu’il en soit, l’abstention électorale ne renvoie pas seulement à des citoyens apolitiques et désillusionnés, mais également à des abstentionnistes dits « hors-jeu » [Dormagen, Braconnier 2007] contre qui des mesures coercitives seraient, au-delà d’être définitivement inefficaces, irrespectueuses. Cela dit, si l’inscription sur les listes électorales doit être fait d’office, seuls les membres du Corps Electoral (députés, conseillers municipaux, régionaux et départementaux) sont tenus d’exprimer leurs suffrages lors des élections sénatoriales [article L318 du Code Electoral, depuis 2004]. Il faut pourtant au moins 25% de taux de participation pour qu’une élection soit validée. Or, ce 15 mars, ce seuil ne nous a jamais paru aussi proche…

Jonathan Cohen

Bibliographie :

CEVIPOF_confiance_10ans_CHEURFA_CHANVRIL_2019.pdf, [sans date]. [en ligne]. [Consulté le 31 mars 2020]. Disponible à l’adresse : http://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/CEVIPOF_confiance_10ans_CHEURFA_CHANVRIL_2019.pdf

Code électoral – Article L318, [sans date]. . 

Converse – 2006 – The nature of belief systems in mass publics (1964.pdf, [sans date]. [en ligne]. [Consulté le 31 mars 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/08913810608443650?needAccess=true

CONVERSE, Philip E., 2006. The nature of belief systems in mass publics (1964). Critical Review. janvier 2006. Vol. 18, n° 1-3, pp. 1-74. DOI 10.1080/08913810608443650

Iyengar et McGrady – Media Politics A Citizen’s Guide.pdf, [sans date]. [en ligne]. [Consulté le 31 mars 2020]. Disponible à l’adresse : http://pcl.stanford.edu/common/docs/research/iyengar/2007/mp-excerpt.pdf

IYENGAR, Shanto et MCGRADY, Jennifer A, [sans date]. Media Politics: A Citizen’s Guide. . pp. 21. 

Municipales 2020 : la saisissante carte de l’abstention, 2020. Le Monde.fr [en ligne]. [Consulté le 31 mars 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/03/16/municipales-la-saisissante-carte-de-l-abstention_6033186_4355770.html

A quelques rares exceptions, la participation électorale a chuté partout sur le territoire à l’occasion du premier tour des municipales. Avec des pics dans l’Est et l’Ouest.

Participation et abstention aux élections, [sans date]. [en ligne]. [Consulté le 31 mars 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.france-politique.fr/participation-abstention.htm

POLIAK, Claude, 2007. La démocratie de l’abstention, Cécile Braconnier et Jean-Yves Dormagen, Paris, Folio Gallimard, 2007. Savoir/Agir. 2007. Vol. n° 1, n° 1, pp. 79-81. 

Tocqueville: De la Démocratie en Amérique (Analyse), 2012. La-Philosophie.com : Cours, Résumés & Citations de Philosophie [en ligne]. [Consulté le 31 mars 2020]. Disponible à l’adresse : https://la-philosophie.com/tocqueville-de-la-democratie-en-amerique-analyse

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