Rendez-vous Corniche Kennedy

Ça a lieu entre un mois de juin brut et un mois d’août éternisant. Soleil cuisant. Dans ces après-midis qui durent, qui s’étirent jusqu’au crépuscule. Ça a le goût de la jeunesse, de celle qui défie. Maylis de Kerangal nous emmène Corniche Kennedy, lieu éponyme de son roman considéré comme son premier succès littéraire, sorti en 2008. Dans un endroit volé à la mer, sur cette plateforme brûlante, la “Plate” comme ils disent, juste après le virage. Ça ne raconte pas les grand-mères qui s’y prélassent dans la matinée, les routards qui s’y arrêtent le temps d’une nuit, les couples qui s’y égarent, les livraisons semestrielles de came ou les suicides lorsque la mer est noire. Ça raconte Eddy, Mario, Ptolémée, Nissim, Bruno, Rachid, Mickael, Carine, Loubna et Nadia. Les princes de la corniche. À l’âge où “on détourne la joue du baiser maternel”, ils en font leur terrain de jeux. Loin de l’univers des quartiers nord de Marseille d’où ils viennent. 

Venus bouffer le ciel
“Frimer, tchatcher, sauter, plonger, parader”, c’est tout ce qui compte. La corniche est à eux. Les sauts et les plongeons, surtout, se font sans interruption. C’est sur cet instant T que Maylis de Kerangal a choisi de se concentrer. Cet instant qui les fait traverser le bleu azur de la surface méditerranéenne au bleu pétrole des profondeurs en une fraction de seconde. Pour “bouffer le ciel”, en prendre possession. Jouer les rois. Savourer la liberté. Oublier leur condition. S’octroyer un statut. Alors, les promontoires, à travers la falaise escarpée, sont vite rejoints pour être quittés encore plus rapidement. Toujours, le maillot ajusté. 

Épiés
Mais c’est depuis les yeux des autres que, lecteurs, nous découvrons ce territoire bien à eux. Il y a d’abord cette fille qui les observe depuis sa villa à l’odeur citronnée. Qui admire Eddy, le “bégé”, celui qui mène la horde. Téméraire, elle ne désire qu’une chose : faire elle aussi partie de la bande.  Bande de mômes qui “auraient [pourtant] bien besoin qu’on leur foute des coups de pieds au cul” pour le reste de la ville. Posté sur la terrasse du bâtiment de la Sécurité du littoral, Sylvestre Opéra épie, à travers ses jumelles, leurs ombres chinoises qui se dessinent dans le soleil radiant. Flic qui a mal tourné – anciennement  chargé des affaires de crime organisé -, celui qui s’endort sur son lieu de travail, qui additionne les shots de vodka et qui recherche constamment cette femme à l’imperméable, se voit confier la surveillance de la corniche. Depuis qu’un garnement de 16 ans s’est tué après un saut à 15 mètres de hauteur, un arrêté municipal interdit les plongeons le long de la côte. Fini la Plate. À présent, il faut “désensauvager” la zone. Éliminer la racaille. Filtrer les villas du littoral de ces branleurs. C’est tolérance zéro. Commence alors la défiance, l’arrogance, face à la mer et face au commissaire.

Regard aigu 
Ça se dévore en trois, quatre soirs ce roman, quand le soleil s’éteint. La force de Maylis de Kerangal, c’est sa plume, si particulière et si riche. L’auteure nous fait explorer la langue française avec délectation. Les mots nous emportent directement capter ces vols en plein air, ces plongeons assourdissants. Son regard sur cette crête ciselée est plus que aigu. On ressent le délice de la chaleur, le vertige du haut du “Face to face”, la traque de la brigade du littoral, les amours naissants, la fureur de la jeunesse. Expérience méditerranéenne. Depuis, la femme de lettres a affirmé sa plume sur la scène littéraire française avec des romans plusieurs fois récompensés comme Naissance d’un pont ou Réparer les vivants. S’immerger dans son premier roman à succès, c’est accélérer la venue de l’été, sentir la jeunesse bouillir, piquer une tête dans l’étendue bleue. Je vous donne rendez-vous Corniche Kennedy.

Lola Uguen

Le livre : Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008) aux éditions Verticales

Adaptation cinématographique récente (pas visionnée) : Corniche Kennedy, Dominique Cabrera (2017)

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