3A, l’arnaque mobiliste

            A défaut d’être un titre d’une très bonne émission d’Envoyé Spécial, il est temps de redessiner un découpage trompeur d’une année haute en couleur.

Ce mot prend le sens de l’anonymat car il n’est pas fondamental qu’un nom soit associé à ces idées.

Quand j’ai souscrit à ce concours commun au cours d’une fraîche nuit d’hiver, j’avais l’espoir d’intégrer des associations en tous genres, de suivre des cours qui me passionnent, de découvrir les méandres de la vie étudiante mais également, et surtout, de vivre une expérience captivante et intense à l’étranger. Vivre un an au-delà de nos frontières ; quelle chance, quelle opportunité, quel bonheur. Et la notion de bonheur, ici, est centrale.

Durant mes deux premières années à Sciences Po, cette religion mobiliste m’a éprise. Elle m’a transcendé et transporté dans les plus beaux rêves d’une mobilité accomplie. Une 3A faite de voyages extraordinaires, de paysages incroyables, de rencontres, de cultures drastiquement différentes de la nôtre, de découvertes retentissantes et d’un fil Instagram vrai qui respire mon quotidien.

Bercé de mes songes, abusé de ma naïveté, je suis parti la fleur au fusil, le fantasme au cœur et la 3A parfaite dans la tête. Comme si rien ne pouvait m’arriver, j’étais puissant, invincible car protégé par ma carte « 3ème année, année bonheur ».

            Il m’a fallu une petite semaine avant de déchanter, de répudier mon environnement, de pleurer la France. Écrasé par des changements trop importants, des manières de vivre que je pensais pouvoir supporter, des détails que j’ai balayé d’un revers de main pensant qu’il fallait du changement ou que cela ne m’affecterait aucunement car résistant et ouvert. Trompé, berné, dupé. Finalement, je suis intégré à la fois dans l’université mais aussi dans la ville, par ses habitants et par des locaux. Tristement, rien n’y fait, je suis perdu mentalement. Abandonné à l’inutilité de mon existence en cet instant de vide, je réalise ma promenade bourgeoise pour « me confronter à l’adversité ». Si confrontation il y a eu, elle a gagné. Aucun problème de santé corporelle heureusement ; d’autres là-bas connaissent des complications physiques difficiles à assumer loin de chez soi. « Chez soi » a perdu tout sens d’ailleurs. Ce n’est pas ici à l’étranger mais ce n’est pas non plus à Saint Germain-en-Laye où je n’ai vécu que deux ans, ce n’est plus chez mes parents.

J’erre et j’attends sans relâche que le temps ne me perde pas lui aussi. Lire, écrire, trouver une baguette à la française, regarder « Bienvenue chez les Ch’tis » ou un « Des racines et des ailes, Paris de place en place » sont les seules activités qui me ramènent en France, là où je pense me sentir bien. Le but est de monopoliser mes pensées ailleurs que dans ce marasme d’une inutilité existentielle. J’expérimente désormais une vie de fuite. Une fuite alternée, une fois en avant, une fois en arrière, d’autres fois nulle part, simplement pas ici.

Mentalement, tout peut nous nuire, la ville, le pays, la langue, la culture, la sociabilisation, l’université, les rencontres, notre entourage en France, notre entourage ici, une nature propice à la dépression, à la peur de la solitude. Parfois, ce sont des causes croisées. Ville, pays et sociabilisation furent les régicides de ma reine 3A. C’est imprévisible, mais quand c’est là, ça reste. Ça nous enlace et ça ne nous lâche plus. La putréfaction gagne tout ce sur quoi nous portons notre regard. Toute nouveauté est fétide, le pessimisme nous gagne. Pour me réfugier, j’ai dû aller plus loin, explorer le long terme, le terme qui commence sa course à la rentrée 2020. Je rêve l’époque où cette année ne sera plus qu’une succession d’anecdotes.

Certains ont vu le Covid-19 comme une tragédie pour leur année ; je l’ai perçu comme une chance inouïe.

            Aujourd’hui, avec toujours peu de recul, je ne ressens plus l’absence de bonheur de cette année écourtée de mobilité. Quand j’y pense, mon cerveau efface doucement et avec précaution les moments de mal-être et de tristesse. Je ne me remémore plus que des paysages somptueux, de mon mur Instagram, des rencontres bienfaitrices, des plats délicieux et de l’adversité que je pense avoir vaincue. Alors, avant de faire sombrer une énième expérience désagréable de 3A dans l’oubli, je vous la communique.

L’erreur n’a pas été la 3A mais son incomparable publicité. Je n’en veux à personne, ce serait inutile. Il est néanmoins nécessaire d’évoquer calmement qu’une 3A, ce n’est pas obligatoirement un plaisir conduisant à du bonheur brut et certain. Vous, futurs ou présents mobilistes, pouvez étreindre une année difficile physiquement et mentalement (une douleur en appelant parfois une autre). La désillusion est plus forte que le fardeau des réalités.

Ce recadrage ne signifie pas pour autant que la 3A est une année de merde dans l’absolu. Simplement, la 3A n’est pas. Il n’existe pas d’essence de 3A mais seulement des édifices très personnels. Il est temps de démystifier ce cinquième de scolarité pour le rendre, je l’espère, plus incroyable si cette année se déroule merveilleusement bien ou plus facile à accepter si elle s’avère être longue, fastidieuse et pénible.

Pour terminer ce mot, je ne cherche pas à ce que ma situation soit plainte ; je veux communiquer une peine, certes privilégiée mais une peine tout de même. Mon dessein est de prévenir et de partager, non d’apitoyer.

Si j’ai été le seul à vivre une année difficile, alors ces lettres ne seront qu’un témoignage noyé par la réalité de la majorité. Toutefois, je sais que mon expérience n’est pas isolée. J’apporte tout mon soutien à celles et ceux qui ont passé une année semblable ou pire que la mienne.

En espérant que les actuels 2A auront la possibilité de partir malgré la situation sanitaire,

Bon confinement à tou.te.s.

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