« You can’t fix me, I’m not broken », des thérapies contre les arc-en-ciel

« Thérapies de guérison », « thérapies de conversion », « thérapies de réorientation sexuelle » ou encore « thérapies réparatrices », beaucoup de termes pour une seule et même procédure terrible, que plus de 700 000 personnes LGBT+ ont déjà subie, rien qu’aux États-Unis. À quoi s’apparentent ces pseudo-thérapies ? Leur but est de changer l’orientation et/ou l’identité sexuelle de quelqu’un (correspondante à la communauté LGBT+) par le biais de traitements pseudo-scientifiques, qui ne sont que la façade de torture et de violence physique et psychologique.

Les premières thérapies de ce genre semblent avoir vu le jour au 19ème siècle en Europe, et furent plus tard étiquetées comme des thérapies « douces » (basées sur la prière, l’abstinence…). Mais des restrictions dangereuses pointaient déjà à l’époque : les participants pouvaient se retrouver contraints à se marier ou à avoir des relations sexuelles avec des personnes de l’autre sexe. Par la suite, au 20ème siècle l’image et les « traitements » des LGBT+ ne font qu’empirer avec les repoussées médicales et psychiatriques : l’homosexualité est profondément considérée comme une « maladie mentale » (l’OMS ne la retire de son champ d’action qu’en 1992) et elle est traitée par des cures extrêmement violentes (électrochocs, lobotomies…). En 1960 se créent les premières thérapies de guérison semblables aux thérapies contemporaines, celles qu’on qualifie « d’aversives », en rapport à leur méthode de reconversion. En dehors des réunions en groupes, de l’enfermement, des violences, on trouve la célèbre technique du stimuli négatif (littéralement palier sur les animaux de laboratoire) qui consiste à passer des images homoérotiques et à punir le moindre signe de plaisir par un électrochoc. Des thérapies malheureusement légitimées par les théories pseudo-scientifiques (reprises des sexologues William Masters et Virginia Johnson et de la théologienne Elizabeth Moberly) affirmant que l’homosexualité n’est pas de source biologique mais d’origine psychologique, et donc qu’une « reconstruction » est possible…

Ce genre de thérapies n’est évidemment d’aucune efficacité et il a été démontré que bien loin de « reconstruire » les gens, elles s’attellent plus à les briser.  En effet, d’une part, les techniques utilisées sont plus qu’agressives, même si les techniques les plus radicales semblent avoir été officiellement stoppées depuis 1970. Beaucoup de témoignages provenant des États-Unis, du Brésil, de la Chine et même de la France rapportent des violences physiques et psychologiques : séquestration, jeun et veillée de prière contrainte, hypnose et séance psychologique forcée, pseudo « exorcisme » (Kailey, qui témoigne dans le Parisien, raconte avoir été déshabillé et aspergé de sel durant une messe publique afin d’expulser « le démon de l’homosexualité ») voire torture (électrochocs, injection de drogue causant nausée et paralysie). Des pratiques accompagnées par la LGBT-phobie ambiante de ces thérapies : les « participants » se voient qualifié.e.s de « malades » ou de « possédés », leur condition est diabolisée, ils sont poussé.e.s à nier leur orientation/identité sexuelle et à la détester, ils doivent suivre des cours de « reconversion » (catéchisme radicale, cours de virilité et de féminité)… Alors derrière un voile de douceur et de rédemption (qu’on retrouve dans la publicité et les tracts de ces fameuses thérapies) se cachent des dérives sectaires qui fonctionnent à la violence pure.

D’autre part, ces thérapies viennent accroitre dangereusement la détresse psychologique d’une part de la population déjà discriminée. Ces thérapies entrainent dans une grande partie des cas des dépressions graves et des tentatives de suicide. Par exemple, une étude menée en 2019 montre que les personnes trans ayant subi une thérapie de conversion voient leurs risques de tentative de suicide doubler (et quadrupler si la thérapie a été subie alors qu’elles étaient mineures).

Mais ces thérapies, compte tenu de leur nature contraire aux droits humains fondamentaux, sont-elles combattues à l’échelle mondiale ? Et bien pas vraiment… Si certains ont fait apparaitre une interdiction légale et stricte de ce type de thérapies (Chine, Brésil, certaines états américains et canadiens…), le sujet est encore largement « débattu » dans la politique mondiale. Comme la plupart des institutions scientifiques et médicales, les Etats condamnent publiquement ces pratiques mais rien n’est officialisé du point de vue de la loi. Certains politiques ont même apporté leur soutien à ce genre de pratiques comme Mike Pence, vice-président de l’administration Trump qui a proposé de financer ces thérapies à l’aide des fonds publics (non sans un backlash énorme). Dans le cas de la France par exemple, les thérapies de « guérison » ne sont légalement pas condamnées et elles sont, de plus, très peu médiatisées ce qui complexifient leur identification.

Des vides juridiques viennent en effet rendre une interdiction compliquée : en France la plupart des participants viennent de leur plein gré (dû aux pressions, au conditionnement et à la LGBT-phobie intériorisés depuis l’enfance) et les thérapies sont menées par des groupes religieux (comme les associations « Torrent de Vie » et « Courage »), beaucoup plus aptes à contourner la loi et dont l’implantation globale est difficile à évaluer. Le sujet divise même le militantisme LGBT+. Si certaines associations comme SOS Homophobie craignent qu’un intérêt juridique à la question des thérapies puissent leur donner une légitimité, d’autres associations soutenues par des parlementaires français et européens appellent à la création d’une infraction spécifique au sein du code pénal (30.000 euros d’amende et 2 ans d’emprisonnement) et à une étendue de l’enquête nationale et européenne autour de ces pratiques. Laurence Vanceunebrock-Mialon (LREM) et Bastien Lachaud (France insoumise) ont dès lors préparé un texte de loi, prévu pour 2020, condamnant cette pratique pour permettre aux victimes potentielles de porter plainte. Même si un tel projet permettrait de briser le tabou de cette procédure, des progrès d’envergure restent à faire face au recensement de ces thérapies et à l’accompagnement des victimes, le tout face à une Europe encore réticente à légiférer de front sur ces pratiques.

Il est important donc que la question des thérapies « réparatrices » soit plus connue, afin de concrétiser la lutte. Et cela, la culture s’y est déjà attaquée il y a déjà quelques années : on peut penser à des films comme “The Miseducation of Cameron Post” et “Boy Erased” qui présentent respectivement une fille et un garçon en proies d’une thérapie de conversion, ou encore des documentaires d’enquête comme « Homothérapies, conversion forcée » disponible sur Arte. Mais la parole se libère aussi autour du tabou de la « reconstruction sexuelle », des témoignages voient de plus en plus le jour et des études sont menées afin d’analyser et de repérer plus facilement ces thérapies (« Dieu est Amour » de Jean-Loup Adénor dresse, par exemple, une étude contemporaine inédite et menée de l’intérieur des thérapies de guérison françaises). Des dénonciations publiques qui permettent d’éclaircir le débat autour de ces pratiques et de faire taire ceux qui seraient enclin à minimiser ou ignorer le problème.

On ne peut donc qu’espérer une évolution de la prise en compte juridique de cette situation en 2020, que ce soit à l’échelle française et européenne. Une victoire nécessaire, au milieu d’un contexte mondial qui empire sur le plan des droits LGBT+ : la création de zones « sans-LGBT+ » en Pologne, la multiplication des réformes transphobes aux États-Unis, un confinement qui fait accroitre les violences LGBT-phobes… Une lutte contre les thérapies qui pourrait aussi passer dans un avenir proche par une meilleure éducation sexuelle à l’école et une meilleure inclusion LGBT+ dans la politique mondiale (on peut déjà penser à des figures célèbres comme Kyrsten Sinema une sénatrice américaine assumant pleinement sa bisexualité, ou encore le premier ministre irlandais Leo Varadkar ouvertement gay). L’important reste donc une meilleure information et une accentuation du combat LGBT+ au niveau mondial contre ce genre de pseudo-thérapies. Car pour l’instant le constat futur est plus qu’inquiétant selon la William Institute : si rien n’est fait, près de 80 000 adolescents LGBT+ subiront à leur tour ce genre de thérapies, cette année, et ça rien qu’aux États-Unis.

Thomas Petit

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