Keir Starmer, nouveau chef du Labour

Le vent commence à tourner. La fin du rêve socialiste aux Etats-Unis, avec le retrait de Bernie Sanders des primaires démocrates, est couplée de celui de nombreux jeunes britanniques adhérents du Labour, et fervents soutiens de Jeremy Corbyn. Le 4 avril dernier, la vidéo pré-enregistrée de Keir Starmer était révélée sur l’application du Labour Party, faute de pouvoir organiser un meeting (pour des raisons sanitaires évidentes). D’emblée, l’objectif a été de se montrer comme une figure de gouvernement, calme, posée. Loin des positions agressives d’oppositions chères à son prédécesseur. 

Pourtant, le Labour semble si loin du pouvoir. Le 12 décembre dernier, le parti a subi son pire « landslide », en perdant plus de 60 sièges à la Chambre des Communes (dont certaines constituencies comme Bishop Auckland qui n’avait jamais élu de représentant conservateur depuis 134 ans). L’échine courbée et la mine défaite de Jeremy Corbyn au discours de la Reine une semaine plus tard traduisait un véritable traumatisme du Labour, empêtré dans une position trop floue et modérée dans un contexte du Brexit insupportable pour les Britanniques, alors que dans le même temps, le parti tenait des discours radicaux sur l’économie (en voulant nationaliser le rail et en menant une guerre sans pitié contre les grandes fortunes). Pourtant, les structures locales ne se sont pas évanouies, et la campagne partisane est tombée à point nommé pour redynamiser et requestionner le parti. 

Un retour au centre
Dans une vidéo un peu prophétique du Financial Times publiée deux jours avant les résultats du scrutin, nous avons pu suivre la vétérante députée Margaret Hodge dans son soutien à Keir Starmer, et dans son opposition à l’héritage de Corbyn, jugé trop à gauche pour convaincre, et dénoncé comme un mal qui brise l’ensemble de la famille politique en deux. A 75 ans, elle nous raconte comment elle a vu la jeunesse s’orienter de plus en plus vers des positions d’extrême-gauche qui se sont plongées dans le piège de la polarisation politique tendu par Thatcher ; et comment le centrisme de Tony Blair avait pu faire consensus. Tout le travail de cette dame est de faire comprendre à la jeunesse que malgré ses convictions, elle ne devrait pas se limiter à s’entendre elle-même, en répétant : « Vous pouvez changer le monde pour qu’il rejoigne vos valeurs quand vous êtes au gouvernement ; vous ne pouvez pas quand vous êtes dans l’opposition. Arriver au pouvoir doit être la première et l’unique priorité d’un parti politique. » 

Il est vrai que si Jeremy Corbyn a pu satisfaire de nombreux Britanniques de sa simple présence à la tête du parti depuis 2015, ce n’était ni suffisant ni durable pour la gauche d’outre-Manche, car la cadence était trop difficile à suivre pour toute une frange plus au centre. Invité sur le plateau de l’émission « Good Morning Britain » le 4 novembre 2019, Keir Starmer était bousculé : « Pourquoi est-ce que le Labour déteste les gens qui réussissent ? […] Comment est-ce vous voulez financer tous vos projets si vous faites partir toutes ces personnes qui contribuent le plus aux impôts ? […] On me dit que Jeremy Corbyn est millionnaire, et pourtant il prétend vouloir lutter contre le fait de gagner sa vie ! ». Ce passage à la télévision qui devait clarifier les intentions du Labour n’avait fait que représenter ce que beaucoup de Britanniques disaient au quotidien, un mois avant le désastre. 

Reconstruire l’image du Labour
La victoire de Starmer n’avait fait quasiment aucun doute, le camp de Corbyn étant balayé après 4 ans d’opposition. D’un ton calme, le nouveau chef annonçait que le Labour allait assumer d’une manière constructive son rôle d’opposition au gouvernement de Boris Johnson, tout en lui apportant son soutien, en ne jouant pas les cartes de la politisation à outrance afin de combattre efficacement le coronavirus. En revanche, il se montre honnête et réaliste : « Nous avons créé la NHS [National Health Service], créé l’Etat-Providence. Nous avons passé des législations pour l’égalité, implémenté la Race Relations Act, nous avons fait l’Université ouverte. Nous avons construit des hôpitaux, des écoles, réalisé le Sure Start [égalité à l’école] et joué notre rôle dans la paix en Irlande du Nord. Et pourtant, nous avons perdu quatre élections d’affilé. Nous sommes en train d’échouer à notre rôle historique […]. Nous avons une montagne à escalader ». Une honnêteté aussi bien reçue que les excuses officielles de Starmer envers les communautés juives, grandes rescapées des scandales précédents et qui les avaient complètement désolidarisé du parti. Et enfin, une remise à plat qui promet un pragmatisme oublié depuis la fin de l’ère de Tony Blair : « Lorsque cela demandera du changement, nous changerons. Lorsque cela demandera de repenser, nous repenserons ». 

« Et pourtant, nous avons perdu quatre élections d’affilé. Nous sommes en train d’échouer à notre rôle historique […]. Nous avons une montagne à escalader »

Keir Starmer

Keir Starmer est désormais dans une position délicate, puisqu’il lui faut attirer de nombreux jeunes à sa gauche sans les frustrer, mais également bien se positionner au centre pour ramener les déçus de Corbyn ainsi que les indécis, puisque Boris Johnson y a laissé un vide. La tâche n’est donc pas simple. Johnson apparaît de plus en plus comme un dirigeant qui unit : il a réalisé le Brexit en quelques mois, il a rétabli un gouvernement en Irlande du Nord après 3 ans de chaos, il s’oppose clairement aux désirs d’un second référendum écossais, et a même augmenté de 6% le salaire minimum afin de préserver son nouvel électorat. L’heure est donc à la reconstruction consensuelle du Labour, afin de l’affirmer comme une alternative crédible. Peut-être dans un monde post-pandémique où beaucoup de choses seraient révolues : « Notre volonté à se réunir tous ensemble comme une nation a dormi pendant trop longtemps […]. Nous voyons aujourd’hui qui les vrais travailleurs sont […]. Pendant trop longtemps, ils ont été négligés et mal payés ».

Si le socialisme américain laisse de profondes traces qui pourraient toujours se réaliser un jour, celui des Britanniques s’est heurté à la dure réalité de la vie en opposition. « Vous pouvez changer le monde pour qu’il rejoigne vos valeurs quand vous êtes au gouvernement ; vous ne pouvez pas quand vous êtes dans l’opposition ». Et la disette dure depuis 13 ans.

… Sacrée Margaret Hodge.

Jonathan Cohen

Les nouveaux noms à retenir dans le nouveau cabinet d’opposition du Labour :

  • Angela Rayner (Chef-Députée)
  • Anneliese Dodds (Chancelière)
  • Lisa Mandy (Secrétaire aux Affaires Etrangères)
  • Nick Thomas-Symonds (Secrétaire aux Affaires Nationales)
  • Rachel Reeves (Chancelière du Duché de Lancaster)
  • David Lammy (Secrétaire à la Justice)
  • John Healey (Secrétaire à la Défense)
  • Ed Miliband (Secrétaire à entrepreneuriat, à l’Energie et à l’Industriel)
  • Emily Thornberry (Secrétaire au Commerce International)
  • Jonathan Reynolds (Secrétaire au Travail et aux Pensions)
  • Jonathan Answorth (Secrétaire à la Santé)
  • Rebecca Long-Bailey (Secrétaire à l’éducation).

Photo de couverture : Christopher Furlong

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