Criminalisation des ultras en France : entre schizophrénie, malhonnêteté et mesures liberticides

Il est vrai, le football parait loin en ces temps autant compliqués qu’inédits. Toutefois, si nous n’avons plus le bonheur de voir nos équipes favorites sur les pelouses de Ligue 1, nous avons tout le temps pour nous désoler du méandre que sont les institutions du football professionnel français. Entre des clubs aux gestions plus que douteuses mêlant criminalité et cupidité et une Ligue de Football Professionnel où la recherche du profit personnel règne, il y aurait de quoi se dégoûter du beautiful game. Mais je préfère dans ce papier vous parler d’une tendance qui ne cesse de se confirmer : la criminalisation du supporter ultra.

Qu’y a-t-il derrière ce terme « d’ultra » ? Pour une personne n’ayant que très peu de rapports avec les stades de football, un ultra serait ce jeune homme assis dans les virages qui supporte « plus que les autres » avec cette idée de fanatisme organisé. Au-delà des tifos et des fumigènes le mouvement ultra peu importe son club ou sa région c’est surtout une culture propre qui s’ajoute telle une nationalité et une tribune qui devient un véritable moyen d’expression, par le chant, la banderole et toute autre création. On note par ailleurs une implantation locale du mouvement qui agit socialement et culturellement qu’il soit de droite ou de gauche, par exemple avec le groupe Bukaneros 1992 du RayoVallecano, club de quartier à Madrid, très connu pour son influence et ses prises de positions radicalement anticapitalistes, très hostiles à la politique espagnole et à la politique de la ligue de football espagnole. Ses membres revendiquent fièrement cette identité ouvrière et socialiste, allant jusqu’à tout faire pour empêcher la signature du joueur ukrainien Roman Zozulya en provenance de Séville en raison de ses accointances avec l’extrême droite ukrainienne. Une banderole des Bukaneros : « Petit sportivement mais grand en valeurs, vive le Rayo de la classe ouvrière », montre cette fierté.

Cependant une certaine tendance dans le football français se confirme et il s‘agit d’une réelle criminalisation de la mouvance ultra au point de la percevoir comme une réelle menace organisée pour l’ordre public. Dans son enquête menée par Clément Le Foll, « Libération » signale la multiplication des interdictions de déplacements visant les groupes de supporters en France, des interdictions qui il faut le rappeler s’attaquent directement à la liberté de circulation, liberté fondamentale dans une démocratie ce qui démontre en sorte l’ampleur de la mesure. Si les usages sont plutôt stables désormais, les interdictions de déplacement ne sont plus une mesure exceptionnelle. Elles touchent principalement des clubs au soutien populaire important mais aussi aux ultras perçus par les autorités comme «particulièrement remuants» : Marseille, Nantes, Nice ou Saint-Etienne. Instaurée par la loi Loppsi 2 en 2011, l’interdiction de déplacement se prononce par arrêté préfectoral et interdit aux supporters d’un club d’approcher le stade ou certains quartiers de la ville où se joue la rencontre. Le préfet peut également prononcer un arrêté d’encadrement où avec lequel les supporters peuvent alors se déplacer, mais selon certaines conditions. Ils sont alors interdits de détenir de l’alcool autour du stade, sont obligés de prendre un trajet défini à l’avance (tracé par les autorités et devant s’y rendre sous escorte) et un nombre plafond de supporters autorisés. Plus rarement des arrêtés ministériels peuvent être appliqués et ce collectivement. Si Madame la ministre Marie Luce Penchard déclarait en 2010, «Neutraliser les supporters d’équipes sportives dont le comportement cause un trouble inacceptable à l’ordre public. Il s’agit d’une mesure grave et exceptionnelle», force est de constater que cette pratique s’est généralisée. Entre 2013 et 2019, le nombre d’interdictions de déplacements (ministériels ou préfectoraux) est à environ 60 en moyenne avec un pic à 104 interdictions pour la saison 2015-2016 (après les attentats du 13 novembre). Cette tendance n’a rien de nouvelle car déjà en 2010, le plan Leproux concernant le Paris Saint-Germain transformait la présence des supporters au Parc des Princes. L’objectif était la pacification des tribunes après la mort du jeune Yann Lorence, supporter du Paris SG et lynché aux abords du stade. Ce projet a abouti à la dissolution des associations de supporters et l’instauration du placement aléatoire.

On l’a compris les instances organisent cette répression mais étonnamment peut-on penser, les clubs ne sont pas forcément les premiers à défendre leurs supporters. A Bordeaux, où les « Ultramarines 1987 » sont entrés en guerre ouverte contre la direction du club, dirigée par Frédéric Longuépée et le fond d’investissement King Street, des banderoles ont été déployées pour marquer leur mécontentement face à la gestion désastreuse du club. Cette même direction a donc affecté une entreprise de sécurité pour encadrer ses propres supporters, appuyé par la police, armée de flashball pour ce qui est, il faut le rappeler, un match de football. On se retrouve donc avec une société de sécurité privée et des forces de l’ordre lourdement armés dans une volonté assez manifeste d’intimidation. Au Toulouse Football Club, où la gestion sportive absolument exécrable de la direction va très vraisemblablement conduire ce club historique du football français à perdre sa place dans l’élite du football national, cette même direction n’a pas hésité à dénoncer aux autorités 4 jeunes supporters. Ses derniers ont donc pu avoir tout le loisir de profiter d’une descente de la Brigade Anticriminalité dès 6 heures du matin, tel un criminel pour un usage de fumigène en tant que supporter. Selon son témoignage, c’est bel et bien le TFC qui a fourni à la police, le dossier contenant les preuves de son infâme crime. Dernier exemple, le déplacement des supporters nîmois à Marseille pour la rencontre OM-Nîmes fin décembre 2019. Des bus ont été arrêté, les passagers confinés près de 3 heures sans aucune autorisation de sortie puis aspergés de gaz lacrymogènes, avant de devoir rebrousser chemin direction Nîmes. Le Nîmes Olympique n’a pas réagi suite à ces incidents contre ses supporters.

Attention, je n’écris pas ces paragraphes pour nier que le monde du « supportérisme » dans sa mouvance ultra contient une partie de violence, de réels dangers pour autrui (en témoignent chaque année les affrontements entre supporters qui font souvent des dizaines de blessés) et qu’aucune régulation ne soit nécessaire. On peut toutefois noter une certaine ironie dans les actes de la LFP, qui tout en livrant une guerre sans merci contre l’usage des fumigènes dans les stades, n’hésite pas à en valoriser l’usage dans ses clips promotionnels destinés à donner l’image d’une Ligue 1, championne de l’ambiance dans les tribunes. A Saint-Etienne par exemple, ville d’un des clubs les plus légendaires du football français les fameux « Verts » de l’AS Saint-Etienne, le club a été frappé d’un huis clos total pour la rencontre face au FC Nantes en janvier 2020 accompagné d’un sursis pour « usage massif d’engins pyrotechniques ». Si le motif de la sécurité et de la crainte de tensions entre des groupes de supporters d’équipes rivales semblent assez justifié, on peut toutefois s’interroger sur d’autres motifs qui ont pu être employé. « Libération » encore une fois dans son enquête, révèle que pour justifier ces interdictions, les autorités invoquent fréquemment la mobilisation des forces de l’ordre contre la menace terroriste ou les manifestations des gilets jaunes.Plus surprenant, le déroulement à Menton de la Fête du citron a permis de justifier l’interdiction des Lyonnais de traverser les Alpes-Maritimes en mars 2019 pour le match face à l’OGC Nice, encore plus farfelue la tenue à Troyes des soldes d’hiver pour pu être employé pour priver les supporters nantais de match en 2016. 

Cette situation de mise à l’écart du supporter peut se comprendre et surtout révèle les véritables ambitions des instances dirigeantes du football professionnel en France, pour qui le football populaire et le football comme véritable vecteur social n’est qu’une idée au mieux dépassée pour ne pas dire complètement méprisée. En la personne de Monsieur Didier Quillot, président de la LFP, la « Ligue des talents » cherche à se placer comme une référence du « trading de joueurs », c’est-à-dire recruter ou former des joueurs à fort potentiel qui pourront se revendre au prix fort sur les marchés étrangers, une référence marketing en profitant de l’internalisation de la consommation du football. On voit ainsi s’installer dans des clubs français des fonds d’investissements ou investisseurs aux intentions assez douteuses où la gestion plus que catastrophique se fait dans une pure recherche d’intérêts personnels : à Bordeaux avec le fond King Street, à Lille avec l’investisseur Gérard Lopez, à Marseille avec Jacques Henri Eyraud. Le but à terme est de se calquer sur les modèles où l’on voit des stades uniformes, pleins, avec un public qui ne se déplace plus en tant que supporter d’un club de football mais en tant que consommateur d’un divertissement. On entend alors se développer un lexique basé sur la « fan experience » au sein des enceintes de football. Mais finalement, que représente économiquement le supporter qui va acheter sa place au stade et suivre son équipe une semaine sur deux ? A vrai dire il ne représente absolument rien en comparaison avec l’augmentation phénoménale des nouveaux droits de diffusion TV du football professionnel français qui s’élèveront à 1,153 milliards d’euros par ans entre 2020 et 2024 avec l’arrivée du groupe Mediapro sur le marché français.

Il reste ainsi à comprendre que dans un milieu où l’aspect financier et économique semble avoir pris le dessus sur toutes autres considérations, humaines, sociales et culturelles notamment ; il semble qu’il ne reste plus trop de place pour ceux qui ont fait la grandeur populaire du beautiful game à travers le temps. La réalité semble être que l’ultra et le supporter en général est quelque peu prisonnier de sa passion et agit tel un névrosé, faisant ce qu’il aime par-dessus tout à savoir supporter son club tout en subissant une punition pour ce que l’on considère désormais comme criminel.        

Cyril Evort

Sources:

                                                                                               

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :