Chadwick Boseman: mort d’un héros

De l’importance de Black Panther et de l’univers du Wakanda.

Melting Po

Attention spoilers! Le 28 Août dernier, Chadwick Boseman décédait d’un cancer du foie, il était alors âgé de 43 ans. La nouvelle de la mort de l’acteur, connu pour avoir joué dans Marshall ou encore Da 5 Bloods mais surtout pour son rôle de T’challa dans le film Marvel Black Panther, a envahi vigoureusement les réseaux sociaux (le tweet honorant son décès est le tweet le plus liké de l’histoire de Twitter) et a fait naître de nombreuses émotions aux quatres coins du monde. Son rôle de super-héros a marqué les esprits en faisant de lui un symbole de la représentation noire au cinéma.

A l’occasion de la diffusion du film par TF1 ce dimanche 20 septembre 2020, Melting Po va tenter d’éclaircir, dans cet article qui se veut hommage, la raison de l’impact global de Black Panther. Nous reviendrons sur deux ou trois des enjeux qui lient le film à son succès. Le tout en espérant vous donner l’envie de le (re)voir.

Vue d’ensemble

En 2018, le film Black Panther totalise plus d’un milliard de recettes au box office. 

Block Buster américain oscarisé, phénomène culturel, succès planétaire, l’oeuvre avait déjà enflammé les réseaux. La réalisation de Ryan Coogler  est un symbole marquant pour les années à venir. En effet, cette représentation inédite d’une Afrique belle, fière et “développée”* (*selon des critères occidentaux), met en avant le Wakanda, un pays d’Afrique subsaharienne imaginaire, maîtrisant un minerai et une technologie qui devance toutes les autres : le vibranium. Le Wakanda est dans ce cadre le pays le plus puissant du monde avec des technologies loin d’être imaginées ailleurs. 

Ce scénario casse ainsi les clichés usuels portés sur le continent africain en général. Il met à mal le rapport de force entre l’Afrique telle qu’on la connaît face à l’Occident dans leur course au développement et à l’enrichissement. 

Alors que le personnage et les comics de Black Panther existent depuis longtemps, il a été toutefois novateur de voir un super-héros noir en tant que protagoniste principal à l’écran, ainsi qu’un casting très majoritairement noir (à un deux acteurs près) après tant d’années.  A l’instar de la princesse Tiana, première princesse noire au cinéma, Black Panther de Disney s’impose comme un tournant pour la culture noire, dans l’univers de Marvel cette fois-ci.

Un film qui se veut politique.

A bas l’idée de l’Afrique comme d’un lopin de terre qui nécessite d’être défriché et sauvé : cette fois-ci, c’est le Wakanda qui a le choix ou non d’agir sur le reste du monde. Pays ultra-moderne et riche, ce décor qui met en avant une Afrique mondialement avant-gardiste est en réalité une association de messages politiques qui nous laissent parfois libre d’interprétations… 

Le développement de manière générale est perçu par le prisme occidental. Il est rarement considéré comme développé un lieu qui ne s’accrédite pas des normes posées par l’Occident. Si l’on peut d’ailleurs faire une seule critique à Black Panther c’est le fait de faire valoir son développement (voir son hyper développement) au travers d’un prisme occidental, malgré les éléments typiques et traditionnels du film. Le Wakanda est présenté comme une terre qui dépasse toutes les espérances mais il n’en reste pas moins visible qu’il a été bâti via des conceptions occidentales. 

Cependant si ce contraste est flagrant avec l’idée (trop) généraliste qui circule concernant les pays de l’Afrique subsaharienne,  ce n’est pourtant pas inédit car BP n’est pas sans rappeler une partie du scénario du film Un prince à New York (avec Eddy Murphy) et son royaume des Amonda qui évoquait déjà un pays africain fictif répondant au rêve afro-américain de grandeur de technologies et de noblesse. 

On remarque d’ailleurs que dans les deux films, la force de ces royaumes inventés (inspirés par l’histoire du Royaume du Mali, NDLR) réside essentiellement dans le fait qu’ils cachent leur richesse et qu’ils échappent à une colonisation occidentale. Redoutant pertes, vols et invasions, l’histoire de Black Panther rappelle aussi Avatar de James Cameron. On y voit la découverte d’une richesse convoitée et conservée auprès d’un peuple culturellement différent de nos standards occidentaux, puis arrachée et envahie au détriment des cultures, us et coutumes locales. 

On se pose ainsi la question de ce que représente vraiment le Vibranium. Probablement allégorie des ressources pillées, ce minerai serait-il un rappel de ce qui arrive au pétrole ou au coltan? Et pour aller plus loin dans l’interprétation du scénario, s’agirait-il de décrypter qui seraient en réalité les ennemis à craindre du protagoniste pendant l’intrigue, entre guerres, corruptions internes ou étrangers occidentaux envahisseurs?

Un film d’actualité qui mélange art, modernité et traditions

Black Panther offre ainsi une autre grille lecture sur le monde. Il est possible que le film suggère qu’une Afrique en mesure de conserver ses matières premières serait un “Wakanda”, à savoir, un continent en avance sur les autres. Dans tous les cas, le film met à mal nos clichés lorsqu’il s’agit de penser l’Afrique, ce qui en fait son charme principal : c’est un classique.

Or le génie de Black Panther ne réside pas simplement dans le fait de venir détruire un imaginaire occidental biaisé : la représentation à l’écran d’une culture visuelle et d’une identité foncièrement différente qui permet l’identification des personnes noires et de leurs combats font également du film un chef-d’oeuvre. Le film bénéficie d’un énorme travail de documentation sur le continent et ses cultures provenant de ses 54 pays différents.

La mise en valeur des coutumes empruntées au Ghana, des statuettes namibiennes, de l’art soudanais et nigérian, des capes sénégalaises, ou des tenues Massaï du Kenya font que la beauté du film se trouve tant dans les costumes, que dans les détails décoratifs. Cette originalité visuelle hisse alors Black Panther comme l’un des meilleurs métrages contemplatifs de son année de sortie. 

La scène du musée est également une scène marquante et bien ancrée dans l’actualité alors que les débats en faveur de la restitution d’oeuvres africaines se multiplient. Ce dernier point ne fait qu’affirmer la portée politique de l’oeuvre et renforcer nos interprétations en ce sens tout en légitimant les requêtes des communautés noires malmenées.

Du côté de la réalisation, il a été magnifique d’observer une distribution entièrement noire, qui arrive à point nommé lorsque l’on connaît les contestations apparues plus tôt en 2017 sur les réseaux quant au manque de diversité dans les équipes de tournage hollywoodiens. Photographes, musiciens, designers, lumières, presque tout à été pensé par une équipe noire.

Aussi, impossible de ne pas évoquer une bande originale d’exception réalisée par le talentueux Kendrick Lamar, artiste aux plus de 56 récompenses musicales internationales. L’album de la bande originale “Black Panther : The Album”, en collaboration avec quelques 24 artistes (SZA, Travis Scott, Schoolboy Q…), a atteint la première place du Billboard 200 et a été récompensé d’un Grammy.

Du côté des acteurs, on remarque la réunion d’un casting d’exception (Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Letitia Wright, Angela Basset..) qui se livre à un jeu impressionnant. En effet, la valorisation des accents de l’Afrique de l’Ouest à des fins de protestations contre la glottophobie, bien trop présente encore de nos jours (Malheureusement, cette valorisation n’existe que dans la VO). À plusieurs reprises, ces mêmes acteurs rendent  hommage aux tenues classiques et aux mutilations tribales (notamment cicatrices, palets de lèvres, pagnes etc…) tout en abordant des problématiques contemporaines, jouant ainsi avec le clivage modernité et traditions. 

L’ambivalence entre Malcolm X (Killmonger) et Martin Luther King (T’Challa) peut aussi être retrouvée. Les deux confrontent dans leur combat deux visions du militantisme différent et leur rivalité s’apparente celle des deux grands personnages historiques. En soi, les deux souhaitent atteindre au même but mais de facon différente. Le film donne raison à MLK à la fin avec le décès de Killmonger mais n’omet pas de faire passer largement les idées de Malcom X quant au militantisme économique social et médiatique qu’il prône (“Il faut qu’on leur montre de quoi nous sommes capables”). Le décès de Killmonger est aussi rappel de la division interne entre noirs et la tristesse de la scène attire notre compassion. Killmonger n’est donc pas un vrai méchant, mais un personnage charismatique auquel on s’attache.

Fierté et féminisme : une vision progressiste

Mais l’aspect politique du film ne s’arrête pas là. BP fait montre d’une réelle remise en question de normes établies par et/ou pour la blanchité. 

En effet, la blanchité est critiquée lorsque l’agent américain “n’en revient pas” de l’étendue des progrès qui existent au Wakanda et que sa surprise se heurte à l’indifférence de Shuri et ses moqueries “Oh, encore un petit blanc à aider ou à réparer”. Cette phrase sanglante dite néanmoins sur le ton de la rigolade appuie sur un paradoxe mis en image : d’habitude, la situation est inversée et c’est l’Afrique qui est dans le besoin et qui devient victime de whitesaviorisme car ce sont plutôt les blancs qui souhaitent “aider et réparer des petits noirs”.

De plus, les standards de beauté occidentaux sont mis en cause, surtout lorsqu’apparaissent en héroïnes une armée de femmes darkskin chauves aux formes généreuses. Dans ce film, pas de dictature du cheveux lisse, ni du nez fin. Il est d’ailleurs très drôle d’observer l’une des guerrière chauve détester le fait de devoir “s’adapter” avec une perruque lors d’une de ses missions. Il est présenté la femme noire dans sa beauté naturelle, sans critères imposés. 

L’armée de femmes est aussi révélatrice d’une féminité explorée différemment sans forcément être liée à la maternité et sans genres en ce qui concerne les métiers. Si en Afrique les sociétés matriarcales ne sont pas rares et parfois prédominantes, dans ce film il est clairement manifesté que ce sont les femmes qui sont au pouvoir et la maternité n’est pas (ou peu) évoquée. Cette armée est également un hommages aux guerrières tribales, les Amazones du Dahomey (actuel Bénin). On laisse aux femmes le choix d’êtres femmes, sans leur imposer d’être mères, et de faire le métier qu’elles désirent sans restriction de genre (agent secret infiltré, soldat, chercheur…). Cela se traduit dans les fonctions des personnages qui entourent le protagoniste. A titre d’exemple, on retrouve, en plus de la reine mère, la parité dans le conseil du gouvernement du Wakanda. En plus, il est dit que Shuri est le personnage le plus intelligent de l’Univers Marvel (devant Tony Stark !). 

Egalement, la scène du rhinocéros pendant la guerre civile à la fin du film avec la capitulation de l’homme à genoux devant sa femme reste mythique. Contrairement aux nombreux scénarios américains ou la femme faible et sensible n’est pas capable de mettre ses émotions de côté pour le bien général (#Tenet), BP met en exergue des femmes fortes plénipotentiaires. 

Conclusion 

Au delà du décès de l’acteur, si TF1 se permet de diffuser ce film aujourd’hui c’est qu’il fait également écho à la fierté noire prônée depuis le printemps avec les mouvements Black Lives Matter. 

On ne cessera de le dire et encore moins de l’écrire, mais l’impact qu’a eu la création de ce film futuriste par une superproduction américaine est un tournant clair lorsque jusqu’alors (en caricaturant un peu), nous n’avions connu du grand public que Kirikou

Ce film marque jalon dans la respectabilité du public noir. Il prouve qu’il est possible d’avoir un film avec une majorité d’acteurs de couleur qui cassent le box office et qu’il est tout a fait possible de traiter de sujets militants en ayant du succès.

Finalement, Il va sans dire que le cinéma contribue à changer les mentalités et il n’est pas nouveau que nos comportements sociaux soient en large partie basés sur les représentation. C’est cette nouvelle représentation qui rend la communauté noire fière de ce film car il réussit à fédérer tout le monde. Surtout, loin d’être moralisateur, cela reste un film ludique, aux images magnifiques et à la bande son plus que réussie.

Et dans un souci de conscience, malgré les différents points de vue qui peuvent émaner de ce métrage, la morale du film ainsi que les toutes dernières phrases prononcées par Killmonger appellent à la sororité. Parsemés de rappels de faits historiques avérés, (“Je préfère mourir ici que de vivre enchaîné comme un esclave”) ses derniers mots forts et émouvants laissent à la fin de l’oeuvre un vaste sentiment de cohésion qui se résume en deux mots simples :  “Wakanda Forever”.

Sources : Times.com, NYTimes.com, RollingStones.com, Vox.com

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