Regards d’Outre-Mer : Où est passé notre eau ?

Autrefois appelée par les Indiens Caraïbes « Karukera » (soit Iles aux belles eaux en langue caraïbe), la Guadeloupe comme sa sœur la Martinique se retrouve confrontée aujourd’hui à une pénurie d’approvisionnement en eau courante potable et traitée presque aussi ridicule que dommageable. Entre équipements obsolètes, magouilles et politiques publiques défaillantes, ce deuxième numéro de Regards d’Outre-Mer vous propose de vous plonger au cœur des déboires quotidiens de vos compatriotes qui de l’autre côté de l’Atlantique se retrouvent privés d’une ressource pourtant vitale.

En effet, un premier point qui s’impose est de rappeler que l’eau, du moins l’accès à l’eau est un droit fondamental garanti par bon nombre d’accords internationaux signés par la France. Par exemple, l’Assemblée Générale des Nations Unies dans une résolution de juillet 2000 reconnait que le droit des individus à l’eau potable et à l’assainissement est « essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme », « découle du droit à un niveau de vie suffisant », « est indissociable du droit au meilleur état de santé physique et mentale … ainsi que du droit à la vie à la dignité ».

En Guadeloupe, de la commune de Vieux-Habitants jusqu’à Saint-François en passant par Goyave, Le Moule ou Petit-Bourg, le constat est souvent le même pour les habitants : en ouvrant le robinet rien n’en sort quand ce n’est pas de l’eau jaune ou présentante des traces, prouvant son caractère imbuvable. Pas le choix il faut savoir s’adapter, certains choisissent d’entasser plusieurs dizaines de bouteilles d’eau achetées à des prix exorbitants, d’autres organisent des systèmes de récupération d’eau plus ou moins sophistiqués dans des citernes sous terraines pour les habitations qui le permettent ou dans des bidons d’eau. Dans certaines villes, la mairie organise la distribution de bidons et de bouteilles d’eau potable pour pallier le manque d’approvisionnement direct. Dans des communes comme celle du Gosier, haut lieu touristique avec ses hôtels immenses et ses plages fantastiques, et pourtant troisième commune la plus peuplée de l’archipel guadeloupéen, des habitants de retrouvent forcés de former une queue pour avoir accès à de l’eau via des puits installés dans la commune, retenant l’eau de pluie. Dans ces deux régions où la vie chère est souvent sujet à des luttes sociales, payer des factures d’eau bien réelles en échange d’une eau fantôme en plus de devoir se procurer de l’eau potable en bouteilles dans des supermarchés fait naître de vraies tensions sociales. Selon un rapport de l’INSEE en 2015, l’institut affirme que l’écart de prix entre la Guadeloupe et la France métropolitaine atteint 12,5%, les prix des produits alimentaires étants 32,9% plus élevés et les prix des produits de santé sont plus élevés de 18,7%. Ce même rapport dévoile que l’écart de prix cette fois entre la Martinique et la France métropolitaine est de 12,3%, signifiant que les produits sont en moyenne 12,3% plus cher en Martinique que dans l’hexagone et la Corse. Les prix des biens alimentaires dans cette île au sud de l’île de la Dominique sont supérieurs de 38,2% et ceux des « autres biens et services » sont supérieurs de 20,6%. Déjà en 2009, une violente grève générale « contre la vie chère » et les prix abusifs des sociétés de grande distribution avait paralysée l’économie guadeloupéenne et antillaises, et s’était soldée sur des « accords Bino » (du nom du syndicaliste guadeloupéen Jacques Bino assassiné par balles durant le mouvement). Ces accords prévoyaient entre autres des mesures à forte résonance telles que le blocage du prix de la baguette, le recrutement à venir de plus d’enseignants ou encore l’augmentation quasi systématique de tous les « bas salaires » de 200 euros.

De plus en cette période de pandémie de covid-19, ce problème d’eau redevient encore plus au centre des préoccupations quand il rend impossible un lavage des mains quotidiens. De plus, il ne va pas être possible de compter sur les nuages pour approvisionner les îles des petites Antilles en eau puisque jamais depuis plus de 30 ans les records de précipitations ont été aussi faibles, selon Météo-France. Aux alentours du 16 août 2020, 13 520 cas avérés de coronavirus et 127 décès étaient à recenser, à cela il faut ajouter les 127 hospitalisations au total dont 25 en réanimation. Si ces chiffres peuvent paraitre faible, ils sont à relativiser en raison de la présence d’un seul et unique hôpital disponible en Guadeloupe et en Martinique. Si la Guadeloupe a été pendant plusieurs semaines considérée comme département à zone d’alerte maximale au coronavirus, la Martinique est désormais plus touchée par le virus si bien que « l’ile aux fleurs » est le seul département d’Outre-Mer concerné par le confinement. Le « Comité Citoyen Sud de la Martinique » dans une lettre adressée au Préfet de la Martinique et aux élus de la région, s’alarme de cette situation en demandant des réponses quant à pourquoi la situation est aussi catastrophique mais également et surtout des solutions pour ne pas se retrouver avec des conséquences dramatiques pour la santé des habitants.

Mais me direz-vous, comment a-t-on pu arriver à ce point, comment des régions de la République Française peuvent être descendus aussi bas dans sous-développement ? Le rapport de l’audit demandé par le Ministère de l’environnement de juillet 2018 présente que « cette crise n’est pas le fruit d’une insuffisance de la ressource en eau, mais la conséquence d’une situation globalement dégradée », ce rapport caractérise par ailleurs une « crise systémique » et « générant des risques pour la santé publique et des fortes contraintes économiques ». Il s’agit ici de pointer du doigt des systèmes de canalisations inchangées qui rentrent dans le cadre d’un système de distribution vétustes vieux de plus de 50 ans, on estime ainsi que près de 60% de l’eau produite est perdue et ce en raison des fuites. Très souvent l’entreprise Véolia et son ancienne filiale de la Générale des Eaux est jugée pour responsable de cette situation. De fait, durant plus de 60 ans, l’entreprise bénéficie d’un quasi-monopole sur le traitement et l’acheminement de l’eau vers les foyers, laissant ainsi un réseau à l’abandon. En 2017, la Générale des Eaux décide de céder cette mission aux collectivités locales, déjà lourdement endettées et qui ne peuvent en aucun cas faire face au coût d’une rénovation totale du réseau, estimée à près de 900 millions d’euros rien que pour la Guadeloupe. Les hommes et femmes politiques locales ne doivent pas être exemptés de leurs responsabilités. De fait la femme politique Lucette Michaud-Chevry, figure locale de la droite, ancienne ministre, ancienne présidente du conseil général et du conseil régional, ancienne maire du chef-lieu Basse-Terre et présidente de la CASBT (Communauté d’Agglomération du Sud Basse-Terre) jusqu’en 2019, se retrouve aujourd’hui mise en examen pour une affaire de détournement de fonds publics principalement, elle qui se retrouvait de par son poste en charge de la question de la distribution de l’eau. D’autres responsables n’hésitaient pas à accuser directement la population de ne pas payer en temps ni les sommes correctes en omettant de mentionner la qualité catastrophique de l’eau quand il y en a, elle qui présente même des traces de chlordécone.

Ne l’oublions pas, la chlordécone est toujours présente dans les deux îles et l’eau qui s’échappe des robinets en présente des traces qui sont encore aujourd’hui significativement élevés. Rappelons que la chlordécone (pesticide cancérogène utilisé massivement en Guadeloupe et en Martinique entre les années 1970 et 1990) est aujourd’hui présente partout dans les sols et rivières, 800 000 habitants de la Guadeloupe (95%) et de la Martinique (92%) sont aujourd’hui infectés, sans parler de ceux infectés également et vivant aujourd’hui en France métropolitaine ou à l’étranger. Le résultat est que ces deux îles françaises sont aujourd’hui de très loin recordmans du nombre d’hommes atteints par le cancer de la prostate (en Martinique on compte 227,2 cas pour 100 000 hommes).

Ce problème est donc une urgence et fait encore une fois renaitre le débat autour de la place des Antilles françaises et plus largement de l’intégration des Outre-Mer dans la République.

Cyril Evuort

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