Tribune : « Lettre à Arménie »

Lettre à Arménie,

Pardonne-moi, Arménie, cette absence qui dura tant d’années. Je voulais t’écrire, te parler, mais je ne savais pas par où commencer. Aujourd’hui c’est la tristesse qui me fait prendre la plume. La tristesse et la honte, aussi. La honte d’être née dans un pays qui, bien loin de tes soucis, verrouille son cœur face à tes cris. La vieille France t’a laissé tomber ! Elle t’a laissé tomber, Arménie, et avec toi toutes les valeurs qui, jadis, ont fait sa grandeur.

Je n’ai pas grandi dans tes contrées montagneuses. Je n’ai jamais foulé ta terre de mes gochigs[1] sales. Je n’ai jamais gouté ton parfum que sur mes papilles : dolmas[2], beurek[3], riz pilaf, taboulé… Je n’ai jamais appris la musique de ta langue, ni répété les échos de mon enfance.  Je ne t’ai jamais vu qu’à travers les lunettes de mon père, les récits de Babig[4]. Je t’ai construit mille visages en écoutant les sons qui bourdonnaient autour de moi. J’ai imaginé tes paysages magnifiques en tournant les pages de mes livres. Tu vois, Arménie, je te connais un peu malgré tout, et je t’aime. Je t’aime ! Ta souffrance est la mienne.

Il n’y a pas un jour où je ne pense à toi. Pas un jour où je n’entends pas résonner les bombes qui déchirent ta voute céleste. Pas un jour où je ne souffre pas du silence médiatique et politique qui règne ici. Pourquoi refuse-t-on de parler de toi, belle Arménie ?  Cette question me hante depuis plusieurs semaines. Je n’ose t’écrire les réponses qui me viennent en tête, de peur que tu te fâches, car je sais combien tu crois, Arménie, en la sincérité de ton amitié avec la France. Moi je n’y crois plus…

Ce silence étouffant c’est d’abord celui de l’ignorance. Ceux qui se taisent Arménie, ce sont ceux qui ne te connaissent pas. Ceux qui n’ont pas entendu les notes de ta langue, les nuances de tes dialectes, les souffles du doudouk qui serpentent entre tes églises de pierres. Ceux qui n’ont jamais vu les courbes de tes écrits, dévoré les saveurs de tes plats généreux ! Ceux, aussi, qui n’ont jamais parcouru les pages de ton histoire millénaire, qui ne connaissent pas le courage de ton peuple. Pourquoi ne serais-tu qu’un tout petit pays qui connait de grandes tragédies ?! Pourquoi ne serais-tu pas digne, toi aussi, d’occuper une place dans les esprits ? Pourquoi ne pourrais-tu pas, toi qui te dresses seule contre des terroristes négationnistes, trouver une place dans les médias français ? Ce sont les mêmes bourreaux qui t’attaquent Arménie, que ceux qui commettent des crimes chez ton amie la France ! C’est le même terrorisme, le même extrémisme ! Mais peut-être qu’au fond les médias ne sont pas sensibles, aux ignominies que subissent les tous petits pays…

Si la France est silencieuse, c’est aussi qu’elle souffre de son grand âge ! La vieille France t’a abandonnée, oui ! Parce qu’elle a mal vieillit ! Sa vue a tellement baissé ces dernières années, qu’elle ne voit pas les milliers de manifestants qui réclament justice ! Elle ne voit pas, non plus, la diffamation qui a lieu dans son propre logis ! C’est devant les pierres de tes monuments aux morts, Arménie, que les loups gris mordent à pleine dents. C’est les noms de tes enfants qu’ils croquent, qu’ils mastiquent ! C’est sur les noms de tes frères qu’ils crachent leur haine ! C’est sur les tombes de tes frères qu’ils postillonnent leurs injures ! Qu’ils te demandent de cesser la résistance, jamais ! Car une mère ne saurait renoncer à ses enfants ! A la bonne heure, sa cataracte évite à la France bien des soucis ! Elle n’a pas à te voir, Arménie, ensevelir tes petits !

Mais je te connais et tu me diras surement, que si la France ne peut voir, au moins peut-elle entendre ! Hélas, je crois qu’elle est maintenant aussi sourde qu’un pot. Les cris désespérés de tes enfants ne parviennent pas jusqu’à ses oreilles, pas plus que la mélodie des bombes qui déchirent ta chair.

Enfin, je t’entends me murmurer que la France se souvient. Elle se souvient, elle, qui t’a donné un jour de son calendrier pour commémorer tous ceux de tes enfants qui sont fait exterminés. Non ! La France ne se souvient pas ! Si elle se souvenait, Arménie, elle serait à tes côtés pour protéger les terres de ton peuple qui a tant souffert ! Aussi puissante que puisse-être la France, Alzheimer l’a rattrapé et, hop ! Elle t’a oublié ! Ça arrive ces choses-là, tu sais, plus souvent que l’on ne le croit. Mais que pouvons-nous, Arménie, contre les dégâts de l’âge ?

Vois, Arménie, ce qu’est devenu le pays qui jadis offrit,

Une terre d’asile à tes petits !

Quand enfin cette guerre sera finie,

La France se vantera de compter parmi,

Les premiers pays à reconnaître le génocide d’un peuple “ami” !

Tsoliné


[1] Chaussures en arménien (կոշիկ)

[2] Plat arménien : feuilles de vignes farcies au riz ou à la viande (տոլմա)

[3] Plat arménien : chausson fourré au fromage ou à la viande

[4] Grand-père en arménien (Պապիկ)

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