Raphaël Glucksmann, symbole d’un renouveau politique?

“A défaut de faire pression sur les autorités chinoises directement, on a décidé de faire pression sur les états et l’image des marques en appelant les citoyens-nnes à agir notamment sur les réseaux sociaux”.

Début décembre, les Rencontres nous avaient donné rendez-vous avec Raphaël Glucksmann, député européen et essayiste, que l’on connaît particulièrement pour son engagement médiatique et politique pour dénoncer la situation des Ouïghours, au travers de campagnes numériques et de discours reprenant la célèbre formule « J’accuse » au Parlement européen. L’occasion de mettre un visage et des mots sur les campagnes qu’on voit défiler depuis plusieurs mois sur les réseaux, et de réfléchir aux enjeux d’un tel phénomène concentrationnaire sur nos vies et particulièrement nos façons de consommer. Enfin, au-delà des Ouïghours, on vous propose un retour sur le parcours de R. Glucksmann.

Tranquillement installé dans sa cuisine, ses enfants dans la pièce d’à côté, c’est dans une atmosphère décontractée que cet entretien a commencé. Pourtant le sujet principal de la discussion n’avait rien de léger, puisque dès le début se pose la question de l’extermination de masse qui se déroule actuellement en Chine. « Le gouvernement chinois chercher à briser toute forme de collectivité ouïghour afin d’éliminer un peuple en tant que tel”. Les individus sont privés de toute forme d’altérité et concentrés dans des camps où ils sont forcés de travailler pour des sous-traitants qui sont eux-mêmes employés par des multinationales qu’on connait bien en Europe, que ce soit dans l’industrie textile, mais aussi l’électroménager, l’électronique. Apple, Nike, BMW, Lacoste, H&M : nombreux sont les noms familiers sur le rapport de l’ASPI publié le 1er mars 2020.

Suite à la publication de ce rapport par l’ONG australienne avec plus de 80 entreprises concernées par l’exploitation répressive des esclaves ouïghours, Raphaël Glucksmann et son équipe ont “décidé de tenter d’interpeller publiquement les marques via les réseaux sociaux, notamment Instagram, en interpellant les principaux consommateurs, soit les jeunes. Et forcément des milliers de partages, d’interpellations publiques, d’appels au boycott tous les jours pendant des semaines ça ne passe pas inaperçu. Certaines grandes entreprises nous ont contacté et ont cédé, stoppant toute collaboration avec des sous-traitants concernés comme Adidas, Lacoste ou H&M, mais d’autres ont ignoré nos appels (Nike, Zara…)”. Ce phénomène est un marqueur des dérives de notre système économique dont nous avons conscience parce que la recherche du plus bas coût possible pour un profit maximal n’entraîne pas la juste rémunération des travailleurs, et les Ouïghours en sont des victimes directes : quand l’industrie se tourne vers des solutions esclavagistes pour assurer sa folle course à la production, il faut agir.

“ On pourrait croire que la déportation des ouïghours est un phénomène très lointain mais ce système fait partie de notre quotidien, à travers des vêtements ou objets vendues par les grandes multinationales et nous rendent indirectement complices. On assiste actuellement à la destruction d’un peuple, acceptée jusqu’en mars 2020 par un silence assourdissant de la communauté internationale, dans une passivité qui permet le crime. L’idée de la campagne c’est d’abord de réveiller les consciences. A défaut de faire pression sur les autorités chinoises directement, on a décidé de faire pression sur les Etats et l’image des marques en appelant les citoyens-nnes à agir notamment sur les réseaux sociaux.”

Mais alors si ce phénomène démontre bien les abus et les entorses au respect des droits et libertés fondamentaux, quelles décisions pourraient-être prises et à quelles instances? La question mérite d’être posée, particulièrement quand l’interlocuteur est un député européen.

“Ce phénomène montre qu’il faut une décision des autorités publiques via notamment l’engagement du Parlement européen. Cela pourrait commencer par établir et  imposer une liste noire des entreprises esclavagistes chinoises pour interdire leur arrivée sur le marché européen, mais on fait face à un manque  de volonté politique évident en Europe. Les fournisseurs produisent pour de grandes marques. Wafu par exemple exploite des dizaines de milliers de ouïghours. »

Raphaël Glucksmann défend l’extension de la responsabilité juridique des PDG de ces grandes multinationales : un appel à la vigilance quant aux sous-traitants à qui ils font appel. Une production à grande échelle a entraîné une discontinuité dans les rapports entre les forces dirigeantes et productives ;  pourtant le dialogue est crucial surtout quant aux conditions de travail de tous les employés engagés dans un système de production. “Il s’agirait aussi de faire enfin entrer les droits humains et de l’environnement dans le droit du travail afin de faire la jonction entre une structuration plus pertinente et efficace de la globalisation, et les droits fondamentaux”. Selon lui, l’incapacité des Etats membres à agir rapidement et collectivement montre la “faillite de l’identité européenne ; d’une puissance commerciale qui s’avère être un nain politique« . Réfléchir à la condition des ouïghours c’est aussi, devoir se poser des questions profondes sur le système actuel et nos habitudes : “ce qui est certain c’est que ce monde où l’on ne se conçoit qu’en simples consommateurs n’est plus possible ». Cependant R. Glucksmann reste pragmatique “même si le devoir de vigilance est adopté dans sa version la plus ambitieuse au niveau européen, les dirigeants de grandes multinationales vont songer à relocaliser mais, il faut-être réaliste, pas en France ».

Risquer l’engagement politique : qui est Raphaël Glucksmann?

Il est intéressant de noter que Raphael Glucksmann a débuté sa carrière professionnelle en participant à une revue littéraire, avant de devenir membre du groupe de réflexion néo-conservateur, Le Cercle de l’Oratoire, revue française fondée initialement dans le but de défendre la guerre en Afghanistan et en Irak. Il deviendra par la suite proche de Mikheil Saakachvili, président de la Géorgie. Cet engagement lui sera d’ailleurs beaucoup reproché, notamment en 2019 lorsqu’il porte candidature au côté du Parti socialiste. Son parcours politique est aussi marqué par une investiture au sein d’Alternative libérale mais refuse en 2019 de se présenter aux législatives sous cette étiquette.  “J’avais peur de devenir le Alain Finkelkraut de la gauche en développant une vision très négative sans être un acteur du changement. Il est nécessaire de mettre en pratique et de répondre moi-même aux alertes que je lance : il faut risquer l’engagement réel. Le déclic, ça a été à une conférence à Metz, à la fin de celle-ci une dame qui aurait pu être ma mère, m’a passé un sacré savon, et au fond elle avait raison. Je me suis donc engagé au niveau européen, réalisant rapidement que le principal adversaire n’est souvent pas celui opposé idéologiquement, mais la structuration même de votre branche idéologique”.

Avoir l’occasion de discuter avec M. Glucksmann, a aussi permis d’évoquer les peurs particulièrement présentes en France concernant les flux migratoires. L’adage “la France ne peut accueillir toute la misère du monde” de Michel Rocard, est la phrase la plus utilisée quand il s’agit de revenir sur ces questions migratoires. Pourtant, c’est décontextualiser la phrase de l’ancien Premier Ministre sous Mitterrand, puisque la phrase complète est « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais elle doit prendre sa juste part”, assumant donc bien la responsabilité de la France, dans la définition d’une politique migratoire juste et équitable. “Rien que dans cette phrase, on voit bien une définition d’une politique plus réaliste, humaniste vis-à-vis des exilés, qui doit respecter le droit international. Bien sûr qu’un pays peut avoir des politiques migratoires avec un encadrement mais il faut parler de ces sujets de manière plus apaisée. Aujourd’hui, il n’y a pas de subversion migratoire”.

« L’accueil n’étant pas géré correctement, on a l’impression que c’est le chaos, mais cela est le résultat d’une non gestion généralisée. On refuse de gérer et d’assurer politiquement l’accueil de ces personnes, préférant les accuser de venir voler les emplois”. Il est vital qu’un pays comme le nôtre prenne l’entièreté de ses responsabilités afin de mieux accueillir les personnes qui sont déjà présentes sur le sol français, et ce, dans le respect de la dignité humaine. Des événements comme la violence de l’évacuation des migrants place de la République sont une honte à nos valeurs républicaines. “On cherche à les invisibiliser en les repoussant en banlieue, mais les cacher ne fera pas disparaître la misère”.

Enfin, on vous laisse sur les quelques mots avec lesquels il a conclu cet entretien sur l’importance de l’engagement de chacun, tout particulièrement dans la vie politique : «Il va y avoir un renouveau politique avec un investissement plus fort et plus massif, et donc la politique changera par nécessité. On ne peut pas vivre dans une démocratie avec si peu de citoyens engagés dans des partis, la république c’est un récit, une histoire, quelque chose qui vit, pas que des institutions.»

«Je crois qu’il y aura ce réinvestissement et j’aimerai qu’elle change avant qu’on bascule dans la barbarie. C’est une course contre la montre avant cet investissement. Ces jeunes ne seront jamais des récepteurs de ce discours politique : ils seront acteurs. Chacun avait la possibilité d’être acteur de la campagne qu’on mène pour les Ouïghours, via les likes, les partages et c’est une révolution dans l’engagement politique. Rendre à nouveau la politique romantique, il va y avoir de nouveau la possibilité de développer des histoires, avec de l’incarnation mais surtout la mise en récit. La politique c’est un objet littéraire, c’est une histoire qu’on raconte, ce n’est pas une bataille de chiffres».

Marine.

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