Vers une vie politique libanaise plus diversifiée? Rencontre avec Nada Anid

« Un citoyen informé sera plus opérant au niveau du changement. ». Tels étaient les mots de Nada Anid, cofondatrice de l’ONG Women in Front puis de l’ONG Madanyat, et invitée du pôle MEMO pour une conférence autour de « La place de la femme dans la sphère publique et politique au Liban et au Moyen Orient ». Ces ONG visent à promouvoir la participation féminine dans la vie politique et de lutter contre les stéréotypes de genre. Elles ont la particularité d’offrir une dimension inclusive dans une société libanaise hétérogène, mais aussi une quête de transparence dans une vie politique libanaise opaque et enfin une visibilité accrue sur les réseaux sociaux. Au sein de la structure politique libanaise, et plus largement moyen-orientale, les femmes sont trop souvent marginalisées. Des solutions sont toutefois possibles et réalistes pour permettre davantage d’inclusion féminine dans la sphère publique et politique, comme l’explique Nada Anid. L’occasion pour nous de revenir sur cette rencontre et de tenter de mieux comprendre les enjeux liés à une plus grande participation féminine dans la vie publique Libanaise.


Etre féministe au Moyen-Orient : tentative condamnée ou seul espoir d’une évolution du modèle politique ?


En théorie, l’article 7 de la Constitution libanaise dispose que « tous les Libanais sont égaux devant la loi […] sans distinction aucune ». Ce principe d’égalité a été réaffirmé par un autre texte de référence pour les féministes libanaises, la CEDAW, une convention internationale portant sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes en 1979. Ce texte pour l’engagement des femmes a été adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies afin de s’engager à l’international pour garantir les droits de la femme et proposer des moyens afin d’éliminer les discriminations quant à ce sujet. Si d’un point de vue légal, aucune règle de droit n’empêche la participation des femmes à la vie politique au Liban, alors comment comprendre le problème du renouvellement de classe politique ?


L’obtention du droit de vote au Liban en 1953 est le résultat de l’engagement d’une génération de militantes qui se sont engagées non seulement pour la garantie de leurs droits politiques et d’accès à l’éducation, mais aussi sur des sujets tel que la liberté du port du voile. On considère l’année 1923 comme un moment fort de l’élan féministe au Moyen-Orient, avec deux femmes égyptiennes, Huda Sha’rawi et Saiza Nabarawi qui enlèvent leur voile à la gare du Caire, de retour d’un congrès féministe à Rome. Ce geste, qui sera applaudi par une foule de femmes voilées, sera repris et se propage en Egypte, au Maghreb, ainsi qu’au Liban lorsque par exemple Anbara Salam enlève son voile lors d’un concert à l’université. Ces gestes, qui ont fait grandement scandale à l’époque, ont contribué à remettre en question la place accordée aux femmes et se sont souvent doublés d’une lutte anticolonialiste.


La « nouvelle génération de la jeunesse féministe arabe », comme l’explique Nada Anid, a grandi avec Internet et est plus exposé à l’usage de l’anglais, ce qui lui permet d’avoir accès aux contenus de recherches et militants sur le genre, les sexualités. Des militantes comme Hayat Mirshad, figurant sur la liste BBC des 100 femmes les plus inspirantes et influentes du monde en 2020, montre l’engagement réel et reconnu de femmes libanaises notamment contre les violences faites aux femmes, la participation à la vie politique et la lutte contre le mariage des mineurs.

Parler de militantisme et de féminisme au Moyen-Orient implique de parler de l’influence des organisations non gouvernementales qui sont des piliers dans la médiatisation et la progression de ces sujets. Si des grands mouvements de manifestations comme la « révolution libanaise » du 17 octobre 2019 sont un marqueur de l’évolution des mentalités, les aides apportées par des institutions et organismes internationaux sont aussi importantes. Au Liban, le réseau des ONG à l’échelle locale et nationale est très dense, tout particulièrement dans une période de crise comme connait le pays actuellement. Les ONG qui visent à améliorer la condition féminine au Liban, notamment sur le non-respect de droits considérés comme fondamentaux, et la lutte contre les stéréotypes, prennent de nombreuses formes. Leur leitmotiv se place dans la continuité de la notion d’empowerment, qui vise « à assurer un changement durable dans la qualité de vie et de justice sociale des femmes, en garantissant des droits et une représentation politiques véritable ». Cependant, si des droits importants ont été édictés comme le droit de vote ou la liberté de circuler sans avoir besoin de demander l’autorisation de son mari, certains principes restent ambigus.


Les grandes manifestations qui s’organisent à travers le pays depuis 2019 notamment contre une corruption généralisée de la classe politique, contribuent à mettre en lumière les mouvements féministes au Liban. Y sont notamment critiquées, les lois discriminantes à l’égard des femmes au sein de la sphère familiale, mais aussi du monde du travail. Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans ces manifestations, comme en témoignent les nombreuses réactions à la suite du geste de Malak Alawiye Herz, connue sous le nom de la « Marianne libanaise », qui a attaqué physiquement un garde du corps d’un ministre lors d’une manifestation. Ce geste incarne la volonté d’une rupture avec l’ordre établi, même si les militantes prônent en général des valeurs pacifiques.


L’inextricable influence de la religion au Liban :


On ne peut comprendre l’influence de ces lois religieuses sur l’ensemble de la société libanaise sans s’intéresser à la place centrale qu’occupe le confessionnalisme. Sur le plan des statuts personnels, chaque individu est soumis aux lois et tribunaux de sa communauté religieuse. Ainsi, les questions relatives au mariage, au divorce, à la filiation ou à l’héritage ne relèvent pas d’un Code Civil unique comme en France, mais de lois établies par chacune des 17 confessions officiellement reconnues au Liban. Ce système est un frein majeur à l’égalité juridique entre les femmes et les hommes au Liban. Autre injustice faite aux femmes libanaises, celles-ci ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leurs enfants, contrairement aux hommes. Cela est également le cas en Syrie, en Jordanie ou en Irak.

« Les droits à la
nationalité et à la citoyenneté restent une question litigieuse pour le gouvernement qui est
continuellement reportée pour des raisons politiques ».


Le mariage des mineurs est également problématique puisqu’aucune loi unique sur l’âge légal du mariage n’existe. Cette question relève encore des tribunaux confessionnels, d’où l’appel d’une partie de la société civile à une loi unique. Les dignitaires de la communauté chiite ont par exemple refusé l’établissement d’une telle loi, l’estimant contraire aux principes des tribunaux jaafarites qui autorisent le mariage des enfants à partir de 9 ans. Les communautés influent tellement sur la vie des citoyens au Liban qu’elles contraignent et complexifient toute l’organisation de la société. Il est difficile d’imaginer la mise en place de lois universelles, globales quant aux femmes, à la famille ou plus généralement l’état des personnes, tant que les confessions se verront dotées d’un tel pouvoir.


La libération sexuelle est un autre marqueur de la complexité de la société libanaise. Ces sujets sont tabous, comme celui l’accès à la contraception, qui est très peu mis en avant, ou encore celui de la prévention des maladies sexuellement transmissibles. Au Liban, bien que l’avortement soit illégal, il n’en demeure pas moins que sa pratique est une réalité. Ainsi, le confessionnalisme dépasse les questions relevant de la sphère publique et s’immisce aussi dans la sphère privée. Il semblerait que le système scolaire ne soit lui non plus pas conforme aux attentes de la société civile en matière d’égalité des sexes mais là encore, sans volonté politique, il est compliqué de voir les choses évoluer.


L’engagement de Nada Anid : diversifier la vie politique et donner la parole aux femmes


L’objectif de l’ONG dans laquelle Nada Anid est engagée est de permettre non seulement un soutien économique aux femmes libanaises qui veulent se lancer en politique, afin de les aider à apporter de la visibilité à leur engagement et à leur campagne, mais aussi de leur apporter de solides connaissances afin de les informer quant à leurs droits. Cet engagement ne va pas sans répercussions, mais ce qui contrarie Mme Nada Anid, ce ne sont plus tant les remarques sexistes bien que désagréables, mais surtout que leur travail ne soit pas pris en considération. Les femmes engagées en politique au Liban subissent un sévère harcèlement, accentué par cette absence de reconnaissance et de soutien des autorités.


« Au Liban, on a tendance à relier la présence des femmes au changement. On entend :
si elle est là, c’est pour une raison, elle doit faire quelque chose. Bien sûr qu’il faut des hommes
et des femmes dans les gouvernements et les parlements, car il faut assurer que les avis
divergent ».

Cette nécessité d’une plus grande diversité politique, doit aussi passer par une réforme politique que revendique la jeunesse libanaise. Le mécanisme d’accession au pouvoir doit être révisé, Nada Anid a d’ailleurs présenté les quotas, un système qui a su accroître la participation féminine dans de nombreux pays mais qui reste une solution temporaire, en vue d’améliorer la représentation politique. Nada Anid est aussi revenue sur l’importance d’inclure les hommes dans ces processus, chose qu’elle a mis en place au sein de son ONG, car « faire des activités communes, débattre et échanger autour de ces revendications avec les hommes et les jeunes en général permettrait d’établir un équilibre qui n’a jamais existé au Liban».


Des personnes engagées comme Nada Anid sont des symboles de cette volonté de changement, il faut maintenant espérer que la crise que traverse le Liban saura faire évoluer son modèle, et le distancer de l’influence du confessionnalisme.


Marine M. – Le Grand Pari et le Pôle MEMO, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye

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