Sociologie et cinéma : Ce que le cinéma raconte de notre identité sociale 

Ça vous est déjà arrivé d’être dans une salle de cinéma entouré de retraités ? A l’inverse, ça vous est déjà arrivé de vous retrouver devant un film, entouré d’enfants piailleurs et de vous dire que vous n’êtes pas vraiment le public-cible ? A ces deux questions, je réponds oui et je ne pense pas être le seul. Pourquoi ? Parce que le cinéma, en tant qu’œuvre culturelle est marqué sociologiquement. On ne consomme pas du cinéma de la même manière en fonction de notre âge, de notre milieu social, des études qu’on a faites, de là où on habite etc. Et quand bien même le cinéma a toujours été un art populaire, il trahit de nombreuses inégalités sociales qu’il convient d’identifier et d’expliquer sous différents aspects. C’est ce à quoi nous allons nous atteler dans cet article, en étudiant tour à tour certaines des inégalités et différences sociologiques que trahissent notre consommation du cinéma.

Le cinéma est-il encore un art populaire ? 

Par son histoire, le cinéma a longtemps été perçu comme l’art populaire par excellence. Ce n’est pas pour rien si, dès 1926, le critique de cinéma Léon Moussinac disait dans L’Humanité : « le cinéma sera populaire ou ne sera pas ! ». Si les premières projections de cinéma organisées par les Frères Lumière à la toute fin du XIXème siècle étaient destinées à un public bourgeois, c’est bien parmi les classes populaires et laborieuses que le cinéma va émerger et se populariser. Méprisé par les classes bourgeoises qui lui préfèrent le théâtre, le cinéma va être perçu comme un spectacle de foire, un objet de culture illégitime aux yeux des classes dominantes. Alors, il va être diffusé dans des lieux de sociabilisation populaires (fêtes foraines, bistrots, chapiteaux …) et pour un public cherchant un divertissement facile d’accès et spectaculaire. Les premiers grands succès du cinéma naissent avec la création des nickel odeons (oui comme la chaine de télé), des salles dédiées au cinéma qui apparaissent en Amérique du Nord au début du XXème siècle. Leur nom provient du grec « odéon » (théâtre) et du mot « nickel » servant à désigner la pièce de 5 cents qu’il fallait dépenser pour accéder à la salle. Les films projetés (durant environ un quart d’heure) deviennent bientôt le loisir préféré des classes populaires et le succès des nickel odeons pousse plusieurs entrepreneurs à créer des sociétés de production de films (dont certaines qui ont perduré comme MGM ou Universal) et à entamer une guerre commerciale acharnée, chacun voulant obtenir le plus grand succès public.
En France, le cinéma connait un succès similaire et les premières salles de cinéma françaises vont attirer les classes laborieuses. Le cinéma éminemment populaire qui y est diffusé sert déjà à porter certaines revendications sociales ou tout simplement à se moquer des bourgeois. On retrouve cette critique acide et moqueuse dans les films de Max Linder (1883-1925), l’une des premières grandes stars du cinéma, qui va connaitre un grand succès grâce à des films tournant en ridicule les petits problèmes de la bourgeoisie.
Cependant, avec le temps, le cinéma va aussi gagner en légitimité parmi les classes sociales les plus riches et être en partie assimilé par la culture bourgeoise. Le cinéma devient ainsi un divertissement intégré dans toutes les couches de la société et l’activité culturelle la plus répandue en France. De nos jours, 72% des Français citent le cinéma comme leur activité culturelle préférée. Le cinéma est et reste un lieu de sociabilisation et de divertissement pour tout le monde, on sort au cinéma entre amis, en famille pour se divertir en groupe.
Mais, si le cinéma est répandu dans toutes les classes sociales, est-ce qu’on le consomme de la même manière si l’on est issus des classes populaires ou des classes aisées ?

Evidemment que non, les inégalités de revenu et de capital culturel structurent notre rapport au cinéma et notre manière de le consommer. Dans un premier temps, on peut observer que les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) vont beaucoup plus au cinéma que les catégories moins aisées (CSP-). Les premiers vont en moyenne au cinéma 5.9 fois dans l’année[1] contre 2.7 fois pour les CSP-. Mais ils ne vont aussi pas voir les mêmes films, les populations les moins aisées financièrement préférant le cinéma américain là où les classes aisées vont plus souvent voir du cinéma français ou européen. Ces derniers sont d’ailleurs beaucoup plus nombreux à aller voir des films labelisés « art et essai » par le CNC, ce label étant devenu au fil du temps un moyen de légitimer le visionnage d’une œuvre chez les classes bourgeoises. On notera également que parmi les personnes issues des classes aisées étant allées au cinéma, la diversité des films cités est plus importante, là où des personnes issues des classes moyennes et populaires citent plus fréquemment les mêmes films. 

Toutes ces différences entre les classes aisées et les classes populaires peuvent s’expliquer d’une part par une plus grande aisance financière qui permet aux premièrs de sortir plus souvent pour aller au cinéma et d’autre part, grâce à un accès plus facile à la culture et aux codes cinématographiques. Les personnes issues des classes favorisées, ont un accès plus simple à des lieux de culture (salles de cinéma spécialisées « art et essai » très présentes dans les quartiers riches) et à des médias qui vont les rediriger vers œuvres cinématographiques à la communication plus discrète dont notamment les films français labelisés « art et essai ». En témoigne le tableau ci-dessous, réalisé à la suite d’une enquête concernant la consommation cinématographique des étudiants[2].

On notera cependant que les grands succès au box-office (films Marvel, films d’animation Disney, blockbusters) sont fréquemment cités même chez les classes les plus aisées, preuve si l’en est que personne n’est à l’abri du marketing tonitruant des grandes sociétés de production et de diffusion de cinéma.

Le cinéma est-il devenu un art de vieux ?

Les retraités sont aujourd’hui la classe d’âge qui va le plus au cinéma (en moyenne 7,6 fois en 2018) et le succès de certains films est parfois conditionné à leur succès parmi nos grands-parents. 

Quasiment 40% des entrées en salles concernaient des personnes de + de 50 ans, un chiffre en augmentation depuis des années (exception faite de 2020 et 2021 à cause de la crise sanitaire). Le temps disponible est le principal facteur explicatif de cette part importante de personnes âgées dans nos salles de cinéma. Néanmoins, on peut aussi observer un plus fort attachement à la salle de cinéma chez les seniors, quand les publics plus jeunes eux, ont plus l’habitude de découvrir des films à la télévision ou sur des plateformes de streaming (légale ou non). 

Cette surreprésentation des personnes âgées dans les cinémas influe beaucoup sur la production des films. Beaucoup de films ambitieux ne réussissent pas à se monter car ils ne peuvent espérer un succès commercial parmi les publics plus âgés et seront donc moins rentables. Typiquement, des genres comme le cinéma d’horreur français ont du mal à être rentables en salles (malgré exceptions) en partie car le public qu’ils visent va peu dans les salles de cinémas.

Monde rural et monde urbain, les mêmes films aux mêmes endroits ? 

Notre lieu d’habitation influe aussi beaucoup sur la manière dont nous consommons le cinéma. Tout d’abord à cause du maillage des salles de cinéma. Si la France est le pays européen qui compte le plus d’écrans de cinéma (environ 6000 soit 1000 de plus que l’Allemagne, 2ème au classement) et le plus d’entrée en moyenne par personne et par an (3,1), de fortes disparités géographiques sont à relever. Le maillage des salles couvre essentiellement les villes, à fortiori les villes les plus peuplées. Cette inégalité dans la répartition des salles en France a deux effets principaux dans les milieux ruraux ou faiblement peuplé : d’une part les salles diffusant des films « art et essai » y sont beaucoup moins nombreuses, limitant donc l’accès à ce cinéma aux populations qui habitent dans ces milieux, d’autre part elle concentre les entrées en salle dans des multiplexes (cinémas contenants au moins 8 salles et contenant entre 1000 et 1500 fauteuils) et donc favorise les grandes sociétés de diffusion au détriment des cinémas indépendants.

A l’inverse, dans les villes de plus de 100000 habitants, on observe une « surconsommation » de cinéma : les habitants de ces villes représentent plus de la moitié des entrées dans les salles de cinéma alors qu’ils ne composent que 30% de la population française. Paris étant la ville où l’on va le plus souvent au cinéma en France avec en moyenne 6,2 entrées par habitant en 2018 (et 7,5 en 2019 !).

Nos études façonnent-elles nos goûts cinématographiques ?

Le capital culturel de chacun est également un facteur explicatif important pour déterminer ses goûts cinématographiques et le rapport que chacun entretien avec le cinéma. Cela peut s’observer dans les différences marquées que l’on observe dans la consommation de cinéma des étudiants : en fonction de leurs études (et donc en partie de leur capital culturel), les étudiants ont un rapport au cinéma différent. Par exemple, on observe bien des différences dans la fréquence des sorties au cinéma : seul 10% des étudiants dans des formations courtes (BTS, DUT) déclarent être allés au cinéma plus de dix fois dans l’année passée contre 18% des élèves d’IEP[3].

Mais les différences les plus marquées entre les différentes formations se remarquent surtout au niveau des films vus par les étudiants et le rapport au cinéma de ceux-ci. Les étudiants issus de formations « élitistes » (IEP et classes prépas) citent beaucoup plus facilement le nom des films qu’ils ont vus, de même qu’ils sont beaucoup plus nombreux à pouvoir en citer le réalisateur. Comme l’explique le chercheur Julien Boyadijan dans un article sur le sujet : « La capacité à associer les films à leurs réalisateurs […] renvoie à un mode d’appropriation spécifique des œuvres – davantage centré sur leurs qualités formelles (réalisation, photographie, etc.) que sur leurs fonctions (divertir, émouvoir, etc.) – que l’on retrouve majoritairement au sein des catégories les mieux dotées en capitaux culturels comme ici les étudiants des formations élitistes. »

Cette différence dans le rapport qu’entretiennent les étudiants avec le cinéma se voit dans les films qu’ils vont voir. Lorsqu’en 2018, une enquête a demandé aux étudiants les films qu’ils avaient vu dans les 12 derniers mois, les étudiants dans des formations courtes ont été beaucoup moins nombreux à citer des films labelisés « art et essai » que les étudiants d’IEP ou de classes préparatoires. Parmi les 10 films les plus cités par ces étudiants, aucun n’a reçu ce label alors que parmi les 10 films les plus cités dans les IEP, 7 l’ont reçu (voir tableau ci-dessous).



On notera que sur les 10 films les plus cités, seuls 2 films sont communs aux étudiants d’IEP et aux étudiants de formations courtes. Ces 2 films étant tous les deux des blockbusters américains issus d’une franchise appartenant à Disney.

Ces différences, ne sont pas seulement le fruit de la classe sociale des interrogés, dans les formations « élitistes », On observe peu de différences dans les gouts cinématographiques entre les (rares) enfants d’ouvriers et d’employés et la masse d’enfants de cadres. Cela montre bien la prégnance du capital culturel dans notre mode de vie, les études que nous faisons structurent plus nos gouts que notre origine sociale. On retrouve là-dedans le concept bourdieusien « d’assignation statutaire », l’idée que lorsqu’on se voit assigné une place dans l’espace social (ici une place dans une formation prestigieuse) on cherche à se conformer à la définition qu’on se fait de cette place et ce peu importe l’origine sociale, on regarde donc des films destinés à un public plus élitiste.

Pour conclure, nous avons vu au cours de cet article que notre bagage social structure fortement la manière dont nous allons au cinéma, la manière dont nous visionnons des films, la manière dont nous concevons le cinéma. Le cinéma est un art mais c’est aussi un langage, et comme tout langage, il faut en apprendre les codes pour le comprendre pleinement. Or, l’apprentissage de ces codes est socialement situé, les personnes issues des classes aisées urbaines ou à fort capital culturel ont plus de chances d’avoir appris à décrypter un film, de savoir l’apprécier pour ses qualités formelles, elles ont eu un accès plus simple aux salles de cinéma. Aujourd’hui plus que jamais il y a besoin de démocratiser le cinéma au sens large. Il faut donner à tous la chance de pouvoir aller au cinéma dans les meilleures conditions possibles. Il faut donner à tous les clés de lecture d’un film. Il faut décloisonner les genres, les publics-cible, inciter tout le monde à aller voir un film peu importe son milieu social, son bagage culturel, son âge, son genre, sa situation géographique … Il faut sortir la culture cinématographique de son carcan et donner chacun la possibilité d’aller voir le cinéma qu’il aime.

Un article d’Étienne Eline

[1] Parmi les spectateurs de plus de 3 ans et étant allé au cinéma au moins une fois durant les 12 derniers mois, chiffres du CNC pour 2018

[2] Boyadjian Julien, « Le capital culturel structure-t‑il (toujours) les goûts ? L’exemple des préférences cinématographiques des 18-20 ans », Sociologie, 2021/1 (Vol. 12), p. 61-76. URL : https://www-cairn-info.bibdocs.u-cergy.fr/revue-sociologie -2021-1-page-61.htm

[3] Boyadjian Julien, « Le capital culturel structure-t‑il (toujours) les goûts ? L’exemple des préférences cinématographiques des 18-20 ans », Sociologie, 2021/1 (Vol. 12), p. 61-76. URL : https://www-cairn-info.bibdocs.u-cergy.fr/revue-sociologie -2021-1-page-61.htm

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