Une journée au « rendez vous de l’Histoire »

un article de Rodolphe Dourouni, dimanche 10 octobre

Ce dimanche, se clôturait la 24eme éditions des « Rendez-vous de l’Histoire » de Blois, festival créé en 1998 par Jack Lang alors maire de la ville. Au sein du splendide château royal, j’ai eu la chance d’assister à une conférence intitulée « Donner un sens à l’histoire du XXème siècle ». Johann Chapoutot, historien du nazisme et de l’Allemagne y présentait son dernier ouvrage « Le Grand Récit : introduction à l’histoire de notre temps ».

Après un réveil douloureux à 7h (un dimanche matin quand même…) et un blablacar presque raté, me voilà arrivé dans la capitale du safran et de la poularde. J’y retrouve quelques amies toulonnaises du lycée. Un brin perdu dans le Loir-et-Cher, loin de notre Méditerranée, nous profitons de la matinée pour visiter la ville médiévale. L’heure de la conférence approche, les spectateurs se massent bruyants dans la magnifique salle des états généraux. Quand tout à coup à l’arrivé du professeur, celle-ci regagne tout son caractère solennel : un silence studieux s’installe. Durant une heure, la « grande prose » du professeur Chapoutot, alternant précision et touche d’humour, nous emporte dans un flot d’idées structurées et limpides. 

L’Homme est un animal social certes, mais aussi de récit. Un être littéraire ne pouvant supporter le poids de son existence sans avoir recours à des récits aussi bien collectifs qu’individuels. Il est « l’espèce fabulatrice, explique Chapoutot en reprenant le concept de Nancy Huston, sa conscience de sa propre finitude le contraint à se raconter des fables ». En effet cher camarade science piste, comment trouver la force de se lever si ce n’est en se rappelant chaque matin que Science Po saint -germain est le meilleur IEP de France et que le destin d’Emmanuel Macron nous est promis ?! De ce besoin de sens, l’Homme occidentale « issu d’une béance et allant vers le néant » a tout d’abord trouvé comme réponse le Providentialisme, « c’est la théodicée de Leibniz, explique Chapoutot, l’être fini ne peut comprendre les desseins de l’être supérieur : du divin ». Cependant, l’avènement de la modernité, du galileo-cartésianisme et de l’idéal de Science, sonne le glas du « monde de la Présence » (Lucien Febvre) ; le récit enchantée, magique du providentialisme perd de son éclat et connait une longue agonie de plusieurs siècles. C’est le temps de « l’immense absence partout présente » (Alain). Est-ce donc la fin des religions et avec elles des grands récits ? 

« Résolument non » affirme Chapoutot, les propositions religieuses (au sens latin de ligare, proposant un lien) d’ordre eschatologiques et théologico-politiques perdurent par d’autres formes. Malgré son progressif désintérêt pour Dieu, la véritable réalité dans laquelle l’Homme occidentale s’inscrit reste l’imaginaire symbolique. Tout au long des deux derniers siècles, des « religion séculières » (Aron) ; les idéologies, reprennent le flambeau du Grand Récit chrétien, en tentant d’expliquer aux hommes leur place dans le temps et dans l’espace. Libéralisme, Communisme, Fascisme, Nazisme, autant de ‘isme’ qui informent ou véhiculent une représentation du monde, une structuration de l’imaginaire répondant à cette éternelle nécessité de sens. De fait, par leur narration de l’histoire, de comprendre un présent troublé (celui de l’entre-deux-guerres par exemple) et qui par ailleurs ouvre sur un avenir. Ainsi, ils confèrent à l’individu une signification dans le monde et le temps, et une direction, un futur désirable : le Reich de mille ans pour certains ou la société sans classe pour d’autres.

Alors que les grandes idéologies se sont écroulées, par les chars américains ou la plume de Soljenitsyne, où en sommes-nous aujourd’hui ? 

« Nous sommes depuis une vingtaine d’années dans ce que J-F Lyotard appelait la ‘postmodernité’ » explique Chapoutot. Cette période se définit par la destruction des grands récits catalyseur de sens, et l’émergence d’une foule fragmentée de nouvelles fictions moins structurées. Le professeur en Sorbonne énumère « le déclinisme, l’illimitisme, le bullshitisme, des pseudo-récits de notre temps tentent de structurer à nouveau nos imaginaires mentaux. ». Dans un tout autre genre, le besoin de ‘storys’ : « cette auto-mise en scène de soi visant à se convaincre que l’on a une vie, que l’on est quelque chose ». L’usage compulsif d’Instagram et ces « ersatz artificiel, est interprété par le professeur d’histoire comme traduisent un doute profond de l’individu postmoderne ne parvenant plus à se référer à quelque chose extérieur à lui-même. 

Ainsi se clôt la conférence, et je pus alors me précipiter vers Chapoutot pour obtenir une dédicace du brillant professeur, avant de rentrer à Saint germain la tête moins vide qu’à mon départ.

#histoire #littérature

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