Economie et cinéma : le financement du cinéma français au service de l’exception culturelle à la française 

Mais comment on finance le cinéma français ? A la base, c’est le genre de questions dont je me dis qu’elle n’intéresse que moi ou qu’une poignée de cinéphiles prêts à se lancer dans des recherches effrénées pour trouver la vérité. Et pourtant, si vous avez cliqué sur cet article c’est bien parce que le sujet vous intéresse, et vous avez de bonnes raisons de vous y intéresser car le financement du cinéma français est une exception nationale qui inspire de nombreux pays et dont l’efficacité n’est plus à prouver. Si la France est le pays le plus cinéphile d’Europe (en termes de nombre d’entrées en salle par habitant et de films produits par an), c’est bien parce que les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale ont instauré des politiques favorisant l’exception culturelle cinématographique de la France, notamment en créant le CNC. C’est pourquoi nous verrons, au cours de cet article, en quoi le fonctionnement du CNC et plus largement le financement du cinéma français a été mis au service de l’exception culturelle à la française

Histoire et fonctionnement du CNC

Le CNC, pour Centre National du Cinéma et de l’image animée est un organisme indépendant rattaché au ministère de la culture, crée en 1946 par une loi du Conseil National de la Résistance sur les bases de deux organismes créés pendant Vichy : Le centre d’organisation de l’industrie cinématographique et la direction générale de la Cinématographie. A sa création, sa première mission était de rénover le parc de salles de cinéma qui avait été abimé pendant la guerre ainsi que d’apporter des aides financières à l’industrie cinématographique française qui avait beaucoup souffert de l’Occupation. La création de cet organe rentre totalement dans la logique d’après-guerre où l’on créait de nouveaux organismes pour relancer l’industrie française 

Par ailleurs, le CNC a été créé dans un contexte, où l’interdiction de diffusion des films américains en France qui avait été lancée sous l’Occupation est levée par les accords Blum-Byrnes. Ces accords autorisent les films américains à être diffusé sur le sol français. Néanmoins, cette diffusion est soumise à conditions : il est prévu ce que 4 semaines sur 13 soient réservées aux seuls films français, pendant ces 4 semaines le cinéma américain ne pouvait donc pas être diffusé en salle en France (interdiction qui a été levée depuis). Cet afflux de cinéma américain dans les salles françaises permettait certes de renflouer les salles de cinéma après la guerre mais il devait aussi bénéficier au cinéma français. C’est pourquoi le CNC a mis en place un système innovant de financement du cinéma qui a perduré jusqu’à aujourd’hui. 

Le CNC se finance via une taxe d’environ 10% sur le ticket de cinéma, c’est-à-dire qu’à chaque ticket de cinéma vendu en France, 10% de son prix est récupéré par le CNC. On ajoute à cette taxe, une autre taxe que doivent régler les sociétés diffusant des films à la télévision ainsi que les plateformes de diffusion en ligne et une taxe sur les DVD/Blu-Ray vendus. Cet argent, environ 700 millions d’euros par an, sert à faire fonctionner le CNC mais surtout à financer des aides à la production de films français.

 Les aides du CNC sont divisées en deux branches. Les aides dites « automatiques » sont versées à tous les films qui en font la demande et leur montant dépend du budget du film et du nombre de personnes impliquées dans sa production et son tournage. Les aides dites « sélectives » sont attribués aux films sur validation d’une commission. Ces dernières aides servent notamment à montrer des films ambitieux mais qui auraient du mal à se financer via des circuits de production classiques dont notamment les films dits « arts et essais ». 

En plus de sa mission de financement, le CNC a 5 autres missions. Il réglemente la production de cinéma en décernant des visas d’exploitation aux films diffusés en salles. Il soutient la diffusion de films dans les salles de cinéma par des aides spéciales. Il mène des projets en coopération avec les collectivités territoriales. Il est la voix française dans les négociations de politiques internationales en rapport avec le cinéma. Et enfin, il protège et restaure les films de patrimoine dans un but historique.

Le rôle du CNC dans l’exception culturelle française  

Le système du CNC est unique dans le monde et est particulièrement fonctionnel. Il tire partie de la cinéphilie des Français et l’alimente en finançant des films tout en ne coutant rien au contribuable. Ce système de taxe fonctionne si bien que chaque année (exception faite de 2020 et 2021 pour cause de crise sanitaire), une partie du budget du CNC est ponctionné par le ministère des finances pour alimenter d’autres organes publiques (laissant donc moins d’argent au CNC pour effectuer ses missions). Ce système de taxation du ticket de cinéma a 2 avantages : d’une part, il ne coûte rien aux Français qui ne vont pas au cinéma et d’autre part il permet qu’un succès en salle, peu importe l’origine du film, puisse financer le cinéma français. Dans les faits, en allant massivement voir le dernier blockbuster américain sorti dans les salles, les spectateurs français financent indirectement le cinéma français et des plus petits projets qui feront moins d’entrées. Le fonctionnement du CNC permet donc à des films qui seront peu (ou pas) rentables de se monter quand bien même leur succès en salles n’est pas garanti, ce qui serait presque impossible dans d’autres systèmes comme le système américain. 

L’existence du CNC garantit donc la possibilité de produire des films en France en s’appuyant moins sur les investisseurs privés et ce système d’aides publiques a permis de garder une production importante de films français (15% des films produits en Europe1 sont français ce qui en fait le pays le plus productif d’Europe) sans pour autant qu’ils soient dépendants d’un succès en salle. Par cela, on peut dire que le CNC a nourri l’exception culturelle à la française. Là où beaucoup de pays européens connus pour cinéma, l’Italie en tête, ont connu un déclin de leur industrie cinématographique depuis les années 80, la France a su conserver un modèle économique fiable et assurer une certaine liberté artistique aux personnes travaillant dans le cinéma. Et cette indépendance paye, en moyenne sur les 10 dernières années, 40% des entrées en salles en France concernaient des films français2, ce qui représente une part de marché inégalée en Europe (et dans le top mondial). 

Dérives et critiques

Cependant, ce modèle est fréquemment remis en cause. Si les pouvoirs politiques de droite comme de gauche ont laissé le CNC fonctionner sans trop le réformer car son efficacité n’était pas remise en cause, son indépendance et sa particularité gênent dans le modèle fiscal français. Une proposition de loi de 2019, soutenue par la majorité LREM (et les lobbys de la télévision) vise à faire rentrer les revenus générés par les taxes du CNC dans les caisses du ministère des finances qui choisirait alors d’un montant à reverser au CNC. Cette réforme a été vivement critiquée en interne au sein du CNC mais aussi par le ministre de la Culture de l’époque car elle irait à l’encontre de l’indépendance du CNC3

Mais les parlementaires ne sont pas les seuls à vouloir réformer le CNC, ces dernières années, beaucoup de voix se sont élevées contre la manière qu’à le CNC de répartir ses aides. En effet, depuis plusieurs années, la moitié des aides automatiques distribuées par le CNC sont dirigés vers les 10 plus grandes sociétés de production françaises alors que plusieurs centaines de sociétés font des demandes d’aides au CNC chaque année. Beaucoup voient dans ce modèle, une forme d’oligarchie de certaines sociétés de production qui irait à l’encontre du financement de films indépendants et/ou d’auteurs. Paradoxalement, alors que le modèle du CNC est construit pour assurer une diversité de genre et de projets dans le cinéma français, on remarque bien qu’une minorité de films prennent la plus grande part du gâteau. On pense notamment aux comédies grand public françaises dont le public tend à se lasser et qui sont de moins en moins rentables dans les salles de cinéma mais qui concentrent encore une grosse part des aides accordées par le CNC. Le plus critiquable dans cette inégale répartition des richesses, c’est que la plupart des aides accordées pour ce genre de comédies vont directement financer le cachet des comédiens célèbres qui jouent dans ces films (allez dire à Dany Boon qu’il est devenu riche avec des aides publiques ça va lui faire tout drôle). De leur côté, les films de genre français et ambitieux peinent à se monter en France et cherchent souvent des financements à l’étranger comme par exemple Grave de Julia Ducournau (5 césars en 2018) qui a du se financer en partie en Belgique et quasiment sans aides françaises. 

Pour résumer, nous pouvons dire que si le CNC n’est pas à l’abri de toute critique, son existence et son mode de financement ont permis au cinéma français de garder sa force et sa singularité dans un marché de plus en plus dominé par le cinéma américain. Grâce au CNC, nous avons la chance de pouvoir avoir du cinéma d’auteur en France quand bien même ce genre de cinéma est dur à rentabiliser et cela constitue un vrai choix de politique culturelle. Cette politique qui vise à encourager la création artistique indépendamment des possibles retombés commerciales est à encourager à tout prix pour que l’art puisse vraiment assumer son rôle. Il faut que les films qui sortent au cinéma divisent, qu’ils puissent se permettre de ne pas plaire à certains et de ne pas attirer des foules en salles car c’est en pensant en dehors des impératifs commerciaux et en concevant un film pour ce qu’il est, que l’on peut produire un cinéma libre, créatif et original. 

1 https://www.obs.coe.int/fr/web/observatoire/home/-/asset_publisher/9iKCxBYgiO6S/content/film-production-booming-in-europe-up-by-47-over-the-last-10-years
2 https://www.cnc.fr/professionnels/frequentation-cinematographique–annee-2020_1382389
3 https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/06/21/cinema-le-cnc-repond-aux-critiques-du-rapport-de-l-assemblee-nationale_5479874_3234.html

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