Chronique d’une féministe en apprentissage – épisode 1 – Plaidoyer : pour un féminisme radical

Heure : 14h. Lieu : Place de la République, Paris. J’émerge de la bouche de métro un peu hagarde et me fraye un chemin dans cette marée violette pour retrouver le reste du groupe. Au passage, je choppe une pancarte de l’association #NousToutes qui clame « Ras le viol ».
Date : 20 novembre 2021. Comme chaque année, une marche féministe est organisée par le collectif #NousToutes afin d’alerter gouvernement et opinion publique au sujet des violences faites aux femmes. Mais c’est aussi la Journée mondiale de protection de l’enfance et la Journée internationale du souvenir trans. La coïncidence n’en est pas vraiment une lorsqu’on sait que ces problématiques sont particulièrement liées : un genre social domine l’autre, et les violences se répercutent bien trop souvent sur les enfants. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 113 féminicides en 2021, une légère hausse par rapport à l’année précédente, lorsqu’on en comptait « seulement » 102. Et le décompte ne s’est pas arrêté avec la nouvelle année ; longtemps enterrée, la « grand cause du quinquennat » semble maintenant n’avoir qu’un intérêt électoral.


Il est inutile de faire ici le tableau des discriminations et violences que subissent les femmes et plus largement le féminin dans la société française. Je ne m’adresse pas ici à des profanes du sujet : nous sommes constamment confrontés à la problématique. Certain.e.s se sentent impuissant.e.s, et ne savent pas par où commencer pour « changer les choses ». Dans ce cadre, la manifestation semble être la solution. D’autres se chargent en général de l’organisation, l’ambiance est souvent sympathique. En général, pas de conflit avec la police dans des manifestations pour les droits des femmes, le gouvernement ne veut pas se donner mauvaise presse. Il n’y a de toute façon pas grand- chose à craindre d’une foule constituée essentiellement de femmes. D’ailleurs, être parmi elles, si nombreuses alors que la rue appartient habituellement aux hommes, renforce ce sentiment de sécurité. Les mains brandissent des slogans de tous les types, rivalisant d’ingéniosité.
Tout était confortable : j’ai crié, chanté, à tel point que ma gorge s’est enrouée. Je suis rentrée, ma pancarte dans les mains, le sourire aux lèvres ; l’action collective fait du bien, surtout quand tu ne crains aucun danger.


Mais vient le revers de la médaille. Il n’y a aucun danger pour l’autre camp non plus. Une petite pression, peut-être, pour quelques personnalités politiques déconstruites. Un léger désagrément pour ceux qui ne voient pas le féminisme d’un bon œil (ça encombre les rues, je vous l’accord) et probablement un frisson d’amusement pour ceux qui n’en ont rien à faire.
J’ai discuté, quelques jours après la manifestation, avec une amie militante qui avait été globalement déçue. Évidemment, elle s’y attendait : une manifestation est une manifestation. Mais lorsqu’on a la rage, celle qui se ressent dans les muscles, qui envahit le corps, crier ne suffit pas. Cela n’enlève pas le côté cathartique de la manifestation pacifique. Nous étions d’ailleurs d’accord pour dire que c’était beau, que ça faisait du bien. Nous nous étions senties, pendant trois heures, parties de quelque chose. Les chiffres semblent le confirmer : le collectif NousToutes parlait de 50 000 manifestant.e.s (la police 18 000) et d’un soixantaines de regroupements dans toute la France. La violence, en démocratie, ne devrait pas être la première solution. Seulement, c’est cette même démocratie qui s’est construite sur un modèle patriarcal, sur un système déjà gondolé d’inégalités. En donnant aux citoyen.ne.s le droit de s’exprimer, sans pour autant changer de modèle, sans pour autant aller vers une vraie justice sociale, ces inégalités éclatent. Le désir de conflit survient. Il est inévitable. Et sans renier la manifestation politique, il est sans doute temps de la compléter, voire de la dépasser. S’en contenter n’est pas suffisant.


Le philosophe Geoffroy de Lagasnerie s’est attaqué à ce sentiment d’impuissance dans son livre Sortir de notre impuissance politique, paru en 2020 aux éditions Fayard. Sa parution avait fait grand bruit : l’auteur y défend en effet l’intolérance dans la lutte politique ainsi que l’action radicale. Des mots qui font peur, tout particulièrement à la social-démocratie. Mais face à la crise que traverse la gauche française, surtout à l’approche d’une élection présidentielle pour laquelle les candidatures s’entassent, Sortir de notre impuissance politique apporte des pistes de réflexions intéressantes.
Geoffroy de Lagasnerie soutient que la manifestation, de même que la grève, a fait son temps. Elles ne sont plus aujourd’hui que des formes d’actions « ritualisées », « ludiques » voire « festives », en bref des moyens d’expression qui ne sont pas à renier mais qui n’apportent rien sur le plan de la lutte politique. Pire, la gauche, en s’y limitant, se place uniquement dans la réaction, et non dans l’action. Autrement dit, cela signifie que les mouvements progressistes ne font que protester contre des réformes conservatrices, histoire de protéger les avancées sociales acquises il y a soixante-dix ans, sans plus chercher à le faire évoluer. « Le mouvement social est devenu réactif et défensif. » Bien dit.
À cela, le philosophe propose une solution : l’action politique radicale. Si la violence, comme moyen, survient, il ne faut pas la rejeter pour des raisons morales. Au contraire, si elle permet une action efficace. En cela, il se dit admiratif des Blacks Blocs, mais loue surtout l’action des activistes écologistes et humanitaires, qui n’hésitent pas à sortir du cadre légal pour s’opposer aux grosses compagnies et venir en aide aux réfugiés. Mais son motus operandi favori reste tout de même l’entrée dans les institutions afin de les changer de l’intérieur, de ne pas les laisser aux mains des conservateurs, dans une sorte de « révolution permanente », si vous m’autorisez l’expression. Dans le cas des universitaires, il s’agit de refaire l’éducation des plus jeunes, une éducation plus critique, les empêcher ainsi de tomber à droite.


N’en déplaise aux moues scandalisées de Léa Salamé lors de la matinale de France Inter du 30 septembre 2020, l’approche de Geoffroy de Lagasnerie a le mérite de présenter une solution concrète (et radicale) à l’impuissance de la gauche française, divisée, déchirée. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?
Faire changer la peur de camp, renverser les schémas de domination… Le parallèle est trop beau : le féminisme aurait sans doute beaucoup à gagner à s’inspirer des thèses de notre philosophe. Face aux violences que subissent les femmes et les minorités, il apparaît de plus en plus urgent de rétorquer, et de rétorquer de manière plus efficace qu’en défilant dans la rue.
Si il est bien éloigné de la violence politique, le travail de François Ruffin me semble intéressant tant il tend vers l’idée que se fait Geoffroy de Lagasnerie d’une action politique radicale. Déjà, en tant que « député-reporter » comme il se définit lui-même, député de la région picarde depuis 2017 et affilié au parti politique de Jean-Luc Mélenchon, la France Insoumise. Un homme de gauche donc, au parcours politique particulièrement complet, qui a pénétré les institutions étatiques, et qui a récemment sorti Debout les femmes !, un « road-movie parlementaire ». Il y documente son combat pour une meilleure reconnaissance légale et étatique des auxiliaires de vie, une profession essentiellement féminine qui exerce dans des conditions particulièrement difficiles et qui, cerise sur le gâteau, reste sous-payée.
Le film est poignant ; dur, car il étale sur l’écran toute la misère des femmes, mais sans défaitisme aucun. Peu à peu, ce sont les auxiliaires de vie elles-mêmes, d’habitude si brimées, qui s’expriment, et qui finissent par chanter Debout les femmes, hymne du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), dans un hémicycle entièrement féminin. « Au début, c’est moi qui prend la parole. Et au fur et à mesure du film, c’est elles. On va de femmes pauvres racontées au début par des hommes riches à une fin où elles deviennent elles-mêmes députées », explique François Ruffin dans un article du HuffPost. En bref, son action est multiple : projet de loi, amendements, prises de positions au sein de groupes parlementaires, médiatisation, visibilité.
Il y aurait évidemment des questionnements critiques à engager sur ce film, surtout si on entend suivre à la lettre la pensée de Geoffroy de Lagasnerie (collaboration avec le « marcheur » Bruno Bonnell, question de l’utilité des médias dans la lutte politique, et bien entendu résultats effectifs de leur action…), mais ce n’est pas le sujet ici. François Ruffin réussit à démontrer, si il en était le besoin, que le féminisme va bien au-delà de la contestation de rue. Et à nous interroger sur notre propre manière de produire du féminisme.


Je retournerais malgré tout en manifestation. Pas parce que je pense que cela fera spécialement bouger le gouvernement, mais pour moi, pour nous. Pour se sentir exister, pour rencontrer d’autres femmes, d’autres hommes, pour se sentir ensemble, pour crier (un peu) aussi. Je ne prétends pas détenir les clés du militantisme. Le féminisme est de toutes les façons pluriel, fécond, et il ne s’agit pas de s’enfermer ; au contraire, il faut aujourd’hui ouvrir des réflexions nouvelles sur notre mode d’action. Je les attends avec impatience. Je ne suis, finalement, qu’une féministe en apprentissage, qui cherche à agir du mieux qu’elle peut.

Ressources :

DE LAGASNERIE, Geoffroy, 2020. Sortir de notre impuissance politique. Éditions Fayard, 96 p. Collection Sciences humaines.

FRANCE INTER, 30 septembre 2020. Geoffroy de Lagasnerie : « La manifestation ou la grève sont des formes d’expression et plus d’action ». L’invité de 8h20 : le grand entretien.

RUFFIN, François, PERRET, Gilles. Debout les femmes ! Sorti le 13 octobre 2021.

DE MONTALIVET, Hortense, 2021. « Debout les femmes ! », l’ode au féminisme de François Ruffin sur les métiers du lien. Huffpost.

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